Chapitre XI.Rendez à César
La fin théologique du national-catholicisme
Avec Vatican II, il ne s’agit pas seulement de tourner l’autel, d’alléger le latin, d’ouvrir quelques fenêtres liturgiques ou de donner à l’Église l’air plus présentable d’une institution qui aurait enfin découvert le XXᵉ siècle après l’avoir longtemps regardé comme une erreur de calendrier.
Il se passe autre chose.
Quelque chose de plus profond. De plus dangereux. De plus difficile à neutraliser pour les régimes qui avaient transformé le christianisme en police des consciences et l’Évangile en règlement intérieur de l’obéissance.
Vatican II ne détruit pas Vatican I. Il ne l’abroge pas. Il ne jette pas aux orties la primauté pontificale ni l’infaillibilité définies en 1870 lorsque le pape parle ex cathedra. Paul VI rappellera lui-même que les deux conciles du Vatican, le premier et le second, doivent être compris dans une continuité ecclésiale, même si le second déplace profondément l’accent pastoral, anthropologique et politique du catholicisme contemporain.1
Très bien. L’Église sait mettre de l’ordre dans ses continuités. Elle possède même un génie particulier pour présenter les virages comme des approfondissements.
Mais le point décisif n’est pas là.
Ce que Vatican II met en crise, ce n’est pas Vatican I comme dogme. C’est l’usage politique, autoritaire, confessionnel, presque policier, que certains États catholiques avaient fait du christianisme. Ce qu’il fissure, ce n’est pas la doctrine pontificale. C’est la vieille entente entre le trône, l’autel, la caserne et le registre d’état civil.
Ce qu’il commence à rendre impossible, ou du moins honteux, c’est cette confusion séculaire par laquelle César se faisait bénir en s’imaginant propriétaire des âmes.
Pendant des siècles, on avait tout mélangé avec une tranquille mauvaise foi de sacristie : la parole de Jésus sur César, le texte de Paul aux Romains, l’impôt, la soumission, l’ordre public, la crainte du désordre, le respect dû aux autorités, la peur du peuple et l’amour très chrétien des propriétaires.
On avait pétri tout cela dans une même pâte d’obéissance. On en avait tiré une catéchèse de la docilité civique. Le pauvre devait obéir, le soldat devait marcher, le citoyen devait se taire, la femme devait accepter, le journalier devait plier, l’enfant devait apprendre que l’ordre venait d’en haut et que le salut commençait par le silence.
Et l’on citait César.
Il faut donc revenir au texte, non par piété d’érudit, mais parce que les faussaires commencent toujours par les mots.
La formule « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » appartient aux Évangiles. Matthieu, Marc et Luc la rapportent dans l’épisode du tribut dû à César.2 Chez Matthieu, Jésus demande qu’on lui montre la monnaie de l’impôt. Il interroge ses adversaires : de qui sont l’effigie et l’inscription ? César est sur la pièce. Qu’on rende donc à César ce qui porte la marque de César.
Mais Jésus ne dit pas : livrez à César votre conscience. Il ne dit pas : remettez-lui votre dignité. Il ne dit pas : donnez-lui votre âme, votre liberté, votre foi, votre corps, votre peur, vos enfants, votre droit à la parole.
Il désigne une pièce.
Du métal. Une effigie. Un signe de pouvoir monétaire.
César peut réclamer l’impôt. Il ne reçoit pas l’homme.
Ce point est capital.
La pièce appartient à l’ordre de César. La personne, elle, ne lui appartient pas.
La vraie pièce à conviction de l’adversaire n’est pourtant pas ce logion. Elle est chez Paul, dans l’Épître aux Romains, et il faut la citer sans la craindre, car c’est sur elle, bien plus que sur le mot de César, que le national-catholicisme a bâti sa théologie de la soumission.
Paul écrit que tout homme doit être soumis aux autorités, qu’il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et que celui qui résiste au pouvoir résiste à l’ordre voulu par Dieu.3 Le texte est là, net, gênant. Il faut le regarder en face avant d’y répondre.
On peut d’abord rappeler le contexte : une poignée de chrétiens vivant sous Néron, à qui Paul conseille de ne pas se faire massacrer pour un refus d’impôt. Mais le contexte ne suffira pas, car les faussaires objecteront qu’un principe reste un principe.
Il faut donc répondre sur le fond.
Si toute autorité venait de Dieu au point de devoir être obéie en toute chose, alors Néron était sacré, et avec lui tous les tyrans qui suivirent, jusqu’à Franco. Aucun théologien n’ose aller jusque-là, car ce serait faire de Dieu le garant de tous les bourreaux.
La soumission de Paul a donc une limite, et cette limite est dans l’Écriture elle-même. Quand le pouvoir ordonne ce que Dieu défend, Pierre répond aux magistrats qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.4
Le christianisme n’a jamais enseigné, sans se renier, que l’obéissance à César fût sans bornes. Il l’a enseigné seulement là où César payait bien les évêques.
Voilà ce que Vatican II rend explosif pour les régimes national-catholiques.
Le concile, dont un autre chapitre de ce livre détaille les textes et la réception espagnole, affirme deux choses que le franquisme ne pouvait entendre sans pâlir. D’abord, que les réalités terrestres – l’État, la politique, la société, les sciences, les institutions humaines – possèdent leur autonomie propre et n’ont pas à se déguiser en sacrement.5 Ensuite, que la personne humaine a droit à la liberté religieuse, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas être contrainte d’agir contre sa conscience ni empêchée d’agir selon elle, dans de justes limites.6
Ce n’est pas l’athéisme. C’est la fin d’une confusion commode.
Dignitatis humanae ne dit pas que la vérité cesse d’obliger. Elle dit que l’État ne peut pas se faire propriétaire de l’acte de foi. Elle ne transforme pas la conscience en caprice privé. Elle interdit seulement au pouvoir de transformer la conversion en discipline publique, et la religion en obéissance administrée.
C’était assez pour inquiéter tous les régimes qui avaient confondu Dieu avec leur police.
Ces mots-là sont simples : conscience, liberté, dignité, autonomie. C’est pourquoi les dictatures les détestent. Elles préfèrent les mots lourds : unité, tradition, destin, ordre, croisade, patrie.
Les mots lourds écrasent. Les mots simples ouvrent les portes.
Pour une démocratie, ces phrases relèvent d’une mutation doctrinale majeure. Pour Franco, elles ressemblent à un sabotage.
Car le franquisme ne reposait pas seulement sur la police, l’armée, la censure, les tribunaux, la prison, la peur et les cimetières. Il reposait aussi sur une opération sacrée : faire passer la domination politique pour ordre chrétien.
L’Espagne franquiste avait construit sa légitimité sur l’union de l’autel, de l’armée et de l’État. Elle avait confondu foi catholique, unité nationale et obéissance politique. Le catholicisme n’y était pas seulement une religion majoritaire. Il était une pièce de l’appareil d’État. Une caution. Un uniforme moral. Une absolution permanente.7
Le national-catholicisme avait fait de l’Église non seulement une institution protégée, mais un pilier idéologique du régime. Franco n’avait pas simplement besoin de prêtres pour célébrer des messes. Il avait besoin d’une Église capable de transformer le coup d’État en croisade, la répression en purification, la victoire en volonté divine, l’obéissance en vertu et le silence en paix.
Il avait besoin d’un ciel administratif.
Un ciel où les registres, les écoles, les mariages, les cimetières, les sermons et les tribunaux parleraient la même langue : celle de l’obéissance.
La guerre de 1936-1939 fut donc présentée comme guerre de salut national, puis comme guerre religieuse. La Lettre collective de l’épiscopat espagnol du 1ᵉʳ juillet 1937, rédigée à l’initiative du cardinal Isidro Gomá après une demande de Franco, constitue l’un des documents majeurs de cette légitimation.8 Quarante-trois évêques et cinq vicaires capitulaires la signèrent. Elle présenta le conflit comme l’affrontement de deux Espagnes, l’une spirituelle, l’autre matérialiste. Elle osa même qualifier la guerre de « plébiscite armé ».9
La formule mérite d’être regardée sans gants.
Un plébiscite armé.
Voilà donc la démocratie selon les bénisseurs de fusils. On ne compte plus les voix, on compte les morts. On ne consulte plus les citoyens, on les aligne contre les murs. On ne demande plus au peuple ce qu’il veut, on lui explique au canon ce qu’il aurait dû vouloir. Puis l’épiscopat vient nommer cela plébiscite, comme si le suffrage universel avait simplement changé de calibre.
Mais même dans l’Église espagnole, l’unanimité fut un mensonge. Deux refus suffisent à fissurer le vitrail de la Croisade.
Le cardinal Francisco Vidal i Barraquer, archevêque de Tarragone, refusa de signer la Lettre collective, parce qu’il estimait que l’Église devait travailler à la réconciliation au lieu de prendre parti.10 Franco ne lui permit jamais de revenir dans son diocèse, et il mourut en exil.
Voilà déjà un bon résumé du régime : le pasteur qui ne bénit pas les vainqueurs devient suspect, puis indésirable.
L’évêque de Vitoria, Mateo Múgica, refusa lui aussi de signer, notamment parce que la lettre taisait le sort des prêtres basques exécutés par les franquistes après la conquête du Pays basque.11 Ce silence était trop gros pour entrer dans l’encens.
Comment appeler croisade une guerre qui fusille des prêtres catholiques parce qu’ils sont basques ? Comment prétendre défendre l’Église tout en exécutant des clercs qui n’avaient pas choisi le bon drapeau ?
La réponse franquiste fut simple : l’unité nationale passait avant tout. Même avant les prêtres. Même avant l’Église. Même avant ce catholicisme dont le régime se proclamait le défenseur.
Une guerre qui fusille des prêtres catholiques parce qu’ils sont basques cesse d’être une croisade. Elle redevient ce qu’elle était : une guerre politique couverte d’encens.
Le cas basque est décisif. Il serait imprudent de parler d’une Église basque totalement séparée de l’Église espagnole ; l’histoire n’aime pas les blocs trop nets. Mais il est historiquement fondé de constater qu’une partie du clergé basque refusa l’identification entre catholicisme et soulèvement franquiste.
Le Pays basque républicain, dirigé à partir d’octobre 1936 par un gouvernement autonome dominé par le Parti nationaliste basque, catholique, conserva une vie religieuse ordinaire et ne connut pas d’attaque systématique contre l’Église comparable à celle observée dans d’autres zones républicaines.12
Là encore, les faits dérangent le catéchisme franquiste. Si la République était l’Antéchrist, comment expliquer un gouvernement basque catholique resté du côté républicain ? Si la guerre était une croisade, comment expliquer que des prêtres, des croyants, des nationalistes basques pieux aient refusé le soulèvement ?
Le régime avait sa réponse : les traiter en séparatistes.
La répression franquiste du clergé basque montre que l’État ne défendait pas l’Église comme telle. Il défendait l’Église utile. L’Église nationale. L’Église obéissante. L’Église qui acceptait que Dieu parle castillan, marche au pas, bénisse l’unité et ferme les yeux sur les fosses.
Mateo Múgica fut contraint de quitter l’Espagne en octobre 1936, jugé trop favorable aux catholiques nationalistes basques. Seize prêtres furent exécutés en Gipuzkoa comme « séparatistes ». Environ cent prêtres passèrent devant des tribunaux militaires. Beaucoup furent condamnés à la prison, bannis du Pays basque ou poussés à l’exil.13
Voilà le national-catholicisme dans sa vérité nue. Il protège le prêtre lorsqu’il bénit l’État. Il le poursuit lorsqu’il refuse de confondre Dieu avec la patrie franquiste.
La Catalogne catholique offrit une autre brèche. Le monastère bénédictin de Montserrat, haut lieu spirituel, culturel et national catalan, devint progressivement un foyer de dissidence morale.14
Franco pouvait bien rêver d’une Espagne immobile, une, catholique, castillane, hiérarchique et silencieuse. Il y avait, dans les montagnes catalanes, des moines assez mal élevés pour rappeler que le christianisme n’était pas nécessairement synonyme d’obéissance au pouvoir.
Montserrat ne fut pas seulement un monastère. Il devint l’un des lieux où le catholicisme catalan, la langue interdite, la mémoire nationale et la critique morale du régime trouvèrent un abri.
Montserrat devint peu à peu ce que le national-catholicisme redoutait le plus : un catholicisme qui ne demandait pas la permission de l’État pour avoir une conscience.
Ainsi, Vatican II ne détruit pas d’un coup le national-catholicisme espagnol. Il ne le pulvérise pas. Il ne vide pas les prisons, ne rend pas les journaux libres, ne brise pas le Tribunal d’ordre public, ne ressuscite pas les fusillés, ne contraint pas Franco à demander pardon.
Il ne fait pas miraculeusement de l’épiscopat espagnol une assemblée démocratique. Il ne lave pas la Lettre collective de 1937. Il ne transforme pas la Croisade en remords.
Il fait autre chose.
Il prive le national-catholicisme de son évidence théologique. Il introduit dans l’édifice franquiste une faille doctrinale. La conscience ne peut être administrée par l’État. La vérité religieuse ne s’impose pas par la police. Le pouvoir civil n’est pas Dieu. L’Église ne peut se réduire à une auxiliaire de l’ordre public.
César peut réclamer la monnaie, l’impôt, les bureaux, les tribunaux, les uniformes, les registres et les cérémonies, mais il ne peut pas réclamer l’âme.
Voilà le point décisif.
César peut garder ce qui porte son effigie. L’homme, lui, ne porte pas l’effigie de César.
C’est là que Vatican II devient, pour le franquisme, non une simple réforme ecclésiale, mais un désaveu théologique. Il ne condamne pas Franco dans une phrase de procureur. Il fait pire. Il rend son système théologiquement indéfendable là même où celui-ci prétendait être le plus fort : dans la fusion de Dieu, de l’État, de l’armée et de la patrie.
Le franquisme avait voulu transformer l’Évangile en acte de naissance du régime.
Vatican II lui répondit que César n’était pas Dieu.
Et pour une dictature habituée à faire bénir ses fusils, c’était déjà une insulte considérable.
1Vatican I définit la primauté pontificale et l’infaillibilité du pape lorsqu’il parle ex cathedra dans la constitution Pastor aeternus (1870). Vatican II ne les abroge pas ; il les replace dans une ecclésiologie plus large, marquée notamment par la collégialité épiscopale, le peuple de Dieu et le dialogue avec le monde. Voir aussi les rappels de Paul VI sur la continuité entre les deux conciles.
2Matthieu 22, 21 ; Marc 12, 17 ; Luc 20, 25. Dans les trois synoptiques, la formule intervient dans l’épisode du tribut dû à César, après la question sur l’effigie portée par la monnaie.
3Romains 13, 1-7. Le passage a souvent été mobilisé comme texte d’obéissance politique, notamment pour légitimer l’ordre établi et le paiement de l’impôt.
4Actes 5, 29 : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » Le texte est traditionnellement invoqué pour borner l’obéissance civile lorsque le pouvoir exige ce que la conscience religieuse juge contraire à Dieu.
5Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, 7 décembre 1965, notamment § 36 sur la « juste autonomie des réalités terrestres ».
6Concile Vatican II, déclaration Dignitatis humanae, 7 décembre 1965, notamment § 2 : la personne humaine a droit à la liberté religieuse ; cette liberté implique que nul ne soit contraint d’agir contre sa conscience, ni empêché d’agir selon elle, dans de justes limites.
7Sur le national-catholicisme comme union de la foi catholique, de l’unité nationale et de l’État franquiste, voir notamment Julián Casanova, La Iglesia de Franco ; Juan María Laboa, travaux sur l’Église espagnole contemporaine ; Hilari Raguer, La pólvora y el incienso. La Iglesia y la Guerra Civil española.
8Lettre collective de l’épiscopat espagnol aux évêques du monde entier sur la guerre d’Espagne, datée du 1ᵉʳ juillet 1937, rédigée sous l’impulsion du cardinal Isidro Gomá après une demande de Franco. Elle devint l’un des instruments majeurs de propagande internationale en faveur du camp nationaliste.
9La Lettre collective écrit : « La guerra es, pues, como un plebiscito armado », et présente la guerre comme l’affrontement d’une tendance « spirituelle » et d’une tendance « matérialiste ». Le texte est consultable dans les éditions imprimées de la Lettre collective et dans plusieurs reproductions documentaires.
10Francisco Vidal i Barraquer, cardinal archevêque de Tarragone, refusa de signer la Lettre collective en raison de sa position favorable à une médiation et à une réconciliation. Franco s’opposa à son retour dans son diocèse ; il mourut en exil en Suisse, à Fribourg, en 1943.
11Mateo Múgica, évêque de Vitoria, refusa de signer la Lettre collective. Son cas est lié au silence de la Lettre sur la répression franquiste contre des prêtres basques et à la situation particulière du catholicisme basque demeuré, en partie, fidèle au gouvernement autonome républicain.
12Gouvernement autonome basque constitué en octobre 1936, dirigé par José Antonio Aguirre et dominé par le Parti nationaliste basque, catholique. La zone basque républicaine conserva une vie religieuse ordinaire et ne connut pas d’attaque systématique contre l’Église comparable à celles subies dans d’autres territoires républicains.
13Sur la répression du clergé basque : départ forcé de Mateo Múgica en octobre 1936 ; exécution de seize prêtres en Gipuzkoa comme « séparatistes » ; environ cent prêtres soumis à des tribunaux militaires, avec condamnations, bannissements et exils. Voir Hilari Raguer, La pólvora y el incienso, ainsi que les synthèses historiques consacrées au clergé basque pendant la guerre civile.
14Sur Montserrat comme lieu de résistance culturelle et religieuse catalane sous le franquisme, voir les travaux sur le catholicisme catalan, l’abbaye de Montserrat et l’opposition morale au régime, notamment autour de la défense de la langue catalane, des publications religieuses et de la mémoire nationale.

