Juan March Épisode 1 — le financier du coup d’état
Épisode 1 : Le bailleur de fonds
« Notre Croisade est la seule lutte où les riches qui prirent part à la guerre en sortirent plus riches. »
Francisco Franco, Lugo, 21 août 1942.1
Toute histoire de coup d’État commence par un général. Celle-ci commence par une facture.
Avant que l’armée d’Afrique ne franchît le détroit, avant que le premier officier ne proclamât le soulèvement, il fallut louer un avion, garantir des crédits, acheter du carburant, affréter des navires, négocier des armes et assurer le transport des troupes. Il fallut transformer des conversations de conspirateurs, des rancœurs de généraux, des nostalgies monarchistes et des impatiences fascistes en une opération matériellement possible.
Il fallut, en un mot, que quelqu’un payât.
Cet homme s’appelait Juan March.
Il ne fut ni le théoricien du coup d’État, ni son chef militaire, ni même son premier conspirateur. Il fut plus utile que cela. Il apporta ce qui manquait aux projets concurrents pour devenir une entreprise commune : de l’argent immédiatement disponible, des relations internationales, des sociétés, des navires, des comptes à l’étranger et un crédit que les généraux ne possédaient pas.
Les conspirateurs avaient des intentions, des conversations, des hommes. Ce qui leur manquait pour en faire une opération, March l’apporta : les moyens, le crédit, les avions.
Il ne finança pas seulement un projet déjà constitué. Son argent participa à la constitution même du projet.
Avant le projet, les conspirations
L’Espagne connaissait les pronunciamientos. Depuis le XIXe siècle, une partie de l’armée s’était attribué le droit de corriger les gouvernements, de renverser les régimes et de parler au nom de la nation lorsque le verdict des urnes lui déplaisait. L’idée d’un nouveau soulèvement militaire n’apparut donc pas brusquement en juillet 1936. Elle était dans l’air, dans les casernes, dans les salons monarchistes, dans certains évêchés et dans les bureaux de ceux qui voyaient la République comme une menace contre l’ordre social dont ils profitaient.
Mais il n’existait pas encore un projet unique, arrêté dans ses objectifs, son commandement et ses moyens. Il existait plusieurs conspirations qui se surveillaient, se parlaient, se méfiaient les unes des autres et n’imaginaient pas nécessairement le même lendemain.
Les monarchistes voulaient restaurer la monarchie. Les carlistes préparaient leur propre restauration dynastique. Les phalangistes rêvaient d’un État fasciste. Les généraux hostiles à la République voulaient abattre le gouvernement, sans tous savoir précisément par quoi ils le remplaceraient. Certains envisageaient une dictature provisoire. D’autres pensaient à une monarchie. Beaucoup remettaient la discussion au lendemain de la victoire.
Le 31 mars 1934, des représentants monarchistes et carlistes rencontrèrent Mussolini à Rome. Le dictateur italien leur promit une aide financière et des armes en vue d’un soulèvement destiné à renverser la République.2 Deux ans plus tard, le 1er juillet 1936, Pedro Sainz Rodríguez signa à Rome des contrats portant sur des avions, des pilotes, des armes, des munitions et du carburant.3
Ces accords ne prouvent pas qu’un plan parfaitement unifié existait depuis 1934. Ils démontrent quelque chose de plus concret : des monarchistes préparaient une intervention armée, cherchaient un soutien étranger et négociaient déjà les moyens matériels de la réaliser.
La conspiration militaire organisée autour du général Mola se développa parallèlement. Elle ne se confondait pas entièrement avec le projet monarchiste et ne parvint que tardivement à s’entendre avec les carlistes. Les hommes convergeaient avant que leurs objectifs ne fussent réellement accordés.
Le coup d’État ne naquit donc pas tout armé du cerveau d’un seul général. Il résulta de la rencontre progressive de plusieurs entreprises : l’impatience des militaires, l’argent des monarchistes, les milices de l’extrême droite, l’assistance fasciste étrangère et les moyens privés de ceux qui avaient intérêt à détruire la République.
Juan March fut l’un des hommes qui rendirent cette rencontre possible.
Un homme qui connaissait son petit monde
March n’était pas un banquier enfermé dans un bureau, découvrant soudain la politique en 1936. Il avait siégé aux Cortes. Il connaissait les ministres, les députés, les journalistes, les généraux, les propriétaires, les diplomates et les intermédiaires. Il savait comment une décision se prenait, comment une faveur s’obtenait et combien coûtait une fidélité.
Il connaissait aussi la vieille mécanique du pronunciamiento. Il savait que les officiers espagnols parlaient volontiers de sauver la patrie lorsque le pouvoir civil menaçait leurs intérêts ou leurs certitudes. Il n’avait nul besoin d’inventer le coup d’État. Il lui suffisait de reconnaître le moment où l’un de ces projets pouvait devenir sérieux.
La victoire électorale du Front populaire, en février 1936, précipita les événements. Les réformes sociales, le retour de la gauche au gouvernement, la reprise des conflits du travail et la perspective d’un État moins complaisant envers les grandes fortunes inquiétèrent ceux qui avaient déjà combattu la République.
March ne redoutait pas cette République en théoricien. Il la redoutait en propriétaire. Elle l’avait poursuivi, emprisonné et publiquement désigné comme le symbole d’une puissance financière capable de corrompre l’État. Il n’avait pas besoin d’imaginer ce qu’un gouvernement décidé à appliquer la loi pouvait faire à ses affaires. Il en avait déjà éprouvé la possibilité.
La question n’était donc pas seulement idéologique. March avait des trafics à protéger, un empire à conserver et une fortune à soustraire au contrôle d’un régime qui, malgré toutes ses faiblesses, avait osé lui demander des comptes.
Pour un homme comme lui, le soulèvement n’était pas seulement une revanche politique. C’était une assurance patrimoniale.
Le contrebandier devenu banquier
Juan March Ordinas naquit en 1880 à Santa Margalida, dans l’île de Majorque, au sein d’une famille de commerçants. Il apprit très tôt le langage des chiffres, des cargaisons, des marges et des dettes. Il comprit surtout qu’une frontière n’était pas nécessairement une limite. Elle pouvait devenir une source de profit.
Il commença par la contrebande de tabac. Il poursuivit avec les transports maritimes, le commerce colonial, les banques, les compagnies d’électricité, la presse et la politique. Il bâtit un empire dont la diversité compliquait le contrôle et dont l’étendue lui permettait de déplacer les bénéfices, les responsabilités et les fidélités.
March ne se contentait pas de contourner l’État. Il pénétrait les milieux capables de le contrôler. Il achetait des journaux, finançait des candidats, entretenait des relations politiques et transformait l’argent gagné contre la loi en influence exercée sur ceux qui l’écrivaient.
Le journaliste Manuel D. Benavides le baptisa, dans un livre publié en 1934, le dernier pirate de la Méditerranée. March tenta de faire disparaître l’ouvrage en rachetant une partie de son tirage.4 Il ne répondit pas à l’accusation. Il essaya d’acheter le papier sur lequel elle était imprimée.
Sa fortune devint telle qu’on le compara aux plus grands milliardaires de son temps. Mais la comparaison avec Rockefeller demeure incomplète. Rockefeller avait le pétrole. March avait aussi les frontières, les ministères, les députés et les silences.
La République commit l’imprudence de l’emprisonner
La République avait tenté de soumettre March à la justice. C’était beaucoup demander à un homme qui avait passé sa vie à soumettre la justice à ses affaires.
En juin 1932, il fut incarcéré à la prison Modelo de Madrid dans le cadre des poursuites engagées contre ses activités financières et commerciales. Le ministre des Finances Jaime Carner aurait résumé l’affrontement en une formule : ou la République soumettait March, ou March soumettrait la République.
Dans la nuit du 2 au 3 novembre 1933, après environ dix-sept mois de détention, March s’évada de la prison d’Alcalá de Henares avec l’aide de membres du personnel pénitentiaire.5
On appela cela une évasion. C’était un achat.
Un détenu avait franchi les portes de la prison parce que l’argent avait rendu les serrures inutiles. La leçon ne pouvait lui échapper : même privé de liberté, March conservait les moyens de corrompre ceux qui en détenaient les clefs.
Quelques semaines plus tard, il fut élu député des Baléares, à la tête de son Partido Republicano de Centro rangé dans la coalition des droites, où il soutenait à la fois les radicaux de Lerroux et la CEDA. La République l’avait emprisonné. Le suffrage et ses protections lui rendirent une tribune. Sa puissance sortit de l’épreuve moins diminuée que confirmée.
March, Franco et la guerre du Rif
En 1936, Franco n’était pas un inconnu pour Juan March. Cela ne signifie pas qu’une relation personnelle précoce entre les deux hommes soit établie. Aucun document actuellement produit ne permet d’affirmer qu’ils se fréquentaient avant la conspiration. Mais leurs trajectoires appartenaient depuis longtemps au même monde : celui de la guerre coloniale, de l’armée d’Afrique, des transports maritimes et des affaires réalisées autour du Maroc espagnol.
Franco avait construit une grande partie de sa carrière dans la guerre du Rif. Officier des Regulares, puis de la Légion, il s’était imposé comme l’un des représentants les plus célèbres de l’armée africaniste. Sa réputation reposait sur la discipline brutale des troupes coloniales, le culte du courage militaire et une guerre menée avec une extrême violence contre les populations rifaines.6
March, lui, appartenait à l’histoire économique de cette guerre. Ses navires, ses sociétés et ses réseaux commerciaux intervenaient dans les échanges entre la péninsule, les Baléares, l’Afrique du Nord et les ports méditerranéens. Plusieurs travaux consacrés au trafic d’armes pendant la guerre du Rif ont également associé son nom aux approvisionnements clandestins destinés aux forces d’Abd el-Krim.7
March pouvait ainsi tirer profit de la guerre que Franco menait. L’un construisait sa carrière sur le champ de bataille. L’autre trouvait dans la guerre des cargaisons, des transports et des marchés.
Ils n’avaient pas besoin d’être intimes pour se connaître. Franco était devenu une figure publique de l’armée d’Afrique. March connaissait le milieu politique et financier qui suivait ses opérations, commentait ses promotions et mesurait l’utilité des officiers africanistes.
Lorsque vint le moment de choisir un général capable de prendre la tête de l’armée du Maroc, March n’investit donc pas dans un inconnu. Il investit dans un homme dont la réputation militaire avait été fabriquée au Rif et dont les méthodes étaient déjà connues.
Majorque, l’autre monde commun
Ce monde commun n’était pas seulement marocain. Il était aussi insulaire.
De retour à Majorque en 1934, March retrouvait une île que Franco commandait depuis plus d’un an. Nommé à la Capitainerie générale des Baléares en 1933, le général n’y vivait pas en reclus. Il fréquentait la haute société conservatrice de l’île.
Sur ce point, la documentation ne demande aucune déduction. L’historien Antoni Vives Reus, s’appuyant sur les travaux de Joan Buades, écrit que les relations de Franco avec Francisco Vidal Sureda, secrétaire du Fomento del Turismo de Mallorca, lui firent connaître directement les principaux clans conservateurs de l’île, « los Alzamora, los Zaforteza, March o Matutes ».8 Le nom figure dans la source. Nous n’avons pas à l’y ajouter.
Il ne s’agit pas d’affirmer que Franco et Juan March se connurent personnellement en ces années. Aucun document ne l’établit. Il s’agit de constater que Franco évoluait déjà dans le monde insulaire dont la famille March était l’une des puissances.
Le général chassait dans les grandes propriétés de l’aristocratie insulaire. Un travail du Centre de Lectura de Reus rappelle qu’il se lia au jeune colonel marquis de Zayas et qu’il se rendit à deux reprises, avec son épouse, dans les domaines des Zayas de la serra de Tramuntana.9 Il fréquentait aussi le Círculo Mallorquín, cercle des classes moyenne et supérieure de Palma. Antoni Ignasi Alomar i Canyelles note que, du temps où il commandait les Baléares, le général « va passar moltes estones al Círculo Mallorquín », qu’il y passa de longs moments.10
Ce même cercle eut pour président le lieutenant-colonel Luis García Ruiz, qui prendrait part au soulèvement de 1936 et que Franco irait visiter après la guerre. On ne saurait mieux nommer le milieu où se nouaient alors les fidélités.
Restait à savoir ce que ce général savait faire. Les Asturies allaient le montrer.
Les Asturies : une réputation confirmée
La répression de l’insurrection des Asturies, en octobre 1934, renforça encore cette réputation.
Il faut être précis. Franco ne commanda pas personnellement les opérations sur le terrain. Le général Eduardo López Ochoa exerça ce commandement. Mais le ministre de la Guerre, Diego Hidalgo, appela Franco à Madrid et lui confia la coordination militaire de la répression depuis le ministère. Franco participa directement à la conduite des opérations et à la décision d’employer la Légion et les Regulares venus du Maroc contre les insurgés asturiens.11
La distinction importe pour l’exactitude historique. Elle ne blanchit pas Franco. Il ne fut pas un spectateur éloigné des événements. Il fut l’un des organisateurs de l’emploi, sur le territoire espagnol, de troupes coloniales formées à une guerre sans merci.
La répression, les exécutions, les tortures et les violences commises dans les Asturies révélèrent à la droite politique et économique ce que l’armée d’Afrique pouvait accomplir contre un mouvement ouvrier espagnol.
March n’avait aucune raison d’ignorer le rôle de Franco. En 1934, le banquier contrebandier était lui-même une figure nationale, au centre des débats sur la corruption et la puissance de l’argent. Il suivait nécessairement les événements qui déterminaient l’avenir du régime dont dépendait sa fortune.
Franco avait montré qu’il savait employer l’armée d’Afrique contre les ennemis intérieurs. March allait contribuer à lui donner les moyens de recommencer à une tout autre échelle.
Donner des ailes au coup d’État
En février 1936, March gagna la France et s’installa à Biarritz, d’où il suivit les préparatifs de la conspiration. Il ne lui restait plus à choisir entre la République et ses affaires. Il avait déjà choisi.
Le rôle le plus célèbre de March dans la préparation du soulèvement concerne le Dragon Rapide.
Franco se trouvait aux Canaries, où le gouvernement l’avait éloigné des centres militaires décisifs. Il ne commandait pas encore l’armée d’Afrique et hésita longtemps avant de s’engager définitivement dans la conspiration. Pour rejoindre le Maroc espagnol sans dépendre des communications contrôlées par le gouvernement, il fallait un avion civil et une opération suffisamment discrète.
Le journaliste Luis Bolín, le directeur d’ABC Juan Ignacio Luca de Tena, l’ingénieur Juan de la Cierva et plusieurs intermédiaires monarchistes organisèrent la location de l’appareil britannique. March en assura le financement par l’intermédiaire de ses disponibilités à Londres.12
L’avion ne transporta pas les troupes du Maroc vers la péninsule. Il transporta Franco des Canaries jusqu’à Tétouan. Cette précision est essentielle. Le Dragon Rapide ne réalisa pas le transfert de l’armée d’Afrique. Il plaça à sa tête le général qui allait l’ordonner.
Ce voyage n’était pourtant qu’un maillon de l’opération. Pour qu’un soulèvement parti du Maroc devînt une guerre en Espagne, il fallait ensuite franchir le détroit. Or la flotte républicaine pouvait empêcher ce passage. Les conspirateurs avaient donc besoin d’avions de transport, de carburant, de navires, de crédits et de l’aide militaire de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie.
March ne paya pas seul tout ce dispositif, et il serait faux de lui attribuer chaque avion, chaque cargaison ou chaque litre de carburant. Mais ses garanties, ses relations bancaires et ses crédits contribuèrent à rendre possibles les opérations aériennes et maritimes dont dépendait le passage de l’armée d’Afrique.
Selon José Ángel Sánchez Asiaín, March mit à la disposition des insurgés des valeurs et des garanties évaluées à près de 600 millions de pesetas, somme comparable aux budgets réunis de la Guerre et de la Marine. Il facilita également l’ouverture de crédits et l’accès à des ressources financières à Lisbonne, Londres, Genève et Rome.13
Le chiffre ne doit pas être présenté comme un versement unique déposé sur la table d’un général. Il désigne un ensemble de moyens, de garanties et de capacités financières mobilisables. Sa portée politique n’en est que plus grande. March ne remit pas seulement une valise de billets. Il mit un réseau bancaire au service du soulèvement.
Le Dragon Rapide transporta Franco. Les crédits, les avions étrangers et les moyens logistiques contribuèrent à transporter son armée. Sans cette armée, le soulèvement, déjà vaincu dans plusieurs grandes villes, aurait pu demeurer un pronunciamiento de plus, sanglant mais manqué.
March ne créa ni la haine de la République ni la volonté de la renverser. Il contribua à donner à cette volonté la durée, la mobilité et la puissance de feu qui lui manquaient.
Une avance, non un don
March ne fit pas un don. Il consentit une avance.
Le vocabulaire importe. Un don relève de la générosité. Une avance suppose un remboursement. March n’était pas un philanthrope égaré parmi les généraux. Il savait que le régime victorieux devrait quelque chose à ceux qui l’avaient rendu possible.
Il finança le camp qui promettait de rétablir l’ordre social, de réduire le mouvement ouvrier, de protéger la propriété et de délivrer les grandes fortunes des inquiétudes que la République faisait peser sur elles. La guerre civile fut pour lui une opération politique, mais aussi un placement.
Il paya parce qu’il connaissait la valeur d’un pouvoir endetté. Un général victorieux peut oublier les discours prononcés avant la bataille. Il oublie plus difficilement l’homme qui a payé l’avion, garanti le carburant et ouvert les comptes. March ne demandait pas nécessairement un reçu. Le nouveau régime tout entier en tiendrait lieu.
La suite de sa carrière confirme cette méthode. Pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque le gouvernement britannique voulut empêcher l’Espagne franquiste d’entrer en guerre aux côtés de l’Axe, March servit d’intermédiaire dans le versement clandestin de sommes considérables à plusieurs généraux espagnols. Ce qui fut longtemps raconté comme une rumeur est désormais documenté par les archives britanniques.14
Il avait financé des militaires pour les pousser à la guerre en 1936. Quelques années plus tard, il contribua à les payer pour qu’ils n’y entrassent pas. L’idéologie changeait. Le métier demeurait.
Le retour sur investissement
La victoire franquiste rendit à March ce qu’il avait avancé, avec les intérêts.
Le contrebandier poursuivi par la République devint l’un des grands financiers de la dictature. Ses entreprises prospérèrent dans un régime où l’indépendance de la justice, la liberté de la presse et le contrôle parlementaire n’entravaient plus sérieusement les puissances économiques proches du pouvoir.
L’opération la plus célèbre concerna Barcelona Traction. En 1948, la société fut déclarée en faillite par une juridiction espagnole à la suite d’une procédure dont les conditions furent durablement contestées. Les actifs passèrent ensuite sous le contrôle du groupe de March et furent intégrés à la compagnie FECSA. L’affaire provoqua un contentieux international qui parvint jusqu’à la Cour internationale de Justice.15
Dire que March « rafla » Barcelona Traction est mordant. Décrire la procédure montre pourquoi le mot n’est pas gratuit.
Lorsqu’il mourut à Madrid, en mars 1962, il laissait un empire financier et l’une des plus grandes fortunes d’Europe. La République avait voulu le juger. La dictature lui permit de prospérer.
La démocratie, plus tard, retint volontiers le nom du mécène et de la fondation culturelle. Le pirate devint philanthrope. L’argent, une fois lavé par le temps, acquit les bonnes manières.
Il ne s’agit pas de nier l’activité culturelle de la Fondation Juan March. Il s’agit de se souvenir que la respectabilité d’un héritage ne raconte pas nécessairement l’origine de la fortune qui le finance.
La première créance du régime
Le coup d’État de juillet 1936 ne fut pas conçu par Juan March. Il ne fut pas davantage le produit d’un plan unique dont tous les acteurs auraient connu et accepté les objectifs.
March fit quelque chose de plus décisif que rédiger un programme. Il apporta ses moyens au moment où plusieurs conspirations devaient se rejoindre ou échouer séparément. Il transforma sa fortune en capacité d’action, son crédit en carburant et ses relations en voies de passage.
Franco ne lui était pas inconnu, et son éloignement aux Canaries ne le rendait utile que si quelqu’un lui permettait d’atteindre le Maroc. March contribua à lui ouvrir cette route.
Ce régime ne naquit pas d’une idée. Il naquit d’une créance.
Il eut, avant d’avoir un chef incontesté, un bailleur de fonds. Il eut, avant d’avoir une doctrine stable, des comptes, des contrats, des garanties et des cargaisons. Il eut, avant de pouvoir imposer sa loi, des hommes capables de payer pour qu’elle triomphât.
La première dette du franquisme ne fut pas contractée dans le sang, mais dans l’argent. Le sang vint ensuite, pour garantir le remboursement.
Juan March ne réclama jamais publiquement son dû. Il n’en eut pas besoin. La dictature l’honora magnifiquement.
Références
- Francisco Franco, discours prononcé à Lugo le 21 août 1942. La formule espagnole publiée est : « Nuestra Cruzada es la única lucha en que los ricos que fueron a la guerra salieron más ricos. » Consulter le document dans la Bibliothèque virtuelle de la presse historique.
- Accord conclu à Rome le 31 mars 1934 entre des représentants monarchistes et carlistes espagnols et Benito Mussolini. « Pacto de Roma », Enciclopedia Auñamendi.
- Ángel Viñas, travaux sur les contrats signés à Rome le 1er juillet 1936 pour l’acquisition d’avions, d’armes, de munitions et de carburant. Présentation des documents dans El País.
- Manuel D. Benavides, El último pirata del Mediterráneo, 1934. Pour la biographie générale de March : Mercedes Cabrera, Juan March (1880-1962), Madrid, Marcial Pons, 2011. Consulter la présentation de l’ouvrage.
- Dossier relatif à l’évasion de Juan March de la prison d’Alcalá de Henares, novembre 1933. Archives espagnoles, portail PARES.
- Sur Franco, la Légion et la guerre du Rif : « The Rif War: A forgotten war? », International Review of the Red Cross.
- Julián Antonio Paniagua López, El contrabando de armas en la Guerra del Rif, 1921-1927. Notice et texte dans le dépôt de l’Université de Valladolid. Voir également Mercedes Cabrera, Juan March (1880-1962).
- Antoni Vives Reus, Historia del Fomento del Turismo de Mallorca (1905-2005), Palma, Fomento del Turismo de Mallorca, 2005, p. 131 (ouvrage issu de sa thèse de doctorat, Universitat de les Illes Balears). Par l’entremise de Francisco Vidal Sureda, secrétaire du Fomento, Franco connut « los principales clanes conservadores como los Alzamora, los Zaforteza, March o Matutes ». L’auteur renvoie (note 31) à Joan Buades, « Turisme i franquisme : connexions nuclears », Llegir, Palma, nº 43, 2004, p. 30.
- Sur l’amitié de Franco avec le marquis de Zayas et ses visites, avec son épouse, aux propriétés des Zayas dans la serra de Tramuntana, durant son commandement des Baléares (février 1933 – février 1935) : « Els pistolers de blau », Revista del Centre de Lectura de Reus.
- Antoni Ignasi Alomar i Canyelles sur la fréquentation assidue du Círculo Mallorquín par Franco. Sur le cercle comme foyer du complot de juillet 1936 et « referente de la clase alta isleña » : Francesc M. Rotger, « Así se preparó la revuelta fascista », ARA Balears. Sur le lieutenant-colonel Luis García Ruiz, « socio y presidente » du cercle, participant au soulèvement, que Franco visita après la guerre, d’après le tapuscrit de Francisco Ferrari Billoch localisé par l’historien David Ginard : « 18 de julio: el día que no fue uno más », Última Hora.
- Sur la coordination des opérations par Franco depuis le ministère de la Guerre et le commandement exercé sur le terrain par López Ochoa : « Que no entren los moros », notice bibliographique Dialnet.
- Sur le financement du Dragon Rapide, le compte londonien de March et le rôle des intermédiaires monarchistes : « Privateer I », The New Yorker, 21 mai 1979.
- José Ángel Sánchez Asiaín, La financiación de la Guerra Civil española, Barcelone, Crítica, 2012. Présentation de l’enquête dans El País. L’ouvrage reçut le Prix national d’histoire en 2013.
- Ángel Viñas, Operation Bribes: How Winston Churchill and Juan March Bought Franco’s Generals, Routledge, 2025. Présentation de l’ouvrage.
- Barcelona Traction, Light and Power Company, Limited, Belgique contre Espagne. Dossier de la Cour internationale de Justice.