La mafia franquiste. Épisode 6 : La famille
Le clan, ou le butin fait patrimoine
« Franco ne fut pas seulement un dictateur. Il fut le chef d’un clan qui fit de l’État espagnol une entreprise familiale. »1
Mariano Sánchez Soler, Los Franco S. A., traduction de l’auteur.
Après les hommes qui pensent, ceux qui prennent.
Le bailleur avança l’argent. Le parrain régna. Le Monsignore bénit. Les conseillers écrivirent l’État, puis vendirent le miracle. Restait à faire vivre le butin, à le garder, à le transmettre. Ce fut l’ouvrage de la famille.
On ne peut pas dire de la famille qu’elle servit une idée. On peut seulement dire qu’elle encaissa. Elle ne rédigea aucune loi, ne bénit aucune croisade, ne conçut aucun plan de développement. Elle reçut, conserva et transmit. C’est pourquoi elle montre le système à l’état pur, débarrassé de tout prétexte.
Elle encaissait.
Un pazo nommé Meirás
Commençons par la pièce la plus connue, car elle résume tout. En 1938, en pleine guerre, une souscription fut organisée en Galice pour offrir à Franco le pazo de Meirás, l’ancienne demeure de l’écrivaine Emilia Pardo Bazán. La collecte fut présentée comme un élan populaire spontané. Elle fut, pour une large part, une opération d’appareil, financée par des contributions plus ou moins volontaires de fonctionnaires, d’entreprises et de particuliers, et complétée par des fonds publics.2
La demeure fut donnée au chef de l’État. Elle entra pourtant dans le patrimoine privé de la famille, par un second acte de vente signé en 1941 devant notaire, qui fit du bien offert à la fonction un bien possédé par l’homme.3
Le pazo passa. Voilà le premier mouvement du clan, et il les contient tous : ce qui est donné à l’État devient la propriété de la famille.
En 2020, après des années de procédure, la justice espagnole déclara que le pazo appartenait à l’État et ordonna sa restitution. Les héritiers furent déboutés de leurs recours successifs. Il aura fallu plus de quatre-vingts ans pour défaire ce qu’une signature de 1941 avait noué.4
Valdefuentes, la concordance sans le virement
La méthode de Meirás ne fut pas un accident. On la retrouve dans l’acquisition du domaine de Valdefuentes, à Arroyomolinos, près de Madrid.
Ángel Viñas a établi une concordance troublante. Entre 1938 et 1940, les comptes de la souscription nationale ouverte au nom de Franco diminuèrent d’environ treize millions de pesetas, tandis que le chef de l’État investissait un peu plus de dix millions dans l’achat et l’aménagement de Valdefuentes.5
Il faut ici être exact, car la rigueur commande. Le virement qui relierait définitivement le compte de la souscription à l’achat du domaine n’a pas été publié. La concordance des montants et des dates est établie ; la preuve comptable directe ne l’est pas.
Le document qui fermerait la chaîne n’a jamais paru. La concordance, elle, n’a pas disparu.
C’est exactement la limite que ce feuilleton s’impose. On décrit le système, on montre la concordance, et l’on refuse d’inventer le virement que l’archive ne fournit pas. La prudence n’efface pas le fait ; elle le tient à sa juste place.
Le gendre omniprésent
Cristóbal Martínez-Bordiú, marquis de Villaverde, épousa Carmen Franco en 1950. Chirurgien, homme d’affaires, courtisan, il fut de toutes les combinaisons.
On le retrouve dans les conseils d’administration, dans les sociétés, dans les affaires immobilières et dans les opérations où le nom des Franco valait mieux qu’un capital. Il eut, disait-on, le don de l’ubiquité, présent partout où une faveur pouvait se convertir en bénéfice.6
Il fut aussi celui qui, dans la nuit du 20 novembre 1975, maintint artificiellement en vie le corps de son beau-père pour que la date de la mort coïncidât avec les nécessités politiques du régime. Le gendre tenait les fils jusque sur le lit de mort du parrain.7
Les sociétés et les portes tournantes
La famille et son entourage ne vécurent pas seulement de demeures et de domaines. Ils entrèrent dans le capitalisme espagnol.
Les Franco et leurs proches furent présents dans la banque, l’immobilier, la presse, les hydrocarbures et de nombreuses sociétés. Le nom ouvrait les conseils d’administration, garantissait les concessions et rassurait les partenaires. Ce n’était pas une famille qui gouvernait une entreprise. C’était une famille qui avait fait de sa proximité avec l’État une activité rentable.8
Une partie de ces intérêts fut logée dans des sociétés dont les noms, Vamfield, Malini, Montecopel, apparurent plus tard dans les enquêtes sur le patrimoine du clan. La structure offshore n’est pas une invention des années récentes. Elle fut l’un des instruments par lesquels la fortune familiale se protégea, se transmit et, parfois, se dissimula.9
Le compte suisse, une rumeur sans preuve
Il faut parler de la fortune suisse, puisque la rumeur en circule depuis un demi-siècle. Des sommes considérables auraient été placées à l’étranger, à Genève ou ailleurs.
La rumeur du coffre helvétique circule depuis des décennies. Le document qui la prouverait n’a jamais paru.10
L’enquête honnête tient les deux bouts : elle suit les structures réelles jusqu’où elles mènent, et elle refuse d’inventer le compte qu’elle ne peut montrer. Le patrimoine documenté des Franco est déjà considérable. Il n’a pas besoin du trésor supposé pour accuser le régime.
Le tribut et la boutique, ou le mythe de la probité
De toute la légende franquiste, la plus coriace n’est pas celle de la croisade ni celle du miracle. C’est celle de la probité. Le Caudillo austère, l’homme qui ne vivait que pour l’Espagne, la famille modeste étrangère à l’argent : cette image fut soignée pendant quarante ans et défendue longtemps après. Il suffit pourtant de suivre les cadeaux pour la voir se défaire.
Car il y eut des cadeaux, et de deux sortes. Ceux qui montaient vers le Pardo, et ceux que l’on prenait dans les boutiques. Le tribut et la rapine, les deux faces d’un même rapport au bien d’autrui.
Le tribut, d’abord. Chaque semaine, aux audiences du mardi, on offrait. Chaque anniversaire, chaque jour des Rois, on offrait encore. Corporations, municipalités, entreprises, particuliers en quête d’une faveur, tous apportaient ce qu’ils avaient de plus beau, non pour plaire à qui le recevait, mais pour complaire à celui dont tout dépendait. Le 12 avril 1978, devant les journalistes, Carmen Franco dut s’expliquer sur les décorations remises à son père pendant quarante ans. Elle reconnut ne les avoir jamais comptées. Elle en gardait une partie, sa mère peut-être d’autres, et elle tenait ces présents des villes et des corps de métier pour un héritage de famille, destiné à passer à ses enfants.14
L’aveu est plus éloquent qu’un inventaire. Dans la bouche de la fille, les cadeaux faits au chef de l’État n’avaient jamais été des biens de l’État. Ils étaient à la maison, donc ils étaient à elle.
Les témoins confirment l’ampleur. Le petit-fils, José Cristóbal, raconta bien plus tard, sur un plateau de télévision, comment il avait découvert au Pardo, tandis que sa grand-mère vidait le palais, une pièce entière servant d’entrepôt, pleine d’objets et de jouets envoyés par des inconnus au fil des années, que les enfants de la famille n’avaient jamais vus.15 Jimmy Giménez-Arnau, entré dans le clan par alliance et mémorialiste sans tendresse, décrivit les armoires débordant de bijoux et le domaine du Canto del Pico transformé en dépôt de bustes, de drapeaux, d’armures, de tableaux et de trophées. On pèsera son témoignage pour ce qu’il est, celui d’un familier devenu hostile, mais il converge avec les autres, et la convergence fait la preuve.16
Restait à savoir ce que les registres publics avaient retenu de ce fleuve de présents. Presque rien. Interrogé par le portail de la transparence, Patrimonio Nacional ne recensa, pour quarante ans de dictature, que deux cadeaux officiels, deux automobiles. Deux. Ce chiffre ne prouve pas qu’il n’y eut pas de cadeaux, il prouve l’inverse de ce qu’un État normal aurait consigné : que le tribut n’entrait pas dans les livres de la nation, mais dans le patrimoine d’une famille. La preuve par le vide.17 Et lorsque, des années plus tard, on vit reparaître sur Internet des plaques et des sculptures officiellement offertes à Franco par des organismes publics, mises en vente par ses héritiers, la démonstration fut complète : ces objets, qui auraient dû revenir à l’État, avaient bel et bien fait le voyage inverse.18
Le cadeau entrait au Pardo comme hommage au chef de l’État. Il en sortait comme propriété de famille.
Venons-en à la boutique, car si le tribut montait de lui-même, il arrivait aussi qu’on n’attendît pas qu’on offrît. La passion de Carmen Polo pour les bijoux était telle qu’elle lui valut un surnom dans tout Madrid, « La Collares ». Et de nombreux témoignages concordants, de commerçants, de chroniqueurs, rapportés par le journaliste Mariano Sánchez Soler comme par des enquêtes récentes, décrivent la même scène, à Madrid comme à Vigo ou à La Corogne où la dame se promenait l’été pendant que Franco pêchait à bord de l’Azor. Dès qu’on savait « La Señora » dans le quartier, les joailliers baissaient le rideau ou cachaient les pièces les plus précieuses. Car elle entrait, regardait la vitrine, choisissait, et repartait sans qu’il fût jamais tout à fait question de payer.19
Il serait excessif de dire qu’elle ne payait jamais. La vérité documentée est plus intéressante encore : elle faisait payer les autres. Un joaillier de Saint-Jacques-de-Compostelle l’a expliqué sans détour. Envoyer la facture au Pardo, c’était être payé, certes, mais recevoir en retour une inspection fiscale si dure qu’on y perdait tout. Son grand-père n’envoya la note qu’une fois. Ensuite, il fit comme les autres, il ferma boutique au passage de la dame. Le commerçant réglait donc lui-même, de sa peur et de sa poche, le prix du bijou emporté.20 Et lorsque, pour ses noces d’or, Carmen Polo jeta son dévolu sur un solitaire hors de prix, ce furent les amis et les proches qui complétèrent la somme, les bijoux déjà offerts n’y suffisant pas.
Voilà le mécanisme, et il porte un nom que ce feuilleton connaît bien. Elle ne volait pas, au sens vulgaire du terme. Elle prélevait, et faisait acquitter l’addition par ses obligés, exactement comme le régime tout entier faisait payer aux vaincus le prix de sa prospérité. La rapine domestique était le modèle réduit du système.
Reste la plus modeste et la plus parlante de ces anecdotes, celle qui donne la mesure de l’état d’esprit du clan. Les scooters de la marque Vespa se vendaient en Espagne sous un sigle, VESPA, que la rumeur populaire glosait ainsi : « Vaya Estafa, Se Paga Aparte », quelle arnaque, ça se paie en plus. Mais dans les couloirs du régime, les initiés lui donnaient un autre développement, « Villaverde Se Paga Aparte », Villaverde paie à part, c’est-à-dire ne paie pas comme les autres. Le gendre, marquis de Villaverde, passait pour franchir les douanes et acquérir sans s’acquitter de ce que devaient les simples citoyens.
La plaisanterie ne prouve pas, à elle seule, une exemption douanière déterminée. Elle prouve autre chose, et de plus corrosif : que la conviction du privilège familial était si répandue qu’elle tenait dans un sigle, et que le peuple lui-même avait compris, avant les historiens, la règle de la maison. On ne se moque pas ainsi d’une famille réputée honnête. On se moque de celle dont chacun sait qu’elle ne paie pas.
Telle était la probité des Franco. Le chef recevait la nation en tribut, l’épouse prélevait chez les joailliers, le gendre franchissait la douane, et tout cela, dans l’esprit du clan, n’était pas du vol. C’était l’ordre naturel des choses, celui d’une famille qui avait fini par confondre l’Espagne avec son patrimoine.
L’or de Barajas
Il y a une image qui résume la famille mieux qu’un long discours. En 1968, lors d’un voyage officiel, des médailles d’or furent frappées et offertes au chef de l’État. On les retrouva plus tard dans les bagages personnels de sa fille.11
L’hommage rendu à la fonction publique était devenu le bijou transporté par la fille. Franco et l’État avaient si longtemps formé un seul corps que les présents adressés à l’un finissaient naturellement dans les bagages de l’autre.
Ce glissement, du public au privé, de la fonction à la personne, de l’hommage au patrimoine, est le geste fondamental du clan. Il ne réclamait pas le vol. Il ne connaissait tout simplement pas la frontière.
Ce qui se transmet
À la mort de Franco, en 1975, la famille était riche, protégée et respectée. Elle le demeura.
La démocratie ne toucha ni aux fortunes constituées, ni aux titres, ni aux sociétés, ni aux domaines, à l’exception, tardive, de Meirás. Les Franco conservèrent l’essentiel de ce qu’ils avaient accumulé sous la dictature. Le duché de Franco, créé par le roi Juan Carlos Ier en 1975, consacra même le nom au sommet de la nouvelle noblesse d’État.12
Ce n’est qu’en 2022 que la loi de mémoire démocratique supprima ce duché et les autres titres nobiliaires créés par Franco. Le geste fut symbolique, il ne toucha pas aux biens.13
Le butin, au bout du chemin, ne se présente plus comme un butin. Il se présente comme un patrimoine, c’est-à-dire comme un fait privé sans histoire, qu’il serait presque indécent de questionner.
C’est la dernière ruse de la maison : après avoir pris, faire oublier qu’on a pris, jusqu’à ce que le vol lui-même ait l’air d’un héritage honorable.
Restait, pour que cet édifice tînt debout, une dernière chose : que nul ne pût jamais demander de comptes. Ce fut l’œuvre du racket d’abord, puis de la violence qui le rendait possible. Mais avant la violence, il faut voir comment le clan dépouilla, méthodiquement, ceux qu’il avait vaincus.
Ce sera le prochain épisode, celui du racket.
Notes et sources
- Mariano Sánchez Soler, Los Franco S. A., Madrid, Oberon, 2003. L’ouvrage est l’une des enquêtes de référence sur le patrimoine et les affaires de la famille Franco. ↩
- Sur la souscription de 1938 et le caractère largement organisé de la collecte, voir Carlos Babío et Manuel Pérez, Meirás. Un pazo, un caudillo, un espolio, Fundación Galiza Sempre, 2017. ↩
- L’acte de vente de 1941, par lequel le pazo entra dans le patrimoine privé de Franco, est analysé dans Babío et Pérez, op. cit., et fut au cœur de la procédure judiciaire de restitution. ↩
- Sur la restitution judiciaire du pazo de Meirás à l’État espagnol, jugement du 2 septembre 2020 du tribunal de première instance nᵒ 1 de La Corogne, confirmé en appel. ↩
- Ángel Viñas, La otra cara del Caudillo. Mitos y realidades en la biografía de Franco, Barcelone, Crítica, 2015, sur la concordance entre la diminution des comptes de la souscription et l’achat de Valdefuentes. ↩
- Sur les activités économiques de Cristóbal Martínez-Bordiú, voir Sánchez Soler, Los Franco S. A., op. cit. ↩
- Sur les circonstances de l’agonie de Franco et le rôle de son gendre, voir les récits concordants rapportés notamment par Sánchez Soler et par les chroniques de novembre 1975. ↩
- Sur la présence de la famille et de ses proches dans le capitalisme espagnol, voir Sánchez Soler, Los Franco S. A., op. cit. ↩
- Sur les sociétés Vamfield, Malini et Montecopel et la structure patrimoniale de la famille, voir les enquêtes de Tiempo et de Sánchez Soler. ↩
- Sur la rumeur récurrente d’une fortune placée en Suisse, jamais étayée par un document probant, voir Viñas, op. cit., et Sánchez Soler, op. cit. ↩
- Sur l’épisode des médailles d’or retrouvées dans les bagages de Carmen Franco, voir Sánchez Soler, op. cit. ↩
- Le duché de Franco fut créé par décret royal du 26 novembre 1975 et attribué à Carmen Franco Polo. ↩
- Loi 20/2022 du 19 octobre sur la mémoire démocratique, disposition supprimant les titres nobiliaires créés par Franco, dont le duché de Franco et le seigneurie de Meirás. ↩
- Conférence de presse de Carmen Franco Polo, 12 avril 1978. Ses propos sur les décorations remises à son père, qu’elle déclara n’avoir jamais comptées et tenir pour un héritage familial, sont rapportés par Mariano Sánchez Soler, Los Franco S. A., op. cit. ↩
- Témoignage de José Cristóbal Martínez-Bordiú sur la pièce servant d’entrepôt au palais du Pardo, tenu dans l’émission Viajando con Chester, Cuatro, 2016. ↩
- Le témoignage de Jimmy Giménez-Arnau, entré dans la famille par alliance puis devenu critique, décrit les armoires de bijoux et le Canto del Pico transformé en dépôt. Il est cité ici comme source familiale hostile, à peser comme telle. ↩
- Réponse de Patrimonio Nacional obtenue par le Portail de la transparence, ne recensant que deux cadeaux officiels pour l’ensemble de la dictature. Enquête d’elDiario.es, « Lo que Franco depositó en Patrimonio Nacional durante la dictadura ». ↩
- Enquête de Público sur des plaques et sculptures officiellement offertes à Franco par des organismes publics, mises en vente en ligne par ses héritiers. « Subastan en internet regalos oficiales que recibió el dictador ». ↩
- Mariano Sánchez Soler, La familia Franco S. A., sur le surnom de « La Collares » et sur la réputation de Carmen Polo dans les joailleries de Madrid et de Galice. ↩
- Enquête d’elDiario.es, juin 2025, recueillant le témoignage d’un joaillier de Saint-Jacques-de-Compostelle sur la pratique consistant à baisser le rideau au passage de Carmen Polo et sur l’inspection fiscale qui frappait les commerçants osant facturer au Pardo. « Las joyerías echaban el cierre a la llegada de Carmen Polo ». ↩