Chapitre XIII. Ni captifs ni désarmés
La guerre que Franco avait feint de terminer
Le 1ᵉʳ avril 1939, à Burgos, Franco signe le dernier communiqué militaire de la guerre. La formule est faite pour entrer dans le marbre des vainqueurs :
« En el día de hoy, cautivo y desarmado el Ejército Rojo, han alcanzado las tropas nacionales sus últimos objetivos militares. La guerra ha terminado. »1
– Aujourd’hui, l’Armée rouge ayant été faite prisonnière et désarmée, les troupes nationales ont atteint leurs derniers objectifs militaires. La guerre est terminée.-
C’était un poisson d’avril. Les simples d’esprit s’y laissèrent prendre. Les autres, plus nombreux, firent semblant d’y croire par intérêt d’État.
Tout y est. Le ton de caserne, la sécheresse du greffe, la joie froide du bourreau qui vient d’obtenir la signature du cadavre. La guerre serait donc terminée parce que Franco l’avait dit. L’Espagne serait pacifiée parce que le vainqueur avait rangé son sabre dans la vitrine. Les républicains seraient captifs et désarmés. Le peuple aurait plié le genou. Les vaincus auraient accepté la croix, le portrait du Caudillo, le salut fascisant, l’Église victorieuse, la prison nécessaire et l’ordre nouveau.
Il fallait oser appeler cela fin de la guerre.
Ce qui s’achevait, ce 1ᵉʳ avril 1939, c’était le conflit militaire conventionnel. Ce qui commençait, ou plutôt ce qui continuait sous d’autres formes, c’était la longue guerre intérieure de la dictature contre les vaincus, et des vaincus contre la dictature. Franco avait gagné l’État. Il n’avait pas gagné toutes les consciences. Il avait pris Madrid. Il n’avait pas pris tous les silences. Il avait battu l’armée républicaine. Il n’avait pas tué le républicanisme.
Le communiqué disait : captif et désarmé.
La réalité répondit : clandestin et vivant.
La paix de barbelés
L’Espagne de 1939 n’est pas une Espagne réconciliée. Elle est vaincue, occupée, quadrillée, affamée, dénoncée, emprisonnée. La dictature ne gouverne pas une nation convertie. Elle gouverne une société terrorisée. La paix franquiste n’est pas une paix. C’est une caserne posée sur un cimetière, une sacristie posée sur une prison, un registre d’état civil posé sur des fosses.
Dès février 1939, avant même la fin officielle des combats, la Ley de Responsabilidades Políticas organise la poursuite judiciaire, économique et sociale des vaincus. Elle frappe ceux qui ont soutenu la République. Elle rétroagit jusqu’au 1ᵉʳ octobre 1934, la date de la révolte des Asturies, celle-là même que le régime veut criminaliser après coup.2
Admirable prodige juridique : on invente un crime après coup et l’on punit ceux qui l’auraient commis avant que le crime n’existe. Le franquisme n’a pas seulement fusillé l’avenir. Il a aussi corrigé le passé au tribunal.
La Causa General, ouverte en 1940, prolonge l’opération. Il ne s’agit pas seulement de juger. Il s’agit de fabriquer une mémoire d’État. Criminaliser la République. Encourager la délation. Nourrir les conseils de guerre. Donner aux archives la voix de la police. Le régime ne voulait pas seulement vaincre. Il voulait que les vaincus apparaissent coupables d’avoir été vaincus.3
La justice franquiste n’était pas un instrument de vérité. C’était une machine à produire des coupables selon les besoins du vainqueur.
Dans ces conditions, parler de pacification relève moins de l’histoire que du vocabulaire des états-majors. La paix franquiste est une paix de barbelés. Elle suppose la prison, l’exil, la confiscation, l’épuration, la peur, la faim, le silence forcé. Mais le silence forcé n’est pas la soumission. Une bouche fermée par la terreur ne devient pas une bouche convaincue.
Beaucoup se cachent. D’autres passent la frontière. D’autres restent dans les villages, les mines, les usines, les universités, les paroisses ouvrières, les imprimeries clandestines, les réseaux familiaux. L’Espagne officielle se proclame une, soumise, catholique et nationale. Sous cette façade, elle demeure traversée par des fidélités républicaines, socialistes, anarchistes, communistes, nationalistes basques et catalanes, libertaires, chrétiennes ouvrières, démocratiques.
Le franquisme imprime l’unité sur ses affiches. La société réelle garde ses fractures sous la peau.
La montagne comme survie
La résistance armée naît d’abord de la fuite.
Ceux qu’on appellera plus tard les maquis ne sont pas toujours, au départ, des soldats organisés. Beaucoup sont des huidos, des hommes condamnés d’avance par leur passé politique, leur appartenance syndicale, leur famille, leur simple réputation de rouge. Ils ne montent pas au maquis par romantisme. Ils ne choisissent pas la montagne pour le plaisir de contempler les étoiles avec un vieux fusil et une légende dans la poche. Ils y montent parce que descendre au village signifie souvent la prison, le conseil de guerre ou le cimetière.
Le maquis est d’abord une géographie de survie.
Mais le régime comprend très vite l’enjeu des mots. Il ne veut pas reconnaître des combattants politiques. Il invente des bandits. La propagande parle de bandoleros, de forajidos, de criminels de droit commun. Avant de tuer les hommes, il fallait salir leur nom. Avant de supprimer la résistance, il fallait lui voler sa signification. Le maquisard ne devait pas apparaître comme un républicain poursuivant le combat contre une dictature. Il devait devenir un voleur, un sauvage, une erreur de police, un reste honteux de désordre.4
Le franquisme avait une grande compétence pour cela : transformer la politique en criminalité quand elle venait des vaincus, et la criminalité en ordre quand elle venait du pouvoir.
Après l’échec du Val d’Aran, le terme maquis se généralise, souvent avec une arrière-pensée commode : désespagnoliser symboliquement la résistance, la présenter comme une importation étrangère, un corps venu de France, une maladie de frontière. Encore un vieux procédé. Quand le peuple résiste, on dit qu’il est manipulé de l’extérieur. Quand les généraux reçoivent avions, crédits, pétrole et bénédictions étrangères, on appelle cela patriotisme.
La résistance armée n’est pourtant ni marginale ni uniforme. Elle existe en León-Galice, en Asturies, en Cantabrie, en Catalogne, en Estrémadure, en Andalousie, dans le Centre, dans le Levant, en Aragon. Il n’y eut pas une guérilla, mais des guérillas : différentes selon les régions, les traditions politiques, les reliefs, les réseaux sociaux, la violence de la répression, les liens avec l’exil. Le franquisme voulait une Espagne uniforme. Même la résistance lui répondit au pluriel.
Le Val d’Aran : répondre au communiqué de Burgos
L’un des moments les plus spectaculaires est l’opération dite Reconquista de España, en octobre 1944. Des milliers de guérilleros espagnols, beaucoup passés par la Résistance française contre les nazis, franchissent les Pyrénées et tentent d’ouvrir une tête de pont dans le Val d’Aran. L’opération échoue militairement. L’insurrection populaire attendue ne se produit pas. Les forces franquistes réagissent. Les colonnes doivent se retirer.5
Mais l’échec militaire n’efface pas la portée historique.
Des hommes qui avaient combattu Franco, puis Hitler, revenaient encore combattre Franco. Des républicains espagnols, vaincus en 1939, résistants en France, antifascistes jusqu’au bout de leur fatigue, répondaient cinq ans plus tard au communiqué de Burgos. Franco avait écrit : la guerre est terminée. Eux franchissaient les Pyrénées pour lui rappeler que les vainqueurs ne décident pas seuls de la durée d’une injustice.
Après 1944, certaines colonnes pénètrent dans l’intérieur et rejoignent les groupes demeurés dans les montagnes depuis la fin de la guerre. La période de plus forte activité se situe généralement entre 1945 et 1947. Puis viennent l’isolement, la répression accrue, les changements de stratégie du Parti communiste, l’épuisement des réseaux, les infiltrations, les contrapartidas, ces groupes manipulés ou composés de gardes civils et d’indicateurs chargés de tromper les soutiens de la guérilla.
Le franquisme ne se contente pas de combattre. Il infiltre, simule, déguise, contamine. Il sait qu’une guérilla vit de confiance. Il fabrique donc de la méfiance. Il sait qu’elle respire par les maisons. Il empoisonne les villages. Il sait qu’elle dépend du llano, de la plaine, de ceux qui ne portent pas toujours le fusil mais sans lesquels le fusil ne mange pas, ne dort pas, ne sait pas où aller.
Alors il frappe les relais, les familles, les femmes, les paysans, les messagers, les voisins, les enfants parfois. La dictature a toujours compris ce que les récits héroïques oublient. Une résistance n’est pas seulement un homme armé. C’est une société secrète de gestes ordinaires.
L’AGLA, l’Agrupación Guerrillera de Levante y Aragón, est durement frappée à partir de 1949 et décline jusqu’à son démantèlement pratique au début des années 1950.6 Si l’on parle strictement de l’Aragon et du Levant aragonais, l’un des cas emblématiques est Francisco Serrano Iranzo, dit El Rubio, né à Castellote, dans la province de Teruel, actif dans la zone du Maestrazgo, d’Els Ports et de la Terra Alta, mort en août 1954 après une confrontation à Els Reguers, en Catalogne. Ses restes seront identifiés en 2021 grâce au programme génétique de la Generalitat. Même les morts, longtemps, durent attendre qu’on leur rende leur nom.7
Si l’on parle des derniers maquis antifranquistes au sens plus large, la chronologie va plus loin. Ramón Vila Capdevila meurt en 1963. José Castro Veiga, dit El Piloto, est tué en Galice en 1965.8 La guerre déclarée terminée en 1939 continuait donc encore dans les montagnes, les chemins, les fermes, les caches et les corps traqués. Franco avait annoncé une fin. L’histoire lui opposa des survivances armées.
Le llano, les femmes et les gestes ordinaires
Réduire cette résistance à quelques fusils serait une erreur. Le maquis n’est pas seulement l’homme armé dans la montagne. Il est aussi la femme qui cache, l’enfant qui transmet, le paysan qui nourrit, le mineur qui renseigne, le voisin qui ment à la Guardia Civil, le prêtre ouvrier qui couvre une réunion, l’exilé qui imprime un tract à Toulouse, Paris ou Mexico.
Francisco Martínez López, El Quico, l’un des derniers témoins directs de cette guérilla, insiste sur ce point : la guérilla ne vivait pas dans un décor sauvage séparé du peuple, mais dans une structure populaire faite de maisons, de renseignements, de cachettes, de relais et de confiance.9
Voilà la vérité que le franquisme voulait effacer. Le maquis n’était pas seulement dans la montagne. Il était dans les cuisines, les étables, les granges, les caves, les regards détournés, les silences tenus, les pains partagés, les mensonges prononcés devant la Guardia Civil avec la peur au ventre.
Le llano est essentiel. Les soutiens non armés, souvent plus vulnérables que les hommes du monte, paient un prix terrible. Les enlaces donnent nourriture, refuge, information, soins, liaisons. Des milliers sont arrêtés, torturés, fusillés. Le franquisme ne punit pas seulement le combattant. Il punit la solidarité. Il sait très bien qu’une guérilla est une géographie morale.
Les femmes y occupent une place décisive. Le régime, machiste jusqu’à l’os, les imagine auxiliaires, maîtresses, mères, victimes, jamais sujets politiques à part entière. Les témoignages lui répondent. El Quico affirme que, dans León et en Galice, la guérilla sans les femmes était impossible.10 Elles distribuent la propagande, servent de relais, maintiennent les maisons, protègent les clandestins, subissent souvent une répression plus sadique parce qu’elles transgressent à la fois l’ordre politique et l’ordre sexuel.
Remedios Montero, dite Celia, ancienne guérillera de l’AGLA, décrit dans ses mémoires le travail du llano : nourriture, médicaments, vêtements, informations sur les mouvements des forces de sécurité. Montée ensuite au maquis, elle affirme avoir participé aux décisions et n’avoir pas vécu cette expérience comme une simple annexe féminine de la lutte masculine.11
Il faut le dire nettement : sans ces femmes, beaucoup de héros auraient manqué de pain, de cachettes, d’informations, et parfois de courage.
L’exil comme arrière-base
À côté de la résistance armée, la clandestinité politique continue. Le PCE, le PSOE, l’UGT, la CNT, les républicains, les libertaires, les nationalistes basques et catalans maintiennent, avec des fortunes diverses, des structures intérieures ou extérieures. L’exil n’est pas un cimetière politique. Il reste une arrière-base.
Toulouse, Paris, Mexico, Bruxelles, Genève, les imprimeries, les réunions, les journaux, les circulaires, les collectes, les faux papiers, les passages de frontière : tout cela compose une autre carte de l’Espagne. Une Espagne que Franco ne pouvait pas inscrire au registre de la victoire, parce qu’elle circulait hors de son cadastre.
La presse anarchiste espagnole en France, notamment, sert à maintenir les organisations, à critiquer le franquisme, à relier exil et intérieur. Dans les années 1960, la réunification partielle du mouvement libertaire s’accompagne d’une volonté de relancer l’action antifranquiste, y compris clandestine.12
La dictature le sait. Elle surveille, infiltre, interdit, négocie avec les États voisins pour réduire les marges de l’exil. Franco ne craint pas seulement les fusils. Il craint aussi les papiers, les journaux, les réunions, les vieux militants qui n’ont pas appris à mourir politiquement.
Les démocraties voisines, elles, se fatiguent. La France, surtout à partir des années 1950 et 1960, se montre de plus en plus sensible aux demandes espagnoles de contrôle, au nom des relations bilatérales, de la sécurité, des intérêts diplomatiques. Là encore, la résistance antifranquiste ne se heurte pas seulement à Franco. Elle se heurte à cette lassitude intéressée des démocraties qui avaient toujours quelques principes disponibles pour les discours, et quelques arrangements disponibles pour les dictateurs utiles.
Des sierras aux mines
À partir des années 1950, et surtout dans les années 1960, le centre de gravité de l’opposition se déplace. Le maquis décline. L’usine, la mine, l’université, le quartier populaire prennent le relais. La résistance descend des sierras et remonte par les puits de mine. Elle quitte parfois le fusil pour le tract, le fusil pour l’assemblée, le fusil pour la grève.
Mais le régime ne s’y trompe pas. Un ouvrier organisé est aussi dangereux qu’un guérillero lorsqu’il commence à parler au nom de tous.
Les grèves minières asturiennes de 1962 marquent un tournant. Partie de la mine asturienne, la contestation s’étend à vingt-huit provinces. Le gouvernement tente de l’étouffer, mais elle suscite une solidarité internationale, l’appui de l’opposition clandestine et exilée, du mouvement étudiant et d’intellectuels.13
Les mineurs font ce que le régime redoute le plus : ils arrachent la peur à son isolement. Ils montrent qu’un conflit local peut devenir national, qu’une revendication ouvrière peut devenir politique, qu’une dictature peut trembler devant des hommes sortis du charbon. La dictature aimait les travailleurs muets. Les mineurs lui répondirent en faisant parler les galeries.
Ici encore, les femmes sont au premier rang. Anita Sirgo, militante asturienne, participe aux réseaux féminins qui soutiennent la grève de 1962. Elle subit la torture de la Guardia Civil, le crâne rasé, l’humiliation utilisée comme arme politique et sexuelle.14
Le franquisme frappait les corps pour atteindre les familles, les familles pour atteindre les villages, les villages pour atteindre la mémoire. Il savait très bien que la honte est une police quand elle entre dans les maisons. Mais Anita Sirgo et d’autres rappellent que la résistance ne se réduit jamais aux noms commodes pour les manuels. Elle est aussi faite de femmes qui organisent les caisses de solidarité, les piquets, les informations, les manifestations, les soupes, les tracts, les alertes, pendant que l’État franquiste découvre, une fois de plus, qu’il ne suffit pas de raser un crâne pour faire plier une conscience.
Les Comisiones Obreras naissent précisément dans cette zone de contact entre revendication sociale et opposition politique. La mine de La Camocha, à Gijón, est souvent retenue comme un foyer fondateur : la grève de janvier 1957 y impose une commission de travailleurs comme interlocutrice face au Sindicato Vertical franquiste.15
Le régime avait inventé un syndicat vertical pour enfermer la classe ouvrière dans une fiction corporatiste. Les ouvriers répondent par des commissions réelles. Encore une fois, la vie trouve la faille dans la façade.
Dans la logique franquiste, toute revendication ouvrière organisée devient un problème d’ordre public. Le procès 1001, ouvert après l’arrestation de la direction de CCOO en juin 1972, montre cette continuité répressive. Le franquisme poursuit les syndicalistes parce qu’ils incarnent une classe ouvrière qui refuse de rester dans le décor social de la dictature.16
On voulait des producteurs silencieux. On obtient des travailleurs qui parlent. Pour un régime fasciné par l’ordre, c’est déjà une insolence.
La fissure catholique
La résistance gagne aussi certains milieux catholiques. Ce point est capital, car il fissure le national-catholicisme de l’intérieur. À partir des années 1960, des mouvements comme la HOAC et la JOC, notamment dans les régions ouvrières, inquiètent les autorités franquistes. Des milieux du catholicisme ouvrier sont surveillés précisément au moment où se développent les premiers mouvements sociaux contre le régime.17
Le franquisme avait voulu posséder Dieu. Il découvre que même dans son Église, des consciences commencent à lui échapper.
Un prêtre avec les pauvres devient plus dangereux qu’un prêtre avec un encensoir. Le premier console. Le second accuse.
Munich : le complot des gens qui voulaient voter
L’opposition démocratique tente aussi de se coordonner à l’extérieur. En juin 1962, le IVᵉ Congrès du Mouvement européen à Munich réunit près de cent vingt opposants espagnols venus de l’intérieur et de l’exil.18 Le régime baptise l’événement Contubernio de Múnich. Le mot est parfait : un mot de police, de sacristie et de concierge. Il transforme une rencontre démocratique en complot antipatriotique.
C’est tout le génie franquiste du vocabulaire. Quand des Espagnols réclament des libertés européennes, on appelle cela contubernio. Quand Franco serre la main des puissants, on appelle cela diplomatie.
Mais le fait demeure. Vingt-trois ans après la prétendue fin de tout conflit, des Espagnols de l’intérieur et de l’extérieur discutent publiquement des conditions démocratiques nécessaires à l’entrée de l’Espagne en Europe. Le franquisme prétend avoir pacifié le pays. Il doit expliquer pourquoi des Espagnols continuent de réclamer, à Munich, ce que Madrid leur refuse : libertés, pluralisme, démocratie, Europe politique.
Langues interdites et bifurcations basques
Il faut enfin évoquer les oppositions nationales et territoriales. Le franquisme se voulait centraliste, castillan dans son imaginaire, hostile aux langues et identités périphériques lorsqu’elles échappaient à son folklore contrôlé. En Catalogne, au Pays basque, en Galice, dans les milieux ouvriers comme dans les réseaux culturels, la résistance passe aussi par la langue, l’imprimerie, la réunion interdite, la mémoire familiale, la chanson, la grève, la manifestation, le refus obstiné d’appeler liberté ce qui n’était qu’obéissance.
Elle n’a pas toujours le visage spectaculaire des armes. Elle a parfois celui d’un livre imprimé, d’une langue parlée malgré l’interdit, d’une chanson apprise à voix basse, d’un nom de mort transmis à un enfant.
Dans le Pays basque, le nationalisme clandestin se recompose. Avant ETA, il y eut tout un monde basque comprimé : langue surveillée, mémoire blessée, jeunesse nationaliste impatiente, catholicisme basque parfois dissident, exil, clandestinité, fermeture des voies politiques. ETA naît en 1959 dans ce sous-sol-là, d’une scission de jeunes nationalistes jugeant le PNV trop passif, dans un contexte de répression politique, linguistique et culturelle.19
Il faut ici tenir les deux bouts de la corde. D’un côté, il serait historiquement malhonnête de détacher la naissance d’ETA du franquisme : interdiction des espaces politiques, répression des langues, humiliation des identités, fermeture des voies démocratiques, clandestinité imposée. Les dictatures fabriquent des souterrains et s’étonnent ensuite que des hommes y apprennent la violence.
Mais de l’autre, le combat contre Franco n’innocente pas tout ce qui vient après Franco. Il y eut un avant-ETA, puis un après-ETA. Et dans cet après, il y eut des bifurcations décisives. La scission entre ETA politico-militaire et ETA militaire interdit de parler d’un seul bloc. ETA politico-militaire tenta de maintenir ensemble lutte armée, action de masse et issue politique ; elle porta en elle, non sans contradictions ni violences, une possibilité de sortie. ETA militaire prit l’autre chemin : celui d’une organisation pour laquelle la violence armée devint l’axe principal, y compris après la mort de Franco, après la Constitution de 1978 et après l’autonomie basque.20
Le cas de Wilson, Pedro Ignacio Pérez Beotegi, dit aussi Iñaki Pérez Beotegi, est ici emblématique. Membre du commando lié à l’attentat contre Carrero Blanco, passé ensuite dans ETA politico-militaire, arrêté en 1975, il appartient à cette génération que la loi d’amnistie de 1977 fit revenir dans l’espace politique légal.21
Son parcours ultérieur, d’Euskadiko Ezkerra à Auzolan, montre ce que fut l’une des sorties possibles : non pas l’innocence rétrospective, non pas l’effacement des morts, mais le passage de la clandestinité armée à la politique. Le cas est d’autant plus frappant que l’attentat contre Carrero Blanco, acte majeur contre le cœur du régime franquiste, fut précisément couvert par l’amnistie en tant qu’acte d’intention politique antérieur aux dates fixées par la loi.22
Voilà ce que la mémoire paresseuse aime mal : il y eut des hommes qui avaient appris les armes dans le souterrain franquiste et qui, quand la politique redevint possible, en sortirent. D’autres y restèrent. L’histoire n’est pas un bloc. Les propagandes adorent les blocs, justement parce qu’ils évitent de penser.
Il faut donc distinguer rigoureusement trois choses : le contexte franquiste qui explique l’apparition d’une clandestinité basque radicalisée ; les choix politiques qui, après Franco, séparèrent ceux qui déposèrent les armes de ceux qui les prolongèrent ; et les crimes qu’aucune origine, aucune blessure, aucune mémoire de répression ne peut laver.
1977 : la guerre close, ou ensevelie ?
C’est là que 1977 prend tout son poids.
Franco avait proclamé la fin de la guerre en 1939. La République en exil, elle, ne déposa symboliquement son mandat qu’en juin 1977, après les premières élections démocratiques depuis la guerre, en acceptant qu’une nouvelle légitimité sorte des urnes.23
Quelques mois plus tard, la loi d’amnistie effaça pénalement une part immense de la guerre politique prolongée : militants antifranquistes, exilés, clandestins, mais aussi, scandale plus durable, agents de l’ordre et fonctionnaires compromis dans la répression.24
L’amnistie fut donc à la fois une libération et une chape. Elle ouvrit les prisons des vaincus, mais ferma souvent les tribunaux des bourreaux. Le régime avait appelé paix la terreur. La Transition appela réconciliation une opération où l’on libéra les résistants en priant les victimes de ne pas trop regarder les tortionnaires. On sortit les prisonniers politiques. On laissa entrer l’impunité par la même porte, très poliment, avec les papiers en règle.
Ainsi, le franquisme n’a jamais gouverné une Espagne unanimement convertie. Il a gouverné par la peur une Espagne fracturée, surveillée, mais résistante. Le dernier communiqué de Burgos disait : « La guerre est terminée. » Ce qu’il fallait entendre était plus modeste : l’armée républicaine est vaincue. Le républicanisme, lui, n’était ni captif ni désarmé.
Il devint clandestin, paysan, ouvrier, féminin, étudiant, exilé, culturel, syndical, paroissial parfois, armé encore par endroits, puis civil de plus en plus. Il passa du fusil au tract, de la sierra à la mine, de la frontière au quartier, de la cache au comité, de la guérilla à la grève.
Le régime pouvait dresser ses arcs de triomphe, imprimer ses affiches, bénir ses morts choisis, inventer ses bandits, falsifier ses procès et proclamer l’Espagne une, grande et libre. Sous la pierre officielle, quelque chose respirait encore. Ce n’était pas toujours héroïque au sens commode du mot. C’était souvent pauvre, dangereux, contradictoire, désespéré, improvisé. Mais c’était là.
Et cela suffit à ruiner la grande fable franquiste.
L’Espagne n’avait pas été convertie. Elle avait été contrainte.
Et une société contrainte n’est jamais une société pacifiée. C’est une société où la liberté apprend à parler bas avant de reparler haut.
1Dernier communiqué de guerre franquiste, Burgos, 1ᵉʳ avril 1939 : « Cautivo y desarmado el Ejército Rojo […] La guerra ha terminado. »
2Ley de Responsabilidades Políticas, 9 février 1939. Répression judiciaire, économique et sociale des vaincus, avec rétroactivité jusqu’au 1ᵉʳ octobre 1934, date de la révolte des Asturies.
3Causa General, ouverte en 1940. Procédure de criminalisation officielle de la République et de constitution d’un récit policier des vainqueurs.
4Sur la désignation franquiste des résistants comme bandoleros, forajidos ou criminels de droit commun, voir notamment la loi de 1947 sur bandidaje y terrorismo et les travaux consacrés au maquis antifranquiste et aux huidos.
5Reconquista de España, octobre 1944. Opération du Val d’Aran menée par plusieurs milliers de guérilleros espagnols, beaucoup passés par la Résistance française, sous conduite communiste. Échec militaire mais forte portée symbolique. Chiffres à adosser à la source retenue avant édition définitive.
6AGLA, Agrupación Guerrillera de Levante y Aragón. Activité importante dans le Levant et l’Aragon, répression accrue à partir de 1949, démantèlement pratique au début des années 1950.
7Francisco Serrano Iranzo, dit El Rubio, guérillero du Maestrazgo, d’Els Ports et de la Terra Alta, mort en août 1954 à Els Reguers. Restes identifiés en 2021 par le programme génétique de la Generalitat.
8Ramón Vila Capdevila, dit Caracremada, mort en 1963 ; José Castro Veiga, dit El Piloto, tué en Galice en 1965. Ils sont souvent cités parmi les derniers maquis antifranquistes au sens large.
9Francisco Martínez López, dit El Quico, témoin majeur de la guérilla, insiste dans ses témoignages sur le rôle des réseaux civils, du llano et des enlaces.
10Témoignages de Francisco Martínez López, El Quico, sur le rôle décisif des femmes, notamment dans León et en Galice.
11Remedios Montero, dite Celia, ancienne guérillera de l’AGLA. Ses mémoires décrivent le rôle du llano, des relais, des soins, des vêtements, des informations et sa participation aux décisions.
12Sur la clandestinité politique et l’exil, voir les travaux sur le PCE, le PSOE, l’UGT, la CNT, les républicains, les libertaires, les nationalistes basques et catalans, ainsi que sur la presse anarchiste espagnole en France et au Mexique.
13Grèves minières asturiennes de 1962. Extension à vingt-huit provinces, tournant dans le renouveau du mouvement ouvrier et de l’opposition au franquisme, écho international.
14Anita Sirgo, militante asturienne. Réseaux féminins de soutien à la grève de 1962, torture et répression sexuée par la Guardia Civil.
15La Camocha, Gijón, janvier 1957. Foyer important dans la formation des Comisiones Obreras face au Sindicato Vertical franquiste.
16Procès 1001, après l’arrestation de la direction de CCOO en juin 1972. Répression syndicale tardofranquiste ; verdict rendu le 20 décembre 1973, jour de l’assassinat de Carrero Blanco.
17HOAC et JOC. Catholicisme ouvrier, milieux surveillés à partir des années 1960, fissure interne du national-catholicisme.
18IVᵉ Congrès du Mouvement européen, Munich, juin 1962. Réunion d’opposants de l’intérieur et de l’exil, qualifiée par le régime de Contubernio de Múnich.
19ETA, fondée en 1959. Naissance d’une scission de jeunes nationalistes rompant avec le PNV, dans le contexte de l’opposition basque au franquisme. À distinguer de toute lecture unitaire et rétrospective de l’ensemble de son histoire.
20Scission entre ETA politico-militaire et ETA militaire au milieu des années 1970. ETA-pm s’oriente progressivement vers une sortie politique et abandonne la lutte armée au début des années 1980, tandis qu’ETA-m poursuit la violence armée. À préciser avec la source retenue avant édition.
21Pedro Ignacio Pérez Beotegi, dit Wilson ou Iñaki Pérez Beotegi, membre du commando lié à l’attentat contre Carrero Blanco, arrêté en 1975, associé ensuite à ETA politico-militaire puis à des trajectoires politiques issues d’Euskadiko Ezkerra et d’Auzolan. Point à sourcer précisément avant édition.
22Ley 46/1977, de Amnistía, 15 octobre 1977. L’amnistie couvre les actes d’intention politique commis avant les dates fixées par la loi, quelle qu’en soit l’issue, et couvre donc juridiquement des faits graves de la lutte antifranquiste, dont l’attentat contre Carrero Blanco.
23Gouvernement de la République espagnole en exil. Dissolution ou dépôt symbolique du mandat en juin 1977 après les élections du 15 juin, en reconnaissance de la nouvelle légitimité démocratique issue des urnes, sans effacer l’histoire de la légalité républicaine.
24Loi d’amnistie de 1977. Elle libère des militants antifranquistes et efface pénalement une large part des actes politiques, mais protège aussi des agents et fonctionnaires impliqués dans la répression, d’où son rôle durable dans le débat sur l’impunité franquiste.

