Fascicule N° IV – La terre, la faim et la résignation
Conditions de vie et de travail du monde paysan, et le rôle de l’Église dans la soumission des pauvres (1870-1936)
Il y a deux manières de tenir un homme. On peut lui river une chaîne au poignet. On peut aussi lui apprendre à l’aimer. La première relève du propriétaire, du garde et du fusil. La seconde, plus profonde et plus durable, fut l’œuvre de l’Église.
Le siècle libéral avait retiré à l’Église ses grands domaines, vendus aux enchères des désamortisations. Elle n’était plus, en 1931, le maître qui payait les journaliers, ni le bailleur qui mesurait la récolte du métayer. Ce rôle était passé aux ducs, aux marquis, à la bourgeoisie acheteuse. Mais l’Église gardait mieux qu’un cadastre. Elle gardait le consentement des corps qu’elle ne possédait plus.
Elle apprenait au bracero à courber l’échine devant le maître, à remercier pour le pain qu’on lui mesurait, à voir dans sa faim une épreuve, dans sa misère un mérite, et dans la mort précoce de ses enfants un dessein qu’il n’avait pas à comprendre. Voilà sa fonction véritable, et c’est elle que ce fascicule veut nommer.
On ne décrira donc pas ici les livres de comptes d’un propriétaire ecclésiastique, car ils n’existaient presque plus. On décrira la misère d’un monde paysan, et la résignation que l’Église versait sur cette misère comme un saint chrême.
1. Le décor : un monde de latifundia
La structure agraire du Sud espagnol reposait sur une poignée de grands domaines et une marée de sans-terre. En Andalousie, en Estrémadure, en Castille, la terre appartenait à une oligarchie laïque, ducs de Medinaceli, maison d’Albe, ducs de l’Infantado et leurs pareils, héritiers ou acheteurs des biens jadis désamortisés. Sous eux, des nobles et des bourgeois louaient ou exploitaient, et tout en bas peinait le jornalero, le journalier sans terre, embauché à la journée, congédié à la saison.
L’Église, dans ce décor, n’était plus la grande exploitante d’autrefois. Elle conservait du patrimoine résiduel, quelques fermages, des biens urbains, mais l’essentiel de sa puissance n’était pas agricole. Sa place dans le système était autre, et plus subtile. Elle en était la garante morale. Elle bénissait l’ordre des propriétaires, enseignait aux pauvres la patience, et faisait du latifundium une institution presque sacrée.
2. Le travail : journaliers et métayers
La misère du travail agricole est largement documentée, indépendamment de qui possédait la terre.
| Statut | Description | Régions | Rémunération |
|---|---|---|---|
| Jornaleros | Sans-terre embauchés à la journée pour les travaux saisonniers, moisson, vendanges, cueillette | Andalousie, Estrémadure, Castille | 2 à 4 pesetas par jour vers 1930, parfois en nature |
| Aparceros | Métayers cultivant une parcelle contre une part de la récolte, souvent la moitié | Andalousie, Valence, une partie du Nord | Part variable, 30 à 70 %, sans salaire fixe |
| Colonos | Tenanciers louant une terre contre un fermage | Diverses régions | Loyer fixe, risque de perte en mauvaise année |
| Criados | Domestiques agricoles logés sur le domaine | Toute l’Espagne | Logement et nourriture contre travail permanent, gage symbolique |
La journée durait de douze à seize heures en pleine récolte, de l’aube au couchant. Aucune protection sociale, ni maladie, ni retraite, ni repos. Les enfants, dès huit ou dix ans, gardaient les troupeaux ou aidaient aux champs. Les femmes triaient l’olive, l’amande, le raisin, payées la moitié du salaire des hommes.
Les salaires racontent la dépendance. Autour de une à deux pesetas par jour à la fin du XIXᵉ siècle, deux à quatre dans les années vingt, parfois versées en nature, un litre d’huile ou deux kilos de blé pour une journée. Sous la République, ils montèrent à trois ou cinq pesetas, mais l’écart restait abyssal, un ouvrier de l’industrie catalane gagnait plusieurs fois davantage. Quant aux métayers, l’endettement les enchaînait, car il fallait emprunter pour semer ou acheter une bête, et la dette liait l’homme au bailleur plus sûrement qu’un contrat.
Un mot sur le clergé lui-même, pour dissiper une légende inverse. Le curé de village n’était pas un nanti. Sa dotation, prélevée sur le budget du culte et du clergé, se situait le plus souvent entre mille et deux mille pesetas par an, loin des revenus d’un chanoine ou d’un évêque. La ligne de partage ne sépare pas l’Église du peuple, elle sépare la haute hiérarchie, alliée des possédants, d’un bas clergé rural parfois aussi pauvre que ses ouailles. Cette distinction, loin d’affaiblir le réquisitoire, le rend plus juste, car c’est de ce bas clergé que sortiront aussi quelques dissidents.
3. La vie : logement, faim et maladie
Le logement disait la condition. Le journalier habitait la choza, cabane de terre et de paille, une pièce pour toute la famille, sol de terre battue, toit de chaume. Le métayer logeait dans une dépendance du cortijo, sombre et humide, sans eau courante. Certains, faute de toit, s’abritaient dans des grottes. Aux abords des villages s’entassaient des quartiers de cabanes, surpeuplés, sans hygiène, livrés au feu dès qu’une étincelle gagnait les chaumes.
L’alimentation tenait du dénuement. Pain noir d’orge ou de maïs, huile d’olive, ail, un potage de légumes secs, de la morue salée quand il y en avait, la soupe de pain le soir. La viande paraissait une ou deux fois la semaine chez les moins pauvres. Aux mauvaises années, sécheresse ou récolte perdue, on jeûnait, on mangeait des glands et des herbes. La crise andalouse de 1905 jeta ainsi des milliers de journaliers dans la faim, son bilan exact restant à établir en source. Et l’on achetait à crédit chez le propriétaire ou l’épicier, ce qui creusait l’endettement.
La santé suivait. L’espérance de vie, voisine de trente-cinq ans vers 1900, montait lentement vers la cinquantaine à l’échelle nationale dans les années trente, mais demeurait bien plus basse chez les pauvres ruraux. La mortalité des jeunes enfants restait très élevée. Le paludisme rongeait les zones humides d’Estrémadure, la tuberculose les logements insalubres, les parasitoses l’eau non potable. Nul médecin dans bien des villages. Les hôpitaux tenus par l’Église servaient d’abord les élites et les religieux, rarement le journalier.
4. L’esprit : l’analphabétisme entretenu
À la faim du corps répondait celle de l’esprit, et celle-là était voulue.
Vers 1900, l’immense majorité des paysans ne savaient ni lire ni écrire, bien plus que dans les villes. Les écoles paroissiales, quand elles existaient, étaient payantes, donc fermées au pauvre. Les écoles publiques manquaient cruellement dans les campagnes avant 1931. Lorsqu’un enfant de journalier passait par l’école, il y apprenait surtout le catéchisme et les prières, parfois un peu de calcul. La République lança des campagnes d’alphabétisation et multiplia les écoles, mais elles se heurtèrent souvent à l’hostilité des propriétaires et d’une partie du clergé, qui voyaient dans l’instruction du pauvre une menace.
Face à ce monopole de l’ignorance se dressèrent d’autres écoles. En Andalousie et en Catalogne, les milieux anarchistes de la CNT et de la FAI ouvrirent des écoles laïques et des coopératives. Sous la République, les socialistes fondèrent des Casas del Pueblo où l’on enseignait l’histoire, les sciences et les droits des travailleurs. Apprendre à lire devenait un acte de révolte.
5. Le rôle propre de l’Église : gardienne de la soumission
Voici le cœur du dossier. L’Église ne possédait plus guère de bras à exploiter, mais elle disposait des âmes à plier, et c’est là qu’elle servit l’ordre latifundiaire.
Du haut de la chaire, chaque dimanche, le prêche enseignait la résignation. Le pauvre devait accepter sa condition comme une volonté divine, voir dans la révolte un péché et dans l’obéissance une vertu. Ce message constant, répété à des populations sans autre école, valait plus pour les propriétaires que bien des gardes civils. La parole de Dieu se faisait verrou social.
La charité prolongeait le prêche, mais une charité conditionnelle. En période de crise, l’Église distribuait du pain et des soupes, à condition que le pauvre fût docile. Le fidèle assidu recevait, le syndiqué et l’anarchiste étaient écartés. On secourait l’agneau, jamais la brebis qui regimbait.
L’Église dénonçait enfin. Sans posséder le domaine, elle se rangeait du côté du maître contre la grève et la révolte. Les paysans qui rejoignaient un syndicat ou un parti de gauche étaient condamnés du haut de la chaire, montrés du doigt, parfois signalés aux autorités. Quand la répression frappait, à Casas Viejas en 1933 comme ailleurs, la hiérarchie la couvrait de son silence ou de sa bénédiction.
Telle fut la division du travail de la domination. Au propriétaire la terre, au garde civil le fusil, au curé la conscience. L’Église n’avait pas besoin de payer le journalier pour lui enseigner qu’il devait aimer sa faim.
6. Repères chiffrés
- Salaire journalier : de une à quatre pesetas selon l’époque et la région, équivalant à un demi ou deux kilos de pain.
- Part des récoltes du métayer : de 30 à 70 %, souvent la moitié.
- Espérance de vie : environ trente-cinq ans vers 1900, en hausse vers cinquante à l’échelle nationale dans les années trente, plus basse chez les pauvres ruraux.
- Mortalité des jeunes enfants : très élevée, à présenter en fourchette sourcée.
- Analphabétisme rural : de l’ordre de 70 à 80 % vers 1900, contre une part bien moindre dans les villes.
- Logements sans eau courante : la grande majorité en zone rurale.
- Jours de travail par an : 250 à 300, soumis au chômage saisonnier.
- Dotation d’un curé rural : environ mille à deux mille pesetas par an, sans commune mesure avec le haut clergé.
Clausule
On dira que l’Église ne tenait pas le fouet. C’est vrai. Elle tenait mieux. Elle tenait la main qui aurait pu le saisir, et lui apprenait à la laisser retomber. Pendant des décennies, elle a enseigné aux affamés que leur faim était sainte, aux humiliés que leur humiliation était méritoire, aux dépossédés que la terre des autres était l’ordre de Dieu.
Quand on instruit un peuple à aimer ses chaînes, on ne peut feindre l’étonnement le jour où il les brise. La misère paysanne nourrit le ralliement massif à la République, puis, dans la guerre, la fureur anticléricale qui brûla des églises et tua des prêtres. Nul honnête homme ne s’en réjouit, l’exergue de ce livre l’a dit. Mais on ne demandera pas aux brûlés d’expliquer le feu à ceux qui, pendant un siècle, leur avaient interdit jusqu’au droit d’avoir froid.
Ce fascicule ne juge pas la foi. Il juge une Église qui, faute de posséder encore les corps, s’était faite la gardienne de leur soumission.
Repères bibliographiques conseillés
- Edward Malefakis, Agrarian Reform and Peasant Revolution in Spain, Yale University Press, 1970.
- Gerald Brenan, The Spanish Labyrinth, Cambridge University Press, 1943.
- Juan Díaz del Moral, Historia de las agitaciones campesinas andaluzas, 1929.
- Ronald Fraser, Blood of Spain. An Oral History of the Spanish Civil War, Pantheon, 1979.
- Jacques Maurice, El anarquismo andaluz, Crítica, 1990.
- Julián Casanova, The Spanish Republic and Civil War, Cambridge University Press, 2010.

