La mafia franquiste. Épisode 5 bis : Le miracle des autres
Qui produisit la légende, et qui la paya
« Spain is different. »
Slogan touristique espagnol, repris par la propagande franquiste.
Il existe une phrase que le franquisme a léguée jusque dans la mémoire de ses adversaires : Franco aurait relevé l’Espagne. Il aurait pris un pays ruiné, affamé, isolé, et l’aurait conduit presque seul vers les barrages, les autoroutes, les automobiles, les appareils ménagers et les plages pleines d’étrangers.
La formule est commode. Elle transforme le retard en point de départ providentiel, l’abandon de l’autarcie en génie économique et le travail de millions d’Espagnols en cadeau personnel du Caudillo. Elle efface surtout deux questions : qui produisit le prétendu miracle, et qui en paya le prix ?
Cet épisode de l’enquête sur la mafia franquiste ne nie pas la croissance des années 1960. Il en conteste la paternité officielle. Une croissance peut être réelle et sa légende mensongère.
Le miracle et ses devises
Après le plan de stabilisation de 1959, l’économie espagnole s’ouvrit, les investissements reprirent et la production augmenta rapidement. Mais le carburant extérieur de cette croissance ne sortit pas du bureau de Franco. Il vint principalement du tourisme, des envois d’argent des émigrants, des investissements étrangers et des crédits internationaux.1
Ces flux ne produisirent pas, à eux seuls, chaque usine, chaque logement et chaque point de croissance. Ils apportèrent les devises fortes qui permettaient de couvrir une partie du déficit commercial et de payer le pétrole, les machines, les équipements et les technologies que l’Espagne importait. Le travail demeurait espagnol. Une part décisive de l’oxygène financier venait d’ailleurs.
La propagande baptisa « miracle » le rattrapage d’un pays que l’autarcie avait d’abord étouffé. Le régime s’attribua ensuite le mérite d’avoir entrouvert les portes qu’il avait lui-même tenues fermées.
Avant même la grande vague touristique et migratoire, les accords de 1953 avec Washington avaient déjà rendu à la dictature une valeur stratégique. En échange de bases militaires, l’Espagne reçut des aides et des crédits américains dont le périmètre exact varie selon les modes de calcul, mais qui approchèrent le milliard de dollars au cours des années 1950.2 La géographie avait offert à Franco ce que la démocratie lui refusait encore : une réintégration progressive dans le camp occidental.
L’émigration comme soupape
Entre 1960 et 1973, près de deux millions d’Espagnols partirent travailler en Europe. L’Institut espagnol de l’émigration n’en encadra officiellement qu’une partie, probablement autour de la moitié. Pour les années 1960 à 1967 et l’ensemble des pays de destination, une estimation porte en effet le mouvement réel à plus de 214 % de l’émigration permanente officiellement assistée, ce qui ramène la part encadrée à moins de 47 %. Les autres empruntèrent des filières privées, familiales ou clandestines, puis régularisèrent parfois leur situation après le départ.3
Le régime ne créa donc pas chaque départ et ne contrôla jamais entièrement le mouvement. Il l’organisa, le favorisa et l’utilisa comme un régulateur économique. La France, la République fédérale d’Allemagne, la Suisse, la Belgique et d’autres pays avaient besoin de bras. L’Espagne avait besoin de devises et de moins de chômeurs visibles.
Le chômage officiel put ainsi être maintenu autour de 2 % pendant une partie de la décennie. Ce chiffre ne décrivait ni le sous-emploi rural, ni la faible participation des femmes au marché du travail, ni tous ceux que le pays avait exportés. L’émigration n’explique pas seule ce taux, mais elle y contribua puissamment. Le régime fit sortir une partie du chômage, puis présenta l’absence comme du plein emploi.
La politique familiale révèle la contradiction du système. Les textes officiels proclamaient l’unité de la famille et prévoyaient le regroupement familial. L’Institut espagnol de l’émigration intervenait aussi pour le faciliter. Mais les mêmes administrations calculaient le coût d’un émigrant, sa capacité d’épargne et le montant qu’il enverrait au pays. Elles savaient que l’installation durable des familles à l’étranger pouvait réduire ces transferts.4
La famille était sacrée dans les discours. Dans les tableaux de la balance des paiements, elle devenait une variable.
L’argent gagné dans l’absence
Au cours des années 1960, les émigrants envoyèrent environ trois milliards de dollars en Espagne. Ces remises constituèrent le deuxième grand poste positif de la balance des paiements après le tourisme.5
Avec cet argent, les familles payèrent des dettes, réparèrent une maison, achetèrent une parcelle, financèrent les études d’un enfant ou préparèrent un retour. Agrégées par millions, ces sommes renforcèrent les réserves de devises et contribuèrent à financer les importations nécessaires à l’industrialisation.
Ce ne fut pas un exil politique pour tous. Ce ne fut pas davantage un voyage d’agrément. Beaucoup partirent parce qu’un salaire allemand, français ou suisse offrait ce que l’économie franquiste ne garantissait pas encore. Le régime recueillait la devise ; la famille supportait l’éloignement.
Chaque mandat postal avait ainsi deux faces : sur l’une, le salaire gagné loin du pays ; sur l’autre, la preuve que le prétendu miracle avait besoin de ceux qu’il n’avait pas su faire vivre chez eux.
Les touristes, les capitaux et le marché européen
Le tourisme fournit l’autre grande rivière de devises. Le nombre de visiteurs étrangers passa d’environ 6,1 millions en 1960 à 34,5 millions en 1973.6 Tous n’étaient pas des touristes au sens statistique strict, mais l’ordre de grandeur dit l’ampleur de la transformation.
Ces visiteurs ne furent pas créés par la propagande de Madrid. Ils furent rendus possibles par la prospérité de l’Europe occidentale, les congés payés, l’automobile, les vols affrétés, les voyages organisés et l’élévation du niveau de vie au nord des Pyrénées. L’Espagne offrait le soleil, des prix bas, un littoral encore peu construit et un appareil d’État prêt à vendre le décor.
Les capitaux étrangers furent attirés, eux aussi, par une combinaison de facteurs : l’ouverture décidée après 1959, la croissance d’un marché intérieur longtemps comprimé, la proximité de l’Europe, des avantages administratifs et fiscaux, des salaires bas, et un ordre social où les syndicats libres demeuraient interdits et la grève réprimée.
Depuis les premiers financements du soulèvement jusqu’aux crédits du développement, l’argent extérieur n’agit jamais par sentiment. Il achète une position, un marché, un rendement ou une influence.
La loi de 1958 avait réintroduit la négociation collective, mais sous la tutelle du syndicat vertical et de l’État.7 L’ouvrier pouvait discuter certaines conditions ; il ne pouvait ni choisir librement son syndicat, ni transformer légalement le conflit en rapport de force. Le capital étranger trouvait donc un marché prometteur et une main-d’œuvre dont la défense collective restait enfermée dans les institutions du régime.
Grimau et le crédit français
En avril 1963, Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre français des Finances et des Affaires économiques, se rendit à Madrid avec une délégation française. On y parla affaires, financement, relations industrielles et coopération militaire. Dans le même temps, le régime préparait l’exécution de Julián Grimau, dirigeant communiste arrêté, torturé et, selon des témoignages convergents, précipité d’une fenêtre de la Direction générale de la sûreté avant d’être fusillé le 20 avril.8
Le pape Jean XXIII demanda la clémence. Nikita Khrouchtchev intervint. Les protestations se multiplièrent en Europe. La visite ministérielle fut écourtée et la signature publique annoncée n’eut pas lieu. Les experts, eux, continuèrent de travailler.
Le protocole financier fut finalement signé en novembre 1963. Il portait sur 750 millions de francs : 600 millions de crédits destinés notamment aux exportations françaises et 150 millions de prêt direct du Trésor français, assorti d’un intérêt de 3,5 %.9 Il ne s’agissait donc pas d’un don généreux, mais d’un dispositif qui soutenait aussi les entreprises françaises et ouvrait des débouchés en Espagne.
La France ne prit pas place devant le peloton. Elle prit place dans le tableau d’amortissement.
Fraga, les plages et la propagande
Manuel Fraga Iribarne dirigeait alors le ministère de l’Information et du Tourisme. Le slogan « Spain is different » ne fut pas son invention. Il était antérieur à son ministère. Mais Fraga et son administration le reprirent, l’exploitèrent et l’intégrèrent à une politique où l’image touristique devait repousser hors du cadre les prisons, les grèves et les condamnations politiques.10
Le même ministère vendait les plages et administrait l’information. Il promettait aux étrangers une Espagne différente, puis veillait à ce qu’ils ne vissent pas exactement en quoi elle l’était.
Fraga joua également un rôle central dans la communication officielle autour de l’affaire Grimau. La propagande tenta de transformer un procès politique en règlement judiciaire ordinaire et un fusillé en criminel de droit commun. Le tourisme et la terreur avaient, littéralement, le même ministre.
Sur le reste du dossier Sous la croix et le fusil, cette mécanique revient sans cesse : rendre le pays montrable, rendre les victimes invisibles et présenter chaque bénéfice de l’ouverture comme une grâce descendue du sommet.
Qui paya le miracle ?
Reste la question décisive : qui paya, qui profita, et qui recueillit le prestige ?
Les crédits français furent remboursés par leurs débiteurs, publics ou privés, et servis avec intérêts. Ils profitèrent aux entreprises espagnoles qui s’équipèrent, mais aussi aux exportateurs, aux banques et au Trésor français. Les recettes touristiques et les remises des émigrants ne furent pas affectées directement à chaque échéance ; elles soutinrent la balance extérieure qui rendait ces achats et ces remboursements possibles.
Le régime, lui, transforma le résultat collectif en capital politique. Il s’attribua les routes payées par le budget, les logements payés par leurs habitants, les usines financées par le crédit, les machines venues de l’étranger, les devises gagnées par les émigrants et l’argent dépensé par les touristes.
Quant à la pincée, elle ne se réduisait pas à la commission occulte déposée sur un compte discret. Elle fut aussi légale, budgétaire et bancaire. Le régime livra le littoral à la spéculation et accorda aux promoteurs touristiques des réductions fiscales, des amortissements privilégiés, des facilités douanières, un accès prioritaire au crédit officiel et jusqu’à des droits d’usage sur les biens du domaine public.11
Les magnats de la construction et de l’industrie reçurent, eux aussi, leur part : terrains valorisés par décision administrative, marchés publics, subventions à fonds perdus, exemptions fiscales, crédits à taux privilégiés et longs différés d’amortissement. Les banques prenaient la leur en canalisant l’épargne et les capitaux, en percevant les intérêts et en renforçant leur emprise sur les groupes industriels qu’elles finançaient.12
Dans les pôles de développement, les subventions pouvaient représenter 10 % de l’investissement et atteindre 20 % dans les pôles de promotion. À cela s’ajoutaient les lignes spéciales de crédit officiel. Une partie de ces aides, les subventions, n’était jamais remboursable ; d’autres financements ne l’étaient qu’après de longues années, selon des conditions que l’emprunteur ordinaire n’aurait jamais obtenues.13
Voilà ce que j’appelle la pincée. Elle ne se prélevait pas nécessairement sous la table. Elle pouvait être inscrite dans la loi, portée au bilan d’une banque et enregistrée au cadastre. Le soupçon devient inutile lorsque le privilège paraît au Bulletin officiel.
Qui retrouvait-on au premier rang de ces heureux bénéficiaires ? Les hommes du Mouvement, leurs alliés et leurs obligés. Évidemment. Cela allait de soi. La mafia !
Et les crédits consentis à l’Espagne par les pays étrangers, qui en assurait finalement le service ? Les débiteurs désignés, bien sûr. Mais les devises, les garanties publiques, les infrastructures et la solvabilité nationale venaient du travail collectif.
Au bout du circuit, les Espagnols payaient. Tous les Espagnols. Même ceux auxquels le régime n’aurait jamais prêté une peseta.
Les maisons des villages ne sortirent pas d’un discours du Caudillo. Les réserves de devises ne furent pas produites par la propagande. Les entreprises étrangères ne vinrent pas par amour de Franco. Les banques ne firent pas crédit par reconnaissance. Chacun travailla, investit, prêta ou dépensa selon son intérêt, son besoin ou sa nécessité.
Le régime prit cette convergence, y apposa sa signature et l’appela miracle.
Le miracle des autres
Le mensonge ne consiste donc pas à nier la croissance. Les usines existèrent, les villes s’étendirent, les routes furent construites, les logements s’équipèrent et une partie de la population accéda progressivement à l’automobile, au téléviseur ou à la machine à laver.
Le mensonge consiste à voler la paternité de cette transformation. Elle fut produite par le travail espagnol, alimentée par la prospérité européenne, financée par les devises du tourisme et de l’émigration, accélérée par les capitaux et les crédits étrangers, puis administrée par un régime qui se présenta comme son auteur unique.
Derrière la carte postale ensoleillée, il y avait un ouvrier seul à Cologne qui n’avait pas vu ses enfants depuis deux ans, un gréviste sans syndicat libre qui risquait la prison, et un communiste fusillé tandis que, dans les salons de Madrid, un ministre français et sa délégation parlaient affaires, crédits et coopération militaire avec la dictature.
Le miracle fut réel pour ceux qui en recueillirent les bénéfices. Pour ceux qui l’avaient payé de leur travail, de leur absence ou de leur silence, il fut le miracle des autres.
Notes et sources
- Fonds monétaire international, « Spain’s Stabilization Program », Finance & Development, 1968 ; Banco de España, séries historiques de la balance des paiements, 1959-1990. ↩
- United States Department of State, Foreign Relations of the United States, 1958-1960, volume VII, partie 2, document 335. Les totaux varient selon que l’on inclut les aides militaires, les aides économiques, les prêts et les livraisons effectuées sur plusieurs exercices. ↩
- Luís M. Calvo Salgado, María José Fernández Vicente, Axel Kreienbrink, Carlos Sanz Díaz et Gloria Sanz Lafuente, Historia del Instituto Español de Emigración. La política migratoria exterior de España y el IEE del franquismo a la transición, Madrid, Ministerio de Trabajo e Inmigración, 2009, notamment p. 132-135. Carlos Sanz Díaz, « Clandestinos, ilegales, espontáneos. La emigración irregular de españoles a Alemania en el contexto de las relaciones hispano-alemanas, 1960-1973 », Cuadernos de Historia de las Relaciones Internacionales, nᵒ 4, p. 18. Pour la période 1960-1967 et l’ensemble des pays de destination, l’auteur reprend une estimation selon laquelle l’émigration espagnole réelle représentait plus de 214 % de l’émigration permanente officiellement assistée. Il renvoie à Salustiano del Campo et al., La España de los años 70, Madrid, Moneda y Crédito, 1972, vol. I, p. 108, cité par José Antonio Garmendia, dir., La emigración española en la encrucijada, Madrid, CIS, 1981, p. 247. Voir également José Naranjo Ramírez, « La emigración exterior de la provincia de Córdoba: 1966-1969 », Axerquía, nᵒ 5, 1982, p. 59-109, particulièrement p. 75. ↩
- Loi espagnole 93/1960 du 22 décembre sur les bases de l’émigration, notamment les dispositions relatives à l’unité familiale, au regroupement et aux transferts d’épargne ; Luís M. Calvo Salgado et al., Historia del Instituto Español de Emigración, op. cit., p. 133-135. L’ouvrage analyse le « bilan économique migratoire » présenté en 1960 par Florentino Díaz-Reig, sous-directeur de l’IEE. Celui-ci mettait en regard le coût de formation de l’émigrant et les remises envoyées en Espagne, évaluait les excédents de main-d’œuvre et chiffrait le contingent migratoire jugé nécessaire au développement. Voir également Laura Oso Casas, « Inmigración, desarrollo y estrategias de movilidad social », Revista Española de Desarrollo y Cooperación, nᵒ 19, 2007, p. 107-120, et José Babiano, « Emigración, identidad y vida asociativa: los españoles en la Francia de los años sesenta », Hispania, vol. 62, nᵒ 211, 2002, p. 561-575. ↩
- « Exiliados y emigrados, 1939-1999 », Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes. Le bilan évalue les remises à environ trois milliards de dollars pendant les années 1960 et les décrit comme le deuxième poste positif de la balance des paiements après le tourisme. ↩
- Banco de España, Historia del turismo en España durante el siglo XX, Estudios de Historia Económica, nᵒ 43. Les séries distinguent, selon les périodes, les voyageurs, les visiteurs et les touristes. ↩
- Loi du 24 avril 1958 sur les conventions collectives syndicales ; voir également les travaux consacrés à la négociation collective sous le franquisme. ↩
- Daniel Muñoz Soro, « El caso Grimau: propaganda y contrapropaganda del régimen franquista », Ayer ; Armand Du Chayla, « Visite à Madrid de M. Giscard d’Estaing », rapport du 30 avril 1963, archives du ministère français des Affaires étrangères. ↩
- Le Monde, 23 avril 1963, sur l’absence de signature lors de la visite de Valéry Giscard d’Estaing, puis 27 novembre 1963, sur le protocole financier de 750 millions de francs. ↩
- Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía, « Promoción turística / Realidad social », sur la récupération du slogan et l’opposition entre l’image touristique et la réalité sociale ; Turespaña, histoire des campagnes touristiques. ↩
- Loi espagnole 197/1963 du 28 décembre sur les centres et zones d’intérêt touristique national, notamment l’article 21 : réduction fiscale pouvant atteindre 50 %, amortissement spécial, bonification douanière pouvant atteindre 90 %, priorité au crédit officiel et droits d’usage sur le domaine public. ↩
- Fonds monétaire international, « The Evolution of Monetary Instruments and Policy in Spain », IMF Staff Papers, 1974. Selon cette étude, au moins 30 % du crédit privé aurait été accordé à des conditions favorables pendant les années 1960. Voir également Jesús María Valdaliso, « Grupos empresariales y relaciones banca-industria en España durante el franquismo ». ↩
- Ordre du 18 juin 1965 relatif aux pôles industriels : subventions pouvant atteindre 20 % dans les pôles de promotion et 10 % dans les pôles de développement, priorité au crédit officiel et lignes spéciales de financement. ↩