Sous la croix et le fusil Espagne 1936–1977
Une enquête dans l’Histoire, du soulèvement franquiste à l’impunité contemporaine
Il y a des crimes que l’on enterre deux fois.
La première fois avec les corps.
La seconde avec les mots.
Pour l’auteur, tout commence en juin 1970. Il a quatorze ans. Dans la presse, une photographie le heurte : Charles de Gaulle serre la main de Francisco Franco, El Caudillo. La France et l’Espagne main dans la main, sourire chaleureux sur les lévres. Mais certaines images ne passent pas. Elles restent. Elles travaillent la mémoire comme un éclat sous la peau.
De cette blessure naît l’enquête.
Sous la croix et le fusil revient sur la scène du crime. Ici, l’Histoire n’est pas un musée. C’est une pièce à conviction.
Mais la question centrale demeure, obstinée, presque judiciaire :
qui répond ?

Le crime commence en juillet 1936. Une République légale, issue des urnes, est attaquée par une partie de son armée. Les généraux parlent de salut national. L’Église, dans une large part de sa hiérarchie, bénit la rébellion. Les puissants redoutent l’école laïque, les droits ouvriers, le suffrage féminin, les autonomies, la fin de l’Espagne agenouillée. Alors le vieux monde sort ses armes. La croix donne l’absolution. Le fusil se charge du reste.
Mais aucune enquête sérieuse ne s’arrête au tireur : elle demande qui a préparé le crime, qui l’a financé, qui l’a béni. Le livre suit ces pistes une à une. Il traverse les casernes, les sacristies, les banques, les chancelleries, les ports portugais, les avions allemands, les crédits italiens, le pétrole américain, les coffres suisses, les salons diplomatiques où l’on parlait de paix pendant que l’Espagne républicaine saignait.
Puis vient 1939. Franco annonce que la guerre est terminée. Mais l’enquête montre autre chose : la guerre militaire s’achève ; la guerre contre les vaincus commence autrement. Prisons, fusillades, exils, spoliations, travaux forcés, enfants arrachés, consciences surveillées, familles condamnées au silence. Le régime ne se contente pas de vaincre. Il veut faire passer les vaincus pour coupables d’avoir résisté.
Alors le livre descend sous la surface officielle. Il suit les maquis, les exilés, les ouvriers, les femmes, les étudiants, les syndicalistes, les prêtres dissidents, les anonymes du llano, ceux qui cachent, nourrissent, impriment, mentent à la police, gardent un nom, transmettent une mémoire. Franco proclame l’Espagne pacifiée ; sous la pierre du régime, quelque chose respire encore.
La mort du Caudillo ne signifie pas la mort du franquisme
L’enquête se poursuit après la mort du dictateur. Car le franquisme ne disparaît pas tout entier le 20 novembre 1975. Une part entre dans les cimetières. Une autre dans les administrations. Une autre dans les fortunes. Une autre, enfin, dans la loi. La loi d’amnistie de 1977 libéra des opposants. Mais elle protégea aussi des responsables. Elle fut une clef pour certains ; elle devint un verrou pour les victimes.
Qui répond des fosses ? Qui répond des tortures ? Qui répond des disparitions ? Qui répond des enfants volés ? Qui répond des fortunes bâties sur la victoire ? Qui répond du silence organisé ?
Sous la croix et le fusil ne demande pas une vengeance. Il demande un verdict. Il refuse la liturgie confortable de la « guerre civile » et l’encens poli de la réconciliation sans justice.
Parce qu’un pays ne se réconcilie pas en demandant aux morts de se taire. Il se réconcilie lorsque les vivants cessent enfin de mentir en leur nom.
Des faits établis. Des sources vérifiables. Une exigence : la justice maintenant.