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Espagne 1936

  • Sous la croix et le fusil  1936–1977
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Espagne 1936
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Chapitre VI. De Gaulle au Pardo

Le blanchiment du Caudillo par un grand homme d’État

Il y eut donc la poignée de main.

Elle suffisait déjà. Une image parfois contient plus qu’un discours. De Gaulle et Franco, face à face, au palais du Pardo, le 8 juin 1970. L’homme de Londres et l’homme de Burgos. L’ancien chef de la France libre et le Caudillo par la grâce de Dieu, des généraux félons, des avions nazis, des bombes italiennes, des bénédictions épiscopales et des fosses communes.

On nous dira : voyage privé.

Ah, le mot charmant. Privé. Comme si l’Histoire déposait sa charge à la porte des palais. Comme si De Gaulle, parce qu’il n’était plus président de la République depuis avril 1969, redevenait soudain un simple retraité curieux, un promeneur de Castille, un touriste assez distrait pour confondre le palais du Pardo avec une brochure de voyage.

Privé, vraiment ?

Quand on s’appelle Charles de Gaulle, rien n’est tout à fait privé. Une visite devient message. Une poignée de main devient absolution. Une courtoisie devient signal politique. Un silence devient phrase.

Et les franquistes ne s’y trompèrent pas.

La presse espagnole mit l’événement en première page. Les milieux franquistes y virent une victoire symbolique. L’homme du 18 Juin venait au Pardo. Le vieux dictateur, qui avait survécu à Hitler, à Mussolini, à la défaite de l’Axe, à l’isolement diplomatique, à l’indignation morale toujours si pressée de se fatiguer, recevait enfin l’onction d’un des grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale.

Ce n’était plus Franco allant frapper aux portes de l’Europe. C’était l’Europe résistante, ou du moins l’une de ses statues les plus imposantes, qui venait chez Franco.

Le miracle diplomatique était accompli : le bourreau n’avait plus besoin de se blanchir lui-même. Un autre venait faire reluire le marbre.

Les vieux républicains, eux, ne cachèrent pas leur déception.

On imagine leur sottise sentimentale. Ces gens-là, décidément, manquaient de hauteur. Ils avaient seulement perdu une République, une guerre, des frères, des pères, des maisons, des livres, des journaux, des années de prison, des morts au garrot, des fusillés à l’aube, des milliers d’exilés dans les camps français. Et voilà qu’ils s’autorisaient encore à trouver mauvais qu’un ancien chef de la France libre allât saluer le Caudillo.

Quelle absence de sens diplomatique.

Quelle incapacité à comprendre les nécessités supérieures.

Les morts, vraiment, sont d’une susceptibilité pénible.

Mais il y eut pire que l’image.

Il y eut la phrase.

De retour en France, De Gaulle ne laissa pas, dans ses Mémoires inachevés, le récit complet de cette rencontre avec Franco. Mais la phrase nous vient d’un endroit plus intéressant encore : non d’un adversaire, non d’un républicain espagnol, non d’un pamphlétaire antifranquiste, non d’un rouge ivre de vengeance, mais de Michel Droit.

Michel Droit.

Pas exactement un dynamiteur du gaullisme.

Michel Droit fut l’un des interlocuteurs favoris de De Gaulle à la télévision, un homme de relations privilégiées avec le Général, un familier, un admirateur. Son livre, Les Feux du crépuscule. Journal 1968-1969-1970, publié chez Plon en 1977, repose sur ses notes personnelles. Voilà donc le témoin : non un ennemi embusqué, mais un homme de la maison. Non un procureur, mais un fidèle.

Et c’est précisément ce qui rend son témoignage accablant.

Si un adversaire avait rapporté la phrase, on aurait hurlé à la malveillance. Si un exilé espagnol l’avait répétée, on aurait parlé de rancune. Si un anarchiste, un communiste, un fils de vaincus l’avait produite, les gardiens de chapelle auraient sorti l’encensoir : attention, passion, ressentiment, excès, pamphlet.

Mais ici, non.

C’est Michel Droit.

Un gaulliste.

Un fidèle.

Un homme qui ne cherche pas à salir De Gaulle, mais à le restituer dans sa grandeur, son isolement, sa hauteur, ses derniers feux. Et voilà que, croyant peut-être servir la statue, il nous donne la fissure.

Selon Michel Droit, De Gaulle lui confia avoir dit à Franco :

« Au bout du compte, vous avez été positif pour l’Espagne ! »

La phrase est courte. Il faut la laisser descendre. Ne pas la noyer trop vite dans l’indignation. La regarder comme on regarde une pièce à conviction.

Il faut être franc sur la nature de la pièce. Ce n’est pas un procès-verbal. Aucun magnétophone, aucune sténographie, aucune archive scellée. Une phrase rapportée, par un seul homme, longtemps après, et reconstruite de mémoire. Crevoisier cite d’ailleurs Droit dans une forme qui hésite, « j’ai dû lui dire ». Le témoin lui-même ne jure pas du mot exact. Un esprit pressé y verrait la faille. C’est l’inverse.

Ce « j’ai dû » ne trahit pas l’incertitude d’une calomnie, mais l’honnêteté d’un fidèle qui ne se souvient pas d’avoir menti. On invente une phrase contre un ennemi. On ne reconstruit pas celle-ci contre une idole, à moins qu’elle n’ait été dite, ou si proche de l’avoir été que la mémoire d’un dévot la restitue sans y voir une charge. Et ce livre ne pend personne au mot. Il lit, dans une phrase rapportée et même tremblante, le choix d’un critère. Ce critère ne dépend pas de la virgule. Il est confirmé par tout le reste, l’effacement des républicains, la visite elle-même, le « voyage privé », l’onction donnée au Pardo. La preuve n’est pas dans la syllabe. Elle est dans la cohérence.

« Au bout du compte. »

Tout commence là.

Ce n’est pas seulement une formule. C’est une méthode. C’est le vocabulaire des bilans, des comptes d’apothicaire, des notaires de l’Histoire, des hommes qui croient pouvoir dresser une balance entre les morts et l’ordre, les prisons et les routes, les charniers et la croissance, les fusillés et la monarchie restaurée.

On met d’un côté les vaincus, les exilés, les garrottés, les censurés, les enfants sans père, les femmes tondues par la honte catholique, les bibliothèques purgées, les instituteurs assassinés, les ouvriers passés au peloton.

De l’autre, on inscrit l’État, la stabilité, la succession monarchique, l’anticommunisme, les alliances occidentales, les échanges commerciaux, les convenances stratégiques.

Puis on tire un trait.

Et l’on dit : positif.

Ah, que la langue est belle quand elle porte des gants blancs pour toucher les fosses.

Positif, Franco ?

Positif le vainqueur d’un coup d’État contre une République légale ?

Positif le chef d’un régime né avec l’aide de Hitler et de Mussolini ?

Positif l’homme des conseils de guerre, des prisons, des exécutions, des censures, de l’Église triomphante, de la police politique, des enfants volés, de la peur changée en administration ?

Positif, donc, si l’on accepte que la République espagnole comptât pour moins que l’ordre. Positif, si l’on consent à ce que le peuple espagnol fût un matériau historique dont on pouvait briser une partie pour préserver l’autre. Positif, si l’on admet qu’un pays puisse être sauvé de lui-même par ceux qui le fusillent.

Voilà la grande morale d’État : tuer assez longtemps, régner assez longtemps, survivre assez longtemps, et l’on finit par devenir un bilan.

Le plus obscène n’est même pas que De Gaulle ait pu penser cela. C’est qu’il semble avoir su ce que cela contenait. Dans le passage rapporté par Droit, il comprend très bien ce que son « au bout du compte » implique : les répressions, les crimes, tout ce que la formule tente de réduire en variable historique. Il ne nie pas. Il dépasse. C’est plus grave.

Nier les crimes serait ignoble. Les intégrer froidement au bilan est peut-être pire.

C’est transformer la violence politique en coût de gestion.

On ne conteste donc pas les morts.

On les amortit.

Et voici l’autre parade, le vieux tour de passe-passe des chancelleries : Staline. Toujours Staline. Franco aurait commis des crimes, certes, mais Staline davantage. Ainsi parle l’arithmétique morale des gens sérieux. Le mal n’est plus jugé pour lui-même. Il est comparé à plus grand que lui pour devenir fréquentable.

On ne demande plus si Franco fut un bourreau.

On demande s’il fut le plus grand.

Comme il y eut pire ailleurs, il faudrait donc faire silence ici. Admirable logique. À ce compte-là, tous les bourreaux modestes peuvent dormir tranquilles : il se trouvera toujours un massacre plus vaste pour leur fournir un oreiller.

Franco ne devient pas respectable parce que Staline existe.

On ne lave pas une dictature avec une autre.

On ne soigne pas une peste en caressant le choléra.

Cette phrase de De Gaulle, telle que Michel Droit la rapporte, éclaire donc bien davantage qu’un simple entretien entre deux vieux généraux. Elle révèle une hiérarchie. Pour De Gaulle, l’Espagne n’est pas d’abord la République brisée, les vaincus, les exilés, les maquisards, les prisonniers, les républicains de La Nueve, ceux qui avaient combattu le fascisme avant que l’Europe n’en fasse un discours de commémoration.

L’Espagne est une nation, une permanence, un corps historique, un destin.

Et si Franco a restauré l’ordre, préparé la monarchie, maintenu l’État, empêché le communisme, alors les morts deviennent secondaires. Ils pèsent, mais pas assez. Ils tachent, mais n’annulent pas le résultat.

C’est cela, le fond du scandale.

De Gaulle ne se trompe pas sur un détail. Il choisit son critère. Et ce critère n’est pas la justice.

Le gaullisme aime les peuples lorsqu’ils ressemblent à des nations en marche. Il les aime moins lorsqu’ils sont des vaincus qui demandent des comptes. Il respecte l’Histoire lorsqu’elle porte des uniformes, des frontières, des États, des grandeurs. Il se méfie de la mémoire lorsqu’elle descend des fosses, qu’elle parle espagnol, qu’elle réclame non seulement une place, mais un jugement.

De Gaulle n’est pas sorti seul de France comme un prophète quittant Sodome avec la patrie sous le bras. La scène réelle est moins pure, donc plus intéressante. Le 16 juin, il est encore l’émissaire de Reynaud auprès de Churchill. Le soir, de retour à Bordeaux, il apprend la démission de celui qui l’a fait ministre et comprend que Pétain va refermer la porte. Dans la nuit, il voit Reynaud, règle son départ, reçoit par Jean Laurent une adresse à Londres, des clés, et surtout cent mille francs pris sur les fonds secrets, viatique très concret de la future légende. Le lendemain matin, il ne s’envole pas dans une solitude sacrée, mais dans un avion britannique, avec Spears et Courcel.

Ce n’est pas diminuer son courage que de rappeler cela. C’est seulement retirer au mythe son encens. De Gaulle a choisi la rupture, oui. Mais il ne l’a pas choisie dans le vide. Il fut aidé, conseillé, financé, transporté, accueilli. La légende, ensuite, fit son œuvre. Elle transforma une opération politique risquée, soutenue par quelques hommes, en scène fondatrice d’un homme seul parlant au nom de la France. C’est là que commence la mythographie gaullienne, non dans le mensonge grossier, mais dans cette manière de recomposer les faits pour qu’ils entrent, dociles, dans la statue.

De Gaulle, au fond, c’est Jeanne d’Arc sortie de Saint-Cyr. Non plus la bergère visitée par les voix, mais le général catholique visité par l’idée qu’il se fait de la France. Même structure providentielle, même théâtre du salut, même certitude d’incarner plus grand que soi. La France tombe, un être se lève, parle en son nom, et bientôt le récit national fait le reste. Il ne raconte plus seulement un événement. Il fabrique une origine.

C’est pourquoi le rapprochement avec Pétain dérange tant. Non parce que les deux hommes se vaudraient moralement, l’un choisit Vichy, l’autre Londres, mais parce qu’ils procèdent d’une même grammaire politique : l’armée, le catholicisme, la verticalité, la souveraineté venue d’en haut, l’homme qui fait don de sa personne à la France. La Tribune des Temps modernes de Sartre l’avait cruellement saisi dès 1947, à la radio, en prêtant à un faux gaulliste cet aveu, « Maréchal, général, c’est tout un ».

La différence est immense dans les actes. Mais la parenté est réelle dans le mythe. Pétain fut le père défait qui demanda l’obéissance. De Gaulle fut le fils rebelle qui demanda la grandeur. Deux faces opposées, certes, mais frappées dans le même métal : celui de la France cherchant son salut dans un militaire providentiel. L’un livra la France au nom de la sauvegarde. L’autre la releva au nom de la grandeur. Mais tous deux parlèrent d’en haut, tous deux confondirent la France avec une voix, une posture, une incarnation. Et c’est peut-être là que le gaullisme devient plus qu’une politique : une hagiographie d’État, une sainteté militaire laïcisée, une légende nationale où les faits sont admis à condition de marcher au pas derrière la statue.

Les histrions du gaullisme ont une méthode bien à eux : ils enjambent les faits, contournent les dates, repeignent les angles morts, puis viennent expliquer, l’œil humide et la main sur la statue, que le mythe est une vérité supérieure. C’est commode. Dès qu’un fait interroge la légende, ils ne le discutent plus : ils l’évacuent. Dès qu’une contradiction menace la belle mécanique providentielle, ils appellent cela de la nuance, de la hauteur de vue, de la complexité historique. En somme, la mystification devient méthode, et la dévotion passe pour de l’intelligence.

Libre à eux de jouer les béni-oui-oui du gaullisme, de communier devant l’homme du 18 Juin comme d’autres devant une relique. Mais qu’ils ne me demandent pas d’entrer dans la procession. Lorsqu’on sait d’un savoir sûr, lorsqu’on connaît les faits, les dates, les gestes, les silences et les poignées de main, on peut toujours feindre de les ignorer. Cela porte un nom très simple : mentir. Et participer, même poliment, à cette liturgie de la falsification, très peu pour moi.

Déjà lycéen, on me l’avait fait payer. Un professeur gaulliste de l’UDR me regardait comme on regarde un insolent qui vient salir la nappe blanche du roman national. Je n’avais pourtant commis qu’un crime assez modeste : rappeler que les faits existent même quand ils déplaisent aux statues.

Alors je lui avais répondu, avec toute la diplomatie dont j’étais capable :

— C’est quand même pas moi qui ai serré la paluche au dictateur, monsieur le professeur.

La poignée de main du Pardo n’est donc pas une anomalie. Elle prolonge l’effacement.

Après avoir laissé les républicains espagnols dans les marges de la Libération française, De Gaulle rend visite à l’homme qui les avait jetés sur les routes. Après avoir absorbé La Nueve dans le récit des armées françaises, il peut dire à Franco qu’au bout du compte il fut positif pour l’Espagne.

La boucle est presque parfaite.

Les vaincus servent à libérer Paris, mais le vainqueur de ces vaincus reçoit la considération du grand homme.

Il y a des cohérences qui donnent envie de vomir.

On dira encore : il fallait comprendre le contexte. La guerre froide. L’Espagne stratégique. Le communisme. L’Europe. Les bases. La monarchie. La stabilité. Les relations économiques. La géographie. Les Pyrénées. Les nécessités.

Toujours les nécessités.

Elles ont bon dos, les nécessités, surtout quand elles montent sur celui des morts.

La realpolitik, cette vieille putain poudrée qui sort des cabinets ministériels en parlant de maturité, ne mérite pas le respect qu’on lui accorde. Elle appelle équilibre la lâcheté, prudence l’abandon, avenir l’oubli des morts. Elle explique tout, excuse presque tout, classe les cadavres par intérêt stratégique et demande ensuite qu’on admire sa profondeur. Elle a des cartes, des dossiers, des télégrammes, des mines graves et des phrases de sous-préfets. Elle sent le cuir, le tabac froid et la conscience lavée à l’eau tiède.

Mais les morts, eux, ne raisonnent pas en termes d’équilibre européen.

Ils ne demandent pas que l’on refasse l’Histoire avec des sanglots. Ils demandent moins que cela, et davantage : que l’on nomme les choses.

Franco ne fut pas positif.

Il fut victorieux.

Ce n’est pas pareil.

Il fut durable.

Ce n’est pas une vertu.

Il restaura une monarchie.

Ce n’est pas une absolution.

Il maintint un État.

Mais l’État peut être une machine de terreur.

Il empêcha peut-être une Espagne de devenir soviétique. Il empêcha surtout une République de vivre.

Et cette République avait une légitimité.

Elle avait des lois, des élections, des institutions, des enseignants, des ouvriers, des paysans, des femmes qui voulaient sortir de la sacristie, des lecteurs, des poètes, des journaux, des contradictions, des violences aussi, des fautes, des fractures, comme toutes les histoires humaines.

Mais elle était le gouvernement légal de l’Espagne.

Franco ne l’a pas corrigée.

Il l’a renversée.

Il ne l’a pas sauvée.

Il l’a enterrée sous une croix et un fusil.

Alors, non : au bout du compte, Franco ne fut pas positif pour l’Espagne.

Il fut positif pour les propriétaires qui craignaient les ouvriers.

Positif pour les évêques qui préféraient l’obéissance à la liberté.

Positif pour les militaires qui ne supportaient pas que le peuple votât mal.

Positif pour les chancelleries qui aimaient mieux un dictateur anticommuniste qu’une République populaire.

Positif pour les banquiers, les industriels, les diplomates, les professeurs de prudence, les moralistes à géométrie variable, les historiens du résultat.

Mais pour l’Espagne ?

Quelle Espagne ?

Celle des vainqueurs ? Celle des fosses ? Celle des prisons ? Celle de l’exil ? Celle des femmes tondues, des enfants volés, des livres censurés, des langues humiliées, des familles surveillées, des opposants garrottés, des ouvriers frappés, des prêtres complices, des juges dociles, des policiers reconvertis en fonctionnaires de la transition ?

L’Espagne n’est pas Franco.

L’Espagne, ce sont aussi ceux qu’il a brisés.

Et c’est là que la phrase de De Gaulle devient insupportable. Elle ne juge pas seulement Franco. Elle piétine les vaincus au nom d’une Espagne abstraite, monumentale, historique, presque minérale. Cette Espagne-là a des frontières, une dynastie possible, une place dans l’Europe, une utilité stratégique.

Mais elle n’a pas de morts.

Ou plutôt, elle en a, mais ils ne parlent pas.

Ils sont rangés dans le coût du destin.

On voit alors ce que cette phrase signifie pour un enfant de républicains espagnols, pour un adolescent de quatorze ans regardant l’image du Pardo depuis la France. Elle signifie que les grands hommes peuvent trahir les morts avec une voix grave, qu’un passé héroïque n’immunise pas contre une compromission présente, que Londres n’empêche pas le Pardo, qu’on peut avoir dit non à Hitler et trouver du positif à Franco. Elle signifie qu’il ne faut jamais déléguer sa conscience à une statue.

C’est pourquoi cette poignée de main fut pour moi un document.

Non une anecdote.

Non une image jaunie.

Un document.

Une leçon brutale.

Elle m’apprit qu’il existe des fidélités officielles qui s’arrêtent devant les frontières de l’intérêt. Elle m’apprit que les morts de ma famille, les morts de l’Espagne, les morts sans tombe et sans monument ne pouvaient compter que sur ceux qui refuseraient de laisser les grands récits leur passer dessus. Elle m’apprit que la vérité n’est pas toujours cachée. Parfois, elle est là, en pleine lumière, dans une photographie, dans une phrase, dans une main serrée.

Michel Droit, gaulliste, nous donne ici ce que les adversaires de De Gaulle auraient rêvé d’inventer et qu’ils n’avaient même pas besoin d’inventer.

Le salon a parlé.

La phrase est sortie de la maison.

Et c’est pour cela qu’elle compte.

Non parce qu’elle ferait de De Gaulle un fasciste. Ce serait absurde, et l’absurde affaiblit l’accusation. Elle montre autre chose, plus grave peut-être : la capacité d’un homme ayant incarné la Résistance française à absoudre politiquement un dictateur dès lors que celui-ci lui paraît avoir servi une certaine idée de l’État, de la nation, de l’ordre et de l’avenir.

Elle montre la limite morale d’une grandeur quand cette grandeur se met à compter les morts depuis les hauteurs.

Elle montre qu’un homme peut sauver l’honneur d’un pays un jour et salir la mémoire d’un autre le lendemain.

Il ne s’agit pas de déboulonner une statue pour le plaisir de faire du bruit.

Il s’agit de refuser que la statue parle à la place des morts.

La vérité est simple, presque pauvre, mais elle tient debout : Franco ne fut pas positif pour l’Espagne. Il fut positif pour ceux qui avaient intérêt à ce que l’Espagne républicaine meure. Et De Gaulle, en allant le saluer, puis en le jugeant ainsi selon Michel Droit, ne commit pas seulement une faute de goût diplomatique. Il donna au franquisme ce que les régimes criminels recherchent toujours lorsque le temps a passé : non l’amour, non l’adhésion, non même l’innocence, mais la respectabilité.

Il y a des poignées de main qui ne réconcilient rien.

Elles salissent seulement celui qui les tend.

Repères documentaires

  • Michel Droit, Les Feux du crépuscule. Journal 1968-1969-1970, Paris, Plon, 1977. Récit construit à partir des notes personnelles de l’auteur, proche et admirateur de De Gaulle (Revue Défense Nationale, 1977).

  • Citation « Au bout du compte, vous avez été positif pour l’Espagne ! » rapportée par Michel Droit et citée par Louis de Crevoisier, « Charles de Gaulle et Don Quichotte », Commentaire, nᵒ 177, printemps 2022, p. 82. De Gaulle confia la teneur de l’entretien à Droit après son retour en France.

  • Rencontre De Gaulle-Franco au palais du Pardo, 8 juin 1970. Le Monde, 10 juin 1970 : entretien aux sujets tenus secrets, lu comme un blanchiment du Caudillo par les milieux franquistes, déception des vieux républicains.

  • La Nueve, 9ᵉ compagnie du 3ᵉ Régiment de marche du Tchad, 2ᵉ DB Leclerc. Environ 160 hommes, dont 146 républicains espagnols. Rôle d’Amado Granell à l’Hôtel de Ville, escorte de De Gaulle sur les Champs-Élysées (Musée de la Résistance en ligne). Reconnaissance tardive de la Ville de Paris : hommage de 2004, Grande Médaille de Vermeil remise le 24 février 2010 aux survivants Manuel Fernández, Luis Royo Ibáñez et Raphaël Gómez, Jardin des Combattants-de-la-Nueve en 2015.

  • Geneviève Dreyfus-Armand, « La presse de l’exil espagnol de 1939 », Exils et migrations ibériques au XXᵉ siècle, nᵒ 1, 1992, p. 86-106.

  • Comparaison De Gaulle/Pétain, « Maréchal, général, c’est tout un » : émission radiophonique La Tribune des Temps modernes, animée par l’équipe de Jean-Paul Sartre, Radiodiffusion française, automne 1947, première diffusion le 20 octobre 1947. Réplique prêtée à un faux gaulliste dans un procès radiophonique fictif de De Gaulle. La formule ne figure pas dans Qu’est-ce que la littérature ?, publié la même année.

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Sous la croix et le fusil 1936–1977

  • Dédicace
  • Préface
  • Prologue
  • Chapitre I. La vérité maintenant !
  • Chapitre II. La croisade à crédit
  • Chapitre III. Camus contre la poignée de main
  • Chapitre IV Fidélité à l’Espagne
  • Chapitre V. De Gaulle et la mémoire confisquée
  • Chapitre VI. De Gaulle au Pardo
  • Chapitre VII. La France, l’Espagne : deux ego incarnés
  • Le Rif avant Guernica
  • Chapitre VIII. Le coffre-fort de la neutralité
  • Chapitre IX. Le pétrole n’est pas une arme
  • Chapitre X. Le pipeline et le prisonnier
  • Chapitre XI.Rendez à César
  • Chapitre XII. Desserrer les doigts de la croix
  • Chapitre XIII. Ni captifs ni désarmés
  • Chapitre XIV. Le Noël noir du bunker franquiste
  • Chapitre XV. Le fossoyeur de l’ouverture
  • Post-scriptum a Carlos Arias Navarro
  • Chapitre XVI. Les rentiers de l’oubli
  • Postface : Les faits sont sacrés
  • Annexe I. La défaite de la République espagnole 
  • Appel pour l’abrogation de la loi d’amnistie
  • À propos du livre – Sous la croix et le fusil de Luis Albarracin
  • Politique deconfidentialité

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