La mafia franquiste. Épisode 3 : Le Monsignore
L’Église, ou la croix plantée sur le butin
« Elle revêt, oui, la forme extérieure d’une guerre civile, mais, en réalité, c’est une croisade. »1
Mgr Enrique Pla y Deniel, évêque de Salamanque, lettre pastorale « Les Deux Cités », 30 septembre 1936.
Un parrain qui s’empare d’une nation a besoin d’une chose qu’aucune somme n’achète et qu’aucune armée ne prend : l’absolution.
Il lui faut une voix qui descende de plus haut que la sienne pour dire au pays que le sang versé est un sang sacré, que le vol est une restitution et que le coup d’État est un devoir. Cette voix, le franquisme la trouva sans peine. Elle ne réclama pas sa part du butin, car elle avait mieux à recevoir. Elle prit le péché et rendit une croisade.
C’est le rôle du « Monsignore », et il n’est pas le moins efficace de la maison. Il travaille moins sur les corps que sur les consciences, et son ouvrage survit aux fusils.
La croix et le glaive
Le mot fut imposé très tôt, et par un homme d’Église. Le 30 septembre 1936, l’évêque de Salamanque, Enrique Pla y Deniel, publia la lettre pastorale « Les Deux Cités », l’une des plus précoces et des plus influentes légitimations théologiques du soulèvement. La guerre civile y devenait la lutte de la cité de Dieu contre la cité des sans-Dieu, une croisade « pour la religion, pour la patrie et pour la civilisation ».
Pla y Deniel ne fut pas le premier Espagnol à employer le mot, déjà présent dans le langage de certains militaires, ecclésiastiques et journaux du camp insurgé. Il fit davantage : il lui donna l’autorité d’une doctrine.
Le même prélat céda son palais épiscopal au général Franco, qui s’y installa. La croix et le glaive, selon la formule du temps, se saluaient de nouveau. Il ne s’agissait pas seulement d’une image. Il s’agissait d’un contrat : l’un apportait la force, l’autre la sainteté, et chacun savait ce qu’il attendait en retour.
Une lettre adressée au monde
L’engagement d’évêques particuliers devint doctrine collective le 1ᵉʳ juillet 1937, lorsque le cardinal Isidro Gomá, primat d’Espagne, rédigea, à la demande de Franco, la Lettre collective de l’épiscopat espagnol.2
Signée par la quasi-totalité des évêques en mesure de se prononcer, elle plaçait publiquement et solennellement la hiérarchie du côté du soulèvement. Elle fut aussitôt traduite et diffusée à l’étranger, car son objet n’était pas seulement d’édifier les fidèles espagnols. Elle visait aussi à donner à Franco la respectabilité internationale que les armes seules ne lui procuraient pas et à présenter aux catholiques du monde entier une guerre d’officiers rebelles comme une guerre de Dieu.
Le texte reconnaissait des violences dans les deux camps, mais il en organisait moralement l’inégalité. Les crimes révolutionnaires devenaient la preuve d’une persécution religieuse. Les crimes du camp insurgé se dissolvaient dans les nécessités de l’ordre, les excès individuels ou le silence.
La Lettre ne décrivait pas seulement la guerre. Elle apprenait au monde comment il fallait la regarder.
Ceux qui refusèrent
Il faut rendre justice à ceux qui refusèrent, car leur existence prouve que la bénédiction fut un choix et non une nécessité.
Parmi les évêques qui ne signèrent pas, les deux refus les plus significatifs furent ceux de Francesc Vidal i Barraquer, archevêque de Tarragone, et de Mateo Múgica, évêque de Vitoria. Le premier refusa d’identifier l’Église à l’un des camps et mourut en exil. Le second ne voulut pas couvrir de son nom un pouvoir qui avait fait fusiller des prêtres basques. Lui aussi fut écarté.
Au Pays basque, plusieurs prêtres furent exécutés par le régime que la hiérarchie bénissait. Devant ces morts en soutane, la sobriété s’impose comme devant tous les autres. Ils rappellent qu’au sein même de l’Église on pouvait dire non, et que ceux qui le firent en payèrent le prix.
La bénédiction ne tomba pas du ciel. Elle fut décidée par des hommes qui auraient pu s’en abstenir.
Les morts que l’Église choisit de compter
Il faut également prendre la mesure d’une vérité que l’honnêteté interdit d’omettre. L’Église d’Espagne avait de véritables morts à pleurer. Dans la zone républicaine, les violences révolutionnaires et anticléricales tuèrent des milliers de prêtres, de religieux et de religieuses. Le décompte classique d’Antonio Montero Moreno en recense 6 832.3 Le massacre fut réel, documenté, atroce.
Mais c’est précisément ce qui rend le choix de la hiérarchie si lourd. Ayant ses propres martyrs, elle décida de bénir un camp qui massacrait lui aussi à très grande échelle et de réserver le nom de martyr à ses seuls morts.
Elle ne ferma pas les yeux par ignorance. Elle regarda, compta ses victimes et accorda l’absolution aux bourreaux des autres.
La parole amputée de Pie XI
Le socle pontifical de cette croisade était pourtant plus fragile que la propagande ne le prétendit.
Le 14 septembre 1936, Pie XI reçut à Castel Gandolfo plusieurs centaines de catholiques espagnols qui avaient fui les violences révolutionnaires. Il condamna la persécution religieuse et salua la souffrance de ceux qui l’avaient subie. Mais il avertit aussi ses auditeurs contre la haine, l’excès et les intérêts égoïstes. Il parla enfin des autres, qu’il considérait encore comme ses fils.
Selon Hilari Raguer, historien et moine bénédictin de Montserrat, la version qui circula dans l’Espagne insurgée avait été amputée des passages les moins favorables à sa propagande. Les évêques qui ne disposèrent que de ce texte mutilé publièrent alors leurs pastorales de croisade. Pie XI, lui, ne donna jamais ce nom à la guerre d’Espagne.4
Pla y Deniel publia plus tard la version complète du discours. Il ne retira pourtant pas sa qualification de croisade. Le « Monsignore » ne mentit donc pas nécessairement, dès l’origine, en pleine connaissance de cause. Mais il édifia sa doctrine sur une parole amputée et, lorsqu’il put en connaître l’intégralité, il ne démonta pas l’édifice.
Le prix de la bénédiction
La bénédiction eut un prix, et ce prix fut payé en pouvoir, en argent et en privilèges.
Une correction chronologique s’impose. Le Saint-Siège avait reconnu le gouvernement de Franco dès 1938. Les États-Unis reconnurent le régime le 1ᵉʳ avril 1939. Le Concordat du 27 août 1953 ne fut donc à l’origine d’aucune de ces deux reconnaissances. Avec les pactes de Madrid conclus la même année entre l’Espagne et les États-Unis, il consacra la réintégration du régime dans le bloc occidental après l’isolement de l’après-guerre.5
Le Concordat transforma le paiement en droit. Il proclama le catholicisme comme seule religion de la nation, reconnut à l’Église une vaste capacité patrimoniale, garantit le financement annuel du culte et du clergé, accorda de larges exemptions fiscales et maintint le privilège de présentation des évêques accordé à Franco par l’accord de 1941.6
Dans l’enseignement, les prérogatives furent concrètes et vastes. Tout enseignement dispensé dans les établissements publics ou privés, de quelque ordre et degré que ce fût, devait se conformer au dogme et à la morale catholiques. L’université y était expressément comprise, l’enseignement professionnel relevant de la formule générale. Les autorités ecclésiastiques pouvaient surveiller ces établissements en matière de foi, de mœurs et d’éducation religieuse, et les évêques exiger le retrait des livres, publications et matériels jugés contraires à la doctrine. La religion catholique devenait une matière ordinaire et obligatoire, les programmes et les manuels dépendaient de l’approbation ecclésiastique, et une partie du personnel enseignant devait être agréée par l’Église.
L’article XVI n’interdisait pas absolument aux juridictions ordinaires de juger les clercs, mais leur imposait un régime dérogatoire particulièrement protecteur. Certains prélats ne pouvaient être cités devant un juge laïc sans l’autorisation préalable du Saint-Siège. Avant de poursuivre un prêtre ou un religieux, le juge devait requérir le consentement de l’ordinaire du lieu, qui pouvait le refuser pour motif grave. Les débats devaient être soustraits à la publicité, et les peines d’emprisonnement exécutées dans une maison ecclésiastique ou, à tout le moins, dans des locaux séparés de ceux des laïcs.7
Ce privilège ne rendait pas toute condamnation impossible. Il obligeait l’État à traiter les prêtres condamnés comme un corps séparé. Aucun relevé public, national et exhaustif des ecclésiastiques condamnés sous Franco ne paraît avoir été établi, les poursuites s’étant réparties entre juridictions ordinaires, militaires et politiques. Un chiffre en donne pourtant la mesure tardive : cinquante-trois ecclésiastiques passèrent par la prison concordataire de Zamora entre 1968 et 1976, la plupart pour des activités politiques, syndicales ou nationalistes. Ce nombre ne constitue pas le total espagnol.
Le paiement ne fut pas seulement juridique. Dès le 9 novembre 1939, l’État rétablit le budget du culte et du clergé et affecta 66 899 429 pesetas aux « obligations ecclésiastiques ».8 Le Concordat garantit ensuite une dotation annuelle aux évêques, aux chapitres, au clergé paroissial, aux séminaires, aux universités ecclésiastiques et au culte, et prévit des subventions pour construire et entretenir églises, presbytères, séminaires et monastères.
En décembre 1972, Carrero Blanco, irrité par les critiques croissantes venues de l’Église, affirma que le régime avait dépensé depuis 1939 environ trois cents milliards de pesetas en traitements, subventions, églises, séminaires, établissements scolaires, œuvres charitables et entretien du culte.9 Ce chiffre émanait du pouvoir, non d’un audit indépendant. Mais, comme confession du payeur, il mérite d’être retenu.
Elle appela croisade la guerre née d’une rébellion militaire. Elle appela ordre ce qui était une épuration. Elle appela paix ce qui était un silence obtenu par la peur. Elle appela martyrs ses propres morts et détourna les yeux des fosses où pourrissaient les autres. Elle déclara sacré le pouvoir qui la payait. Le paiement, elle l’appela liberté de l’Église.
Les fissures du bloc
Cette responsabilité historique ne suppose pas une Église immobile pendant quarante ans. Une institution peut avoir choisi, reçu et administré les bénéfices d’un régime, puis se diviser lorsque les générations, la société et les rapports de force changent.
À partir des années 1960, une faible minorité de prêtres et de militants catholiques rejoignit les luttes ouvrières ou leur apporta son soutien. Son importance morale et parfois politique fut réelle. Son poids numérique resta marginal et ne représenta jamais l’ensemble du clergé. Une étude locale a recensé environ trente prêtres ouvriers dans le diocèse de Séville. Ce chiffre éclaire un foyer particulier et ne peut être transformé en total national.10
Montserrat suivit une évolution comparable. Le monastère devint progressivement l’un des principaux foyers catholiques de résistance culturelle au franquisme. Cette évolution ne fut ni immédiate ni celle de tout l’ordre bénédictin. Les monastères bénédictins sont autonomes, et Montserrat n’était pas le centre hiérarchique de l’ordre en Espagne.
L’abbé Aureli Maria Escarré, très favorable au vainqueur en 1939, se rapprocha, au milieu des années 1950, des milieux catalanistes engagés dans des activités plus ou moins clandestines. En novembre 1963, dans un entretien accordé au Monde, il déclara que le régime se disait chrétien sans obéir aux principes fondamentaux du christianisme. La rupture était alors publique et retentissante.11
Ces dissidences tardives doivent être nommées, parce qu’elles empêchent de transformer l’Église en une entité abstraite, identique à elle-même de 1936 à 1975. Elles n’effacent pourtant pas le choix initial. Elles le rendent plus nettement imputable à ceux qui le firent, puisqu’elles démontrent qu’un autre choix restait possible.
Un mythe plus durable que le régime
Ce fut là l’ouvrage le plus durable du « Monsignore ».
Un compte en banque se saisit. Une propriété se restitue. Une loi s’abroge. Un mythe, non.
Le mythe de la croisade demeura, selon Hilari Raguer, l’un des piliers du régime. Que Raguer ait été moine de Montserrat ne transforme pas son interprétation en parole de l’ordre bénédictin. Elle est celle d’un historien qui travailla sur les archives et sur la responsabilité des hommes d’Église.
Le parrain mourut, la fortune se transmit, les tribunaux se turent, mais l’idée que tout cela avait été voulu par Dieu survécut aux hommes comme aux institutions. Elle travaille encore certaines mémoires.
Restait à donner à ce pouvoir béni la forme froide de la loi. La sainteté ne suffit pas à gouverner. Il faut des décrets, des codes et un homme pour écrire l’État.
Cet homme fut le beau-frère : le conseiller qui supplanta le frère et transforma la croisade en régime. Ce sera le prochain épisode.
Notes
- Enrique Pla y Deniel, Las dos ciudades, lettre pastorale du 30 septembre 1936. Pour le contexte et la diffusion du thème de la croisade, voir Hilari Raguer, La pólvora y el incienso. La Iglesia y la Guerra Civil española, Barcelone, Península, 2001. ↩
- Carta colectiva de los obispos españoles a los obispos de todo el mundo con motivo de la guerra en España, 1ᵉʳ juillet 1937. Voir également Julián Casanova, La Iglesia de Franco, Barcelone, Crítica, 2001, et Hilari Raguer, La pólvora y el incienso. ↩
- Antonio Montero Moreno, Historia de la persecución religiosa en España, 1936-1939, Madrid, Biblioteca de Autores Cristianos, 1961. Son décompte classique distingue 4 184 prêtres et séminaristes, 2 365 religieux et 283 religieuses. Pour les violences exercées contre des prêtres basques par le camp insurgé, voir Julián Casanova, La Iglesia de Franco. ↩
- Hilari Raguer, « El discurso de Castel Gandolfo », El País, 10 octobre 2011, et La pólvora y el incienso. Raguer attribue à la censure de la zone insurgée l’amputation des passages consacrés aux excès, à la haine et aux « autres », que Pie XI considérait encore comme ses fils. ↩
- La reconnaissance du gouvernement de Franco par le Saint-Siège intervint en 1938. Les États-Unis reconnurent le régime le 1ᵉʳ avril 1939. Sur la portée internationale du Concordat et des pactes de Madrid de 1953, voir les documents diplomatiques publiés par l’Office of the Historian du département d’État des États-Unis. ↩
- Concordato entre la Santa Sede y España, 27 août 1953, notamment les articles I, VII, XIX, XX, XXVI et XXVII. L’article VII maintenait les règles de nomination épiscopale fixées par l’accord du 7 juin 1941. ↩
- Concordato entre la Santa Sede y España, article XVI. Pour la prison concordataire, voir le dossier du ministère espagnol de la Culture consacré au documentaire Los curas de Zamora. Le nombre de cinquante-trois ecclésiastiques ne constitue pas un relevé national de tous les membres du clergé condamnés. ↩
- Isidoro Martín Sánchez, « La financiación de las confesiones religiosas en el Derecho español », Anuario de Derecho Eclesiástico del Estado, vol. VI, 1990, p. 129 à 156. L’étude rappelle le rétablissement, par la loi du 9 novembre 1939, de 66 899 429 pesetas destinées aux « Obligaciones Eclesiásticas ». ↩
- Déclaration de Luis Carrero Blanco à Franco, décembre 1972. Le chiffre de trois cents milliards de pesetas fut rappelé dans Le Monde, « L’État maintiendra une aide importante à l’Église », 23 octobre 1978. Il s’agit d’une évaluation revendiquée par le régime, non d’un audit comptable indépendant. ↩
- José Hurtado Sánchez, « Curas y obreros contra la dictadura franquista », Anuario de Historia de la Iglesia Andaluza, vol. II, p. 351 à 372. L’auteur indique avoir recensé environ trente prêtres ouvriers à Séville. ↩
- Carles Santacana, « Imágenes sobre Cataluña en el franquismo. El regionalismo bien entendido en las pantallas del NO-DO », Ayer, nᵒ 123, 2021, p. 107 à 134. L’auteur décrit l’évolution d’Escarré, très favorable à Franco en 1939, puis lié à des activités catalanistes au milieu des années 1950, avant sa rupture publique de 1963. Voir aussi l’entretien accordé au Monde, publié le 14 novembre 1963. ↩