Fascicule N° I – L’Espagne entre 1868 et 1936
Situation politique, économique et sociale jusqu’au soulèvement militaire de juillet 1936
Accrochés à leurs privilèges, ils étaient comme des tiques suçant le sang de leur proie : le peuple. Ils ne possédaient pas seulement la terre. Ils possédaient les saisons, le pain, la peur, les loyautés obligées. Autour d’eux, tout un ordre social s’était organisé comme une machine à immobiliser les pauvres. Le propriétaire tenait le champ, le cacique tenait le vote, le curé tenait la conscience, le juge tenait le dossier, le garde civil tenait le fusil. Chacun avait sa place dans cette liturgie de la domination, et le paysan, lui, n’avait que son dos, ses mains, sa faim et ses morts.
On a souvent raconté l’Espagne de 1936 comme l’explosion soudaine d’une violence incompréhensible, comme si le feu était tombé du ciel sur des églises innocentes et que les campagnes s’étaient levées par pur caprice, par sauvagerie, par haine gratuite. C’est une manière commode de blanchir les siècles. Une révolte ne naît pas dans le vide. Elle mûrit dans les salaires de misère, dans les terres interdites, dans l’humiliation quotidienne, dans l’analphabétisme entretenu, dans les promesses trahies et les prières imposées aux ventres creux.
De 1868 à 1936, l’Espagne avance ainsi entre modernisation avortée et archaïsme entretenu. Les régimes changent, les constitutions passent, les généraux reviennent, les rois s’en vont puis reviennent sous d’autres uniformes. Mais le fond demeure : une société verrouillée par la propriété, l’armée, l’Église, l’argent et la peur de voir enfin le peuple se lever. Quand il se lève, on l’appelle désordre. Quand les puissants tirent, on nomme cela maintien de l’ordre. Entre ces deux mots se cache toute l’hypocrisie des vainqueurs. L’ordre, c’était leur faim organisée. La révolte, le premier nom de la justice.
Reste à montrer comment cet édifice s’est construit, pierre après pierre, de la chute d’Isabelle II au soulèvement de juillet 1936.
Le temps des rois et des généraux (1868-1874)
Tout commence en 1868. La révolution de septembre, dite la Gloriosa, renverse Isabelle II. Elle n’est pas seulement une insurrection libérale : elle est aussi conduite par des militaires, notamment les généraux Prim et Serrano et l’amiral Topete. Dès l’origine, l’élargissement politique demeure ainsi placé sous la tutelle de ceux qui disposent des armes.
Un gouvernement provisoire ouvre pourtant une parenthèse de réformes : suffrage masculin non censitaire pour les plus de vingt-cinq ans, libertés individuelles, droits de réunion et d’association, espérance d’une Espagne enfin capable de se gouverner elle-même. La Constitution de 1869 consacre ce mouvement. Mais l’expérience conserve la monarchie et se met en quête d’un trône. Les Cortes le confient à un prince étranger, Amédée de Savoie, élu à la fin de 1870 et roi à partir de janvier 1871.
Il arrive presque seul. Quelques jours auparavant, le général Prim, principal artisan de sa candidature et soutien essentiel du nouveau régime, a été mortellement blessé dans un attentat. Amédée entre donc dans son royaume par le tombeau de l’homme qui devait le protéger. Privé de cet appui, miné par les divisions parlementaires, la guerre carliste commencée en 1872, le conflit cubain et l’hostilité conjuguée des républicains, des carlistes et des partisans des Bourbons, il abdique en février 1873.
L’Espagne proclame alors sa Première République. Elle ne parvient pas à se consolider. Quatre présidents du pouvoir exécutif se succèdent en onze mois. L’insurrection cantonale, portée par les secteurs les plus radicaux du fédéralisme, affaiblit encore le régime, tandis que la guerre carliste se poursuit.
Le 3 janvier 1874, le général Pavía fait encercler les Cortes et disperse les députés. La République parlementaire est renversée par la force. Le général Serrano prend alors la tête d’un régime autoritaire qui conserve quelque temps le nom de République après en avoir supprimé la substance.
L’armée n’a donc pas seulement accompagné la naissance du Sexenio : elle en organise aussi la fin.
Le 29 décembre 1874, le général Arsenio Martínez Campos se prononce à Sagunto en faveur d’Alphonse XII. Les Bourbons reviennent avec le fils de la reine chassée six ans plus tôt.
L’Espagne avait entrouvert le pouvoir politique. Les généraux refermèrent la parenthèse et rendirent le trône aux Bourbons.
L’ordre des notables (1874-1923)
La Restauration installe pour près d’un demi-siècle un système d’une grande habileté et d’une grande hypocrisie. Deux partis, le libéral et le conservateur, se passent le pouvoir à tour de rôle, dans une alternance convenue d’avance que l’on baptise turno pacífico. La Constitution de 1876 fixe le décor d’une monarchie constitutionnelle, avec un suffrage d’abord censitaire, élargi en 1890 au vote masculin. Mais l’élection est une mécanique truquée. Dans les campagnes, le cacique, ce notable local, fabrique les résultats, achète les voix, punit les récalcitrants. Le peuple vote, les puissants comptent.
Sous cette stabilité de façade, l’économie se modernise par îlots. La Catalogne s’industrialise autour du textile, et Barcelone se hérisse de cheminées. Le Pays basque bâtit sa sidérurgie sur le minerai de fer de Biscaye, et Bilbao devient une capitale de l’acier. Cette industrie reste pourtant prisonnière de ses limites : manque de charbon, dépendance aux importations, aux capitaux et aux techniques venus de France et d’Allemagne, concentration dans deux ou trois régions. Le reste du pays demeure agricole, et profondément inégal. Au sud, en Andalousie et en Estrémadure, les latifundia, immenses domaines aux mains de quelques familles, emploient une armée de journaliers, les braceros, payés à la misère et congédiés au gré des saisons. Au nord, en Galice, le minifundium morcelle la terre jusqu’à l’asphyxie. Le phylloxéra ravage les vignes, les prix s’effondrent, et de villages entiers on émigre vers l’Argentine et Cuba pour fuir la faim. Le protectionnisme douanier protège l’industrie nationale et retarde d’autant la modernisation générale.
Ce régime de notables encaisse coup sur coup. En 1898, l’Espagne perd ses dernières colonies, Cuba, les Philippines, Porto Rico, dans une guerre désastreuse contre les États-Unis. Le « Désastre de 98 » n’est pas qu’une défaite militaire, c’est une blessure d’identité, le procès d’une nation qui se croyait empire et se découvre province, instruit par toute une génération d’écrivains, la Génération de 98. En 1909, la Semaine tragique de Barcelone, révolte ouvrière, anticoloniale et anticléricale, est noyée dans le sang. Les nationalismes montent, catalan avec la Lliga Regionalista, basque avec le Parti nationaliste, galicien aussi. Et le Maroc devient un gouffre. La guerre du Rif, de 1921 à 1926, coûte des milliers de vies, dont le désastre d’Annual, et forge dans les casernes d’Afrique une caste d’officiers, les africanistes, qui prendront goût à la force et mépriseront bientôt la politique des civils.
Le sabre et le trône (1923-1931)
En 1923, l’armée tranche. Le général Miguel Primo de Rivera s’empare du pouvoir par un coup d’État, avec l’assentiment d’Alphonse XIII, qui préfère sacrifier la Constitution plutôt que laisser la crise déboucher sur une réforme du régime. Le roi ne subit pas la dictature : il l’accepte, la couvre et lui remet l’État.
Le Directoire militaire suspend les garanties constitutionnelles, dissout les Cortes, muselle la presse et réduit les partis au silence. En 1925, il cède la place à un Directoire civil, sans que la dictature cesse pour autant. Deux ans plus tard, le régime se donne une Assemblée nationale consultative, corporatiste et non élue, chargée de fournir une façade institutionnelle à un pouvoir qui ne procède plus du suffrage.
La répression syndicale, elle, n’est pas uniforme. La CNT anarcho-syndicaliste est pourchassée, ses locaux sont fermés, ses militants arrêtés et son organisation contrainte à la clandestinité. L’UGT socialiste suit une autre voie. Une partie de sa direction accepte de participer aux organismes corporatifs créés par la dictature, notamment aux comités paritaires, tandis que d’autres socialistes refusent cette collaboration. Primo de Rivera ne gouverne donc pas seulement par la matraque : il réprime les uns, tente d’intégrer les autres et transforme la division du mouvement ouvrier en instrument de pouvoir.
C’est aussi sous sa dictature que s’achève la guerre du Rif. Elle ne s’achève pas par les seules armes espagnoles. Après le désastre d’Annual, la victoire d’Abd el-Krim a permis l’édification de la République du Rif, État indépendant en formation appuyé sur une confédération de tribus. Son expansion menace désormais aussi bien la zone espagnole du Nord que le protectorat français voisin.
Paris et Madrid, jusque-là rivaux sur ce terrain, accordent alors leurs armées. Sous l’autorité stratégique de Pétain pour la France et de Primo de Rivera pour l’Espagne, les deux puissances coordonnent leurs offensives. En septembre 1925, le débarquement d’Alhucemas, commandé sur le terrain par le général Sanjurjo et soutenu par des moyens navals et aériens français, porte un coup décisif à la résistance rifaine. Abd el-Krim se rend aux Français en mai 1926 ; les derniers foyers de résistance sont réduits l’année suivante.
Mais cette victoire coloniale ne fut pas obtenue par les seules armes conventionnelles. L’armée espagnole employa massivement l’ypérite et d’autres agents chimiques dans le Rif, y compris contre des zones habitées. Cette guerre chimique, ses responsabilités politiques et militaires ainsi que ses conséquences sont examinées dans le chapitre qui lui est consacré.
Il faut nommer ce que cette campagne révèle. La République du Rif ne fut pas combattue comme un État, mais comme une révolte indigène gênant deux empires. Les puissances coloniales n’avaient pas de doctrine commune sur les régimes ; elles avaient des intérêts communs sur les cartes. Lorsque ces intérêts coïncidaient, la France et l’Espagne savaient parfaitement accorder leurs fusils.
C’est la première convergence franco-espagnole de ce livre, près d’un demi-siècle avant la poignée de main de De Gaulle à Franco. Les circonstances ne sont pas identiques, mais la raison d’État est déjà à l’œuvre : les principes s’arrêtent là où commencent les intérêts. Et le même Pétain s’y trouvait déjà.
Dans les colonnes espagnoles s’aguerrissent les officiers africanistes, Franco parmi eux. Ils s’accoutument à la guerre coloniale, à l’avancement gagné par les armes, à l’autonomie du commandement et au mépris des gouvernements civils. Ils apprennent au Maroc cette religion de la force qu’ils retourneront bientôt contre leur propre peuple.
Primo de Rivera modernise pourtant, à sa manière autoritaire. Il développe les routes, les barrages, les chemins de fer, les télécommunications et les grands travaux ; il lance aussi des projets de mise en valeur des terres incultes. La modernisation est réelle, mais elle ne procède d’aucune souveraineté populaire. L’État construit, décide et ordonne ; la société n’a qu’à obéir.
Peu à peu, l’édifice politique se lézarde. Le clientélisme survit sous les habits neufs de l’Union patriotique. Les dépenses publiques alourdissent les finances. Le mécontentement gagne les militaires, les monarchistes, les milieux patronaux, les intellectuels et les étudiants. L’opposition se développe, tandis que le dictateur perd les soutiens qui l’avaient porté.
Primo de Rivera démissionne en janvier 1930. Sa chute n’ouvre pas immédiatement la République : elle ouvre l’agonie de la monarchie.
Le général Berenguer tente de rétablir une normalité constitutionnelle que l’on surnomme bientôt la dictablanda, la « dictature molle ». Mais on ne raccommode pas une Constitution après l’avoir laissée suspendre pendant plus de six ans. Les gouvernements de transition sont incapables de rendre sa légitimité à un trône compromis par sa complicité avec le dictateur.
Les élections municipales du 12 avril 1931 prennent alors la valeur d’un verdict. Dans les grandes villes et les principaux centres urbains, les listes républicaines et socialistes l’emportent. Deux jours plus tard, la République est proclamée.
Alphonse XIII comprend qu’il a perdu le pays. Le sabre qu’il avait choisi pour sauver son trône avait fini par l’emporter avec lui.
La République et ses chaînes brisées (1931-1936)
Le 14 avril 1931, la Seconde République est proclamée. Alphonse XIII quitte l’Espagne sans abdiquer, comme on s’éclipse d’une salle où l’on comprend que personne ne souhaite plus vous retenir. Le sabre auquel il avait confié son trône l’avait finalement emporté avec lui.
S’ouvre alors le bienio réformateur, deux années durant lesquelles la République entreprend de toucher aux pouvoirs que la monarchie avait laissés presque intacts : l’armée, la grande propriété, l’Église, l’école, les rapports du travail et l’organisation territoriale de l’État.
La Constitution de décembre 1931 fonde un État laïque et démocratique. Elle proclame que le pouvoir émane du peuple et reconnaît enfin aux femmes les mêmes droits électoraux qu’aux hommes. Cette conquête eut dans l’hémicycle une avocate décisive : Clara Campoamor. Elle dut affronter une autre républicaine, Victoria Kent, qui ne niait pas le droit des femmes, mais en demandait l’ajournement, redoutant qu’un électorat féminin encore soumis à l’influence de l’Église ne renforçât la droite.
Deux femmes libres, une même République, mais deux fidélités contraires : l’une au principe immédiat, l’autre à la prudence électorale. Campoamor refusa que l’exercice d’un droit fondamental dépendît du vote supposé de celles auxquelles on le reconnaissait. Le droit de suffrage ne pouvait être accordé seulement à condition que les femmes votassent correctement.
La Constitution ouvrit également la voie aux autonomies régionales. La Catalogne obtint en septembre 1932 son statut et retrouva avec la Generalitat une institution de gouvernement propre. L’État se voulait intégral, mais non uniformément centralisé : il reconnaissait que l’unité n’exigeait pas nécessairement l’effacement des peuples, des langues et des histoires.
Contre la terre des notables, la République engagea la réforme agraire. La loi du 15 septembre 1932 prévoyait l’expropriation de certaines catégories de grands domaines et l’installation de paysans sans terre. Elle entendait transformer la propriété foncière là où celle-ci ne constituait pas seulement une richesse, mais un pouvoir sur le travail, le vote, la faim et la vie des campagnes.
Un événement avait accéléré son adoption. Le 10 août 1932, le général José Sanjurjo tenta un coup d’État contre la République. Celui-là même qui devait devenir, quatre ans plus tard, le chef désigné du soulèvement militaire, frappait déjà contre le régime légal. Son échec, la sanjurjada, resserra momentanément la majorité autour du gouvernement et permit l’adoption presque simultanée du Statut catalan et de la réforme agraire.
Une partie des milieux militaires et monarchistes qui conspireraient de nouveau en 1936 avait donc déjà tenté sa chance — et déjà échoué — quatre ans plus tôt.
La réforme agraire demeura pourtant beaucoup plus audacieuse dans le texte que dans son application. Les procédures étaient complexes, les moyens insuffisants, les administrations lentes, les propriétaires puissants et les besoins immenses. Elle avançait à pas comptés. Elle allait assez loin pour effrayer les grands propriétaires, mais pas assez vite pour répondre à l’attente des journaliers. Elle réussissait ainsi à soulever la colère de ceux qui possédaient la terre sans apaiser ceux qui l’attendaient.
Pour rompre avec la tradition prétorienne et replacer l’armée sous l’autorité civile, Manuel Azaña réduisit le corps surabondant des officiers, réorganisa les structures militaires et ferma l’Académie générale de Saragosse, dirigée par un certain Francisco Franco. Toute l’armée n’était pas factieuse, mais une partie de ses cadres n’avait jamais accepté de devenir un instrument de l’État parmi d’autres. Elle se considérait comme la gardienne supérieure de la nation, donc comme le juge naturel de ses gouvernements.
À l’Église, la République opposa la séparation des pouvoirs spirituel et temporel. Elle développa l’école publique et laïque, lança une vaste politique d’alphabétisation, légalisa le divorce, renforça les droits des femmes et organisa les relations du travail par une législation sociale nouvelle. Chaque réforme retirait à un pouvoir ancien une part de son autorité. Et dans chacun de ces pouvoirs, les secteurs les plus hostiles commencèrent à préparer leur revanche.
La République ne fut pourtant ni paisible ni innocente.
En janvier 1933, l’insurrection anarchiste de Casas Viejas fut écrasée par les forces gouvernementales. Des habitants furent exécutés après la fin des combats. Le gouvernement républicain y perdit une partie de son crédit auprès de la gauche ouvrière et libertaire. La République savait donc tirer aussi.
En octobre 1934, l’entrée de ministres de la CEDA dans le gouvernement provoqua une insurrection dans plusieurs régions. Elle prit dans les Asturies la forme d’un soulèvement ouvrier, principalement minier, réunissant socialistes, communistes et anarchistes. Le gouvernement de droite fit transporter dans la péninsule la Légion et les Regulares marocains de l’armée d’Afrique. Le général López Ochoa dirigea les opérations sur le terrain ; Franco les coordonna depuis Madrid. Les méthodes de la guerre coloniale furent ainsi retournées contre les ouvriers espagnols.
La répression fut féroce : exécutions, tortures, arrestations massives. Le Maroc avait formé des hommes et des pratiques. Les Asturies montrèrent comment ils pouvaient être employés à l’intérieur même du pays.
Car le vent politique avait tourné. Aux élections de novembre 1933, la CEDA de José María Gil Robles devint la première force parlementaire, tandis que le Parti radical d’Alejandro Lerroux formait les gouvernements avec son soutien. Commença ce que la gauche appela le bienio negro.
La réforme agraire fut ralentie, vidée d’une partie de sa portée puis remaniée en faveur des propriétaires. Des paysans installés furent expulsés. Les organisations ouvrières subirent arrestations et poursuites. La législation sociale fut freinée ou remise en cause. Cependant, l’Espagne ne se réduisait pas encore à deux armées parfaitement constituées. Il existait toujours des républicains modérés, des catholiques légalistes, des militaires fidèles, des régionalistes, des socialistes réformistes, des anarchistes hostiles à toute coalition et des droites divisées entre conservateurs, monarchistes, carlistes et fascistes.
La polarisation progressait, mais elle ne rendait pas la guerre inévitable. La guerre aurait besoin d’organisateurs.
Sur cette crise politique pesait une économie fragile. La dépression mondiale toucha moins brutalement l’Espagne que les grandes puissances industrielles, mais elle réduisit les exportations agricoles et minières, ferma plusieurs débouchés extérieurs, ralentit les investissements et aggrava un chômage déjà structurel.
La République dut financer l’école, les réformes sociales et les travaux publics dans une économie stagnante. Les milieux propriétaires et patronaux répondirent souvent aux nouvelles lois par la défiance, le refus d’embaucher, l’évasion des capitaux ou la résistance ouverte. Ils craignaient pour la peseta, certes, mais davantage encore pour leurs rentes, leur autorité et le vieux droit de décider seuls.
La conspiration et le coup (1936)
En février 1936, le Front populaire, coalition électorale des gauches républicaines et ouvrières, remporta les élections. Le gouvernement amnistia les prisonniers politiques condamnés après octobre 1934, relança la réforme agraire et éloigna plusieurs généraux jugés dangereux. Franco fut muté aux Canaries, Mola envoyé à Pampelune et Goded aux Baléares.
Ces mutations ne désarmèrent pas le complot. Elles en dispersèrent les organisateurs sans briser leurs liaisons.
La violence politique s’aggravait : attentats, grèves, occupations de terres, affrontements de rue, assassinats, incendies d’édifices religieux. Mais une autre violence, plus méthodique, se préparait dans les états-majors. Les troubles étaient visibles et dispersés ; la conspiration, elle, possédait des chefs, des garnisons, des instructions, des relais politiques et un calendrier.
La peur d’une révolution sociale saisissait les propriétaires, les monarchistes, la hiérarchie catholique et une partie de l’armée. Ils prétendaient voir poindre une Espagne bolchevique. Mais cette peur n’expliquait pas seulement le coup : elle lui servait de justification. Ce que beaucoup redoutaient n’était pas toujours une révolution déjà accomplie, mais la possibilité que les réformes républicaines deviennent enfin irréversibles.
Dans l’ombre, les généraux conspiraient. Emilio Mola, surnommé le « Directeur », organisait le réseau militaire. Sanjurjo devait en devenir le chef symbolique. Franco, longtemps prudent, finit par s’engager. Queipo de Llano préparait notamment la prise de Séville. Autour d’eux se rassemblaient monarchistes alphonsins, carlistes, phalangistes, grands propriétaires et secteurs influents de l’Église.
Le complot ne naquit pas en juillet. Il était déjà avancé au printemps.
Le 12 juillet 1936, le lieutenant José Castillo, officier de la Garde d’assaut proche des socialistes, fut assassiné par des hommes de l’extrême droite. Dans la nuit suivante, des membres des forces de sécurité et des militants socialistes enlevèrent et tuèrent le dirigeant monarchiste José Calvo Sotelo.
Ce meurtre ne causa pas le coup d’État : le coup était déjà préparé. Il fournit aux conspirateurs la justification publique qu’ils attendaient, renforça les hésitants et permit de présenter comme une réaction défensive une opération organisée depuis plusieurs mois.
Le 17 juillet, le soulèvement commença à Melilla et s’étendit au Maroc espagnol. Franco quitta alors les Canaries pour rejoindre l’armée d’Afrique et en prendre le commandement. Le 18 juillet, la rébellion gagna la péninsule. Mola s’imposa à Pampelune, Queipo de Llano s’empara de points décisifs à Séville, tandis que d’autres garnisons se soulevaient à Valladolid, Burgos et Saragosse.
Le coup devait renverser le gouvernement en quelques jours. Il échoua.
Madrid, Barcelone, Valence, Bilbao et une partie importante du territoire restèrent sous l’autorité du gouvernement légal. En Catalogne, l’insurrection fut vaincue. Dans le Pays basque, la Biscaye et le Guipuscoa demeurèrent d’abord fidèles à la République, tandis que la Navarre et une grande partie de l’Alava passaient sous le contrôle des rebelles.
L’Espagne fut coupée entre la zone républicaine, placée sous l’autorité du gouvernement légal, et la zone insurgée, contrôlée par les militaires rebelles.
De cet échec partiel naquit la guerre.
Ce que le complot n’avait pu prendre d’un coup, il allait tenter de l’arracher par les armes.
Une Espagne rendue inflammable
De 1868 à 1936, l’Espagne avait changé de régimes, de constitutions, de rois et de généraux. Mais les mêmes questions demeuraient : qui possédait la terre, qui commandait l’armée, qui gouvernait les consciences, qui contrôlait l’école, qui décidait du travail et qui avait le droit de parler au nom du peuple.
La Restauration avait installé une monarchie de notables, gouvernée par l’alternance fabriquée, le caciquisme et la fraude électorale. L’industrialisation avait transformé la Catalogne, le Pays basque et quelques bassins miniers, tandis qu’une grande partie des campagnes demeurait prise entre la grande propriété, le morcellement, le chômage saisonnier et l’émigration.
La dictature de Primo de Rivera avait tenté une modernisation autoritaire, soutenue par une monarchie qui préférait le sabre à la réforme politique. Elle avait aussi consolidé dans les guerres du Maroc cette caste d’officiers africanistes qui considéraient la violence comme un langage naturel du pouvoir.
La République, elle, avait osé l’école, la laïcité, le vote des femmes, l’autonomie régionale, les droits sociaux et la réforme de la propriété. Cette audace n’avait pas créé ses ennemis. Elle avait révélé jusqu’où ceux-ci étaient prêts à aller pour conserver leur autorité.
Voilà pourquoi le soulèvement de juillet 1936 ne tomba pas d’un ciel calme. Il s’inscrivit dans une longue accumulation de conflits politiques, agraires, sociaux, militaires et religieux. Mais ces tensions n’engendrèrent pas seules la guerre.
L’Espagne était devenue une matière inflammable.
Il fallut encore des généraux pour choisir la date, soulever les garnisons et craquer l’allumette.

