Alianza Popular : chronologie documentaire d’une continuité politique, 1974-1978
Des associations du Movimiento à la rupture constitutionnelle
L’histoire d’Alianza Popular ne commence pas le 9 octobre 1976.
Cette date est celle de sa présentation publique. Elle n’est ni celle de la naissance de ses différentes composantes, ni celle de sa constitution juridique définitive, encore moins celle d’une rupture collective de ses fondateurs avec le régime auquel ils avaient appartenu.
Pour comprendre Alianza Popular, il faut commencer plus tôt.
Il faut revenir au moment où le régime franquiste lui-même cherche à organiser une pluralité politique limitée à l’intérieur de ses propres institutions, suivre ensuite les associations qui en sortent, leurs statuts, leurs dirigeants, leurs rapprochements, observer ce qu’ils disent de Franco, de la « rupture », de la démocratie et de la continuité de l’État, enfin regarder ce qu’ils font lorsque les étapes décisives arrivent : élections, amnistie, pouvoir constituant et Constitution.
La chronologie devient alors beaucoup plus instructive que l’étiquette.
Six des sept hommes autour desquels se stabilise Alianza Popular avaient été ministres de Franco.
Le septième appartenait lui aussi au personnel supérieur de son État.
Ils ne surgissent donc pas de la société civile au lendemain de la mort du dictateur.
Ils viennent du pouvoir.
21 décembre 1974 — Le régime organise ses propres « associations politiques »
Le décret-loi 7/1974 du 21 décembre 1974, portant Estatuto Jurídico del Derecho de Asociación Política, constitue le véritable point de départ institutionnel.
Le texte autorise des associations politiques, mais exclusivement « en el ámbito de la comunidad del Movimiento Nacional ». Elles doivent respecter les Principios del Movimiento Nacional et les Leyes Fundamentales del Reino. Leur fonction déclarée est même de contribuer à la permanence et au perfectionnement du Movimiento.
Il ne s’agit donc pas encore d’autoriser des partis démocratiques concurrents.
Il s’agit d’organiser une diversité politique à l’intérieur du système franquiste.
Cette distinction est capitale.
Plusieurs organisations qui participeront ultérieurement à la constitution d’Alianza Popular trouvent leur première reconnaissance institutionnelle dans ce dispositif.
Source primaire. Decreto-ley 7/1974, de 21 de diciembre, por el que se aprueba el Estatuto Jurídico del Derecho de Asociación Política, BOE nº 306, 23 décembre 1974 (BOE-A-1974-2049).
1975 — Les futures composantes s’organisent avant la mort de Franco
Plusieurs organisations possèdent déjà leurs programmes, mémoires ou statuts.
L’Unión del Pueblo Español (UDPE) publie notamment Unión del Pueblo Español. Escrito de presentación, Memoria y Estatutos, Madrid, 1975. Son dossier est également identifiable à l’Archivo General de la Administración dans les archives du Consejo Nacional del Movimiento, caja 10013.
L’Unión Nacional Española (UNE) dispose également d’une Memoria y Estatutos, publiée à Madrid en 1975. Un exemplaire est conservé à l’Ateneu Enciclopèdic Popular sous la référence 12937 C.514.
Nous ne sommes donc pas encore dans l’histoire d’Alianza Popular.
Nous sommes dans celle des structures politiques que le régime permet de constituer autour de ses propres familles.
11 février 1976 — AP existe politiquement avant de s’appeler AP
Le document est particulièrement important.
Le 11 février 1976, quatre organisations diffusent déjà un communiqué conjoint :
- Unión del Pueblo Español ;
- ANEPA ;
- Unión Nacional Española ;
- Frente Nacional Español.
Les représentants comprennent notamment Javier Carvajal pour l’UDPE, Enrique Thomas de Carranza pour ANEPA, José María Valiente pour l’UNE et Raimundo Fernández-Cuesta pour le Frente Nacional Español.
La question qui les rassemble préfigure exactement celle d’Alianza Popular : comment transformer le système sans déclarer illégitime l’ordre dont ils proviennent ?
Il ne s’agit pas encore de rupture.
Il s’agit de continuité adaptée.
Source primaire. Archivo General de la Administración, Cultura, Ministerio de Información y Turismo, Gabinete de Enlace, caja 8903, dossier UDPE, Comunicado conjunto de UDPE, ANEPA, UNE y FNE, Madrid, 11 février 1976.
24 mai 1976 — « Sans rupture ni risque »
Un deuxième communiqué collectif approfondit cette stratégie.
Le vocabulaire mérite d’être lu littéralement.
Il faut adapter « l’héritage reçu » aux nouvelles circonstances. L’avenir doit être construit « sin ruptura ni riesgo ».
Le texte accepte désormais l’idée d’une société pluraliste et participative, de libertés politiques plus larges et d’une certaine reconnaissance des particularismes régionaux. Mais il inscrit cette évolution dans la continuité de la monarchie instituée par le régime et de l’État existant.
La démocratie apparaît.
La rupture demeure refusée.
C’est cette combinaison que nous retrouverons quelques mois plus tard dans Alianza Popular.
Source primaire. AGA, Cultura, Ministerio de Información y Turismo, Gabinete de Enlace, caja 8899, dossier ANEPA, Comunicado conjunto ofrecido a los medios de comunicación y a las agencias de noticias, Madrid, 24 mai 1976.
14 juin 1976 — Une nouvelle loi d’association politique
La loi 21/1976 du 14 juin sur le droit d’association politique modifie le cadre juridique.
Elle impose notamment aux nouvelles organisations :
- une déclaration programmatique ;
- des statuts ;
- la définition de leurs organes dirigeants ;
- leurs procédures d’adhésion ;
- leurs règles d’administration.
Plus important encore, les associations déjà constituées selon le dispositif antérieur peuvent être adaptées au nouveau système.
Il existe donc une continuité administrative entre :
associations autorisées dans le Movimiento → associations politiques de 1976 → formations entrant dans la compétition électorale de 1977.
Source primaire. Ley 21/1976, de 14 de junio, sobre el derecho de asociación política, BOE, 16 juin 1976 (BOE-A-1976-11502).
Septembre-octobre 1976 — Les futurs fondateurs parlent encore le langage de la continuité
Quelques semaines avant la fondation d’AP, les déclarations sont particulièrement instructives.
L’UDPE de Cruz Martínez Esteruelas se proclame encore solidaire du passé et de sa légitimité. Martínez Esteruelas oppose la rupture, comprise comme revanche, à la réforme, comprise comme valorisation de l’héritage reçu.
Gonzalo Fernández de la Mora développe pour sa part la notion de « continuidad perfectiva del Estado ». Pour lui, la réforme devient progressivement inévitable, cela ne signifie pas qu’elle ait été son premier choix.
Federico Silva Muñoz admet la nécessité d’une nouvelle légitimité démocratique, tout en refusant de considérer qu’elle devrait nécessairement détruire la légitimité acquise pendant les décennies précédentes.
Ces nuances deviendront fondamentales en 1978.
9 octobre 1976 — Alianza Popular apparaît
Le 9 octobre 1976, sept hommes présentent Alianza Popular.
Six sont d’anciens ministres de Franco :
- Manuel Fraga Iribarne, ancien ministre de l’Information et du Tourisme, puis ministre de la Gobernación et vice-président ;
- Laureano López Rodó, ministre et l’un des principaux responsables de la planification économique franquiste ;
- Federico Silva Muñoz, ancien ministre des Travaux publics ;
- Gonzalo Fernández de la Mora, ancien ministre des Travaux publics ;
- Licinio de la Fuente, ancien ministre du Travail ;
- Cruz Martínez Esteruelas, ancien ministre de la Planification puis de l’Éducation et de la Science.
Le septième, Enrique Thomas de Carranza, appartient lui aussi au personnel supérieur de l’administration et de la diplomatie franquistes.
Mais il serait déjà anachronique de prétendre que sept partis juridiquement stabilisés fusionnent ce jour-là.
Ce n’est pas ce que montrent les documents.
Fraga représente Reforma Democrática. Fernández de la Mora représente Unión Nacional Española. Martínez Esteruelas représente l’Unión del Pueblo Español. Thomas de Carranza appartient encore à ANEPA. Silva Muñoz vient de rompre avec l’UDE, Acción Democrática Española n’est pas encore complètement constituée. López Rodó représente un courant qui deviendra Acción Regional. Licinio de la Fuente consolidera ensuite Democracia Social.
Alianza Popular naît donc politiquement comme une alliance de personnalités, de courants et d’associations encore en mouvement.
Octobre 1976 — « La palabra franquista no nos deshonra »
Manuel Fraga ne cherche alors nullement à nier les origines de la nouvelle formation.
Interrogé sur l’emploi du qualificatif « franquiste » à propos des hommes d’AP, il répond : « la palabra franquista no nos deshonra ».
Cette déclaration doit rester dans toute historiographie sérieuse de la formation.
Elle interdit de transformer après coup l’origine franquiste des fondateurs en accusation inventée par leurs adversaires.
Eux-mêmes ne la niaient pas.
1976-1977 — Le manifeste : démocratie et « continuité perfective »
Le Manifiesto y Programa común de Alianza Popular, conservé aujourd’hui encore par le Partido Popular lui-même, constitue probablement la source doctrinale la plus importante.
Le texte accepte :
- le suffrage universel ;
- la démocratie représentative ;
- certains droits fondamentaux ;
- l’État de droit.
Mais il rejette simultanément la rupture. Il réclame « respeto para la obra de un pueblo durante casi medio siglo ». Et il adopte l’expression « continuidad perfectiva ».
C’est probablement la formule qui décrit le mieux l’Alianza Popular originelle.
Il ne s’agit pas simplement de conserver le régime franquiste tel quel. Mais il ne s’agit certainement pas davantage de considérer la démocratie comme une nouvelle légitimité construite sur la condamnation de celui-ci.
La doctrine est alors : transformer sans désavouer, démocratiser sans rompre, continuer en perfectionnant.
Source primaire. Manifiesto y Programa común de Alianza Popular, 1976-1977, reproduction conservée par le Partido Popular.
Novembre 1976 — La réforme devient acceptable
Une évolution commence néanmoins.
Martínez Esteruelas indique qu’AP soutiendra la Ley para la Reforma Política.
Ce vote est essentiel.
L’acceptation de la réforme ne signifie cependant toujours pas que les hommes d’AP acceptent un processus constituant entièrement nouveau.
La suite le démontrera.
26 novembre 1976 — Acción Democrática Española
L’Acción Democrática Española de Federico Silva Muñoz se constitue formellement.
Le dossier du Registro de Partidos Políticos est particulièrement riche : RPP, carpeta 35. Il contient notamment :
- l’acte notarié constitutif du 26 novembre 1976 ;
- une déclaration programmatique en 23 points ;
- des statuts comprenant 47 articles.
Ce dossier constitue une source primaire essentielle pour suivre la doctrine de Silva avant son entrée définitive dans AP.
Décembre 1976 — Reforma Democrática se constitue définitivement
Reforma Democrática tient son premier congrès.
Ses statuts et son programme sont adoptés.
Fraga défend une réforme placée entre deux ennemis : l’immobilisme et la rupture.
Quelques semaines plus tard, le 1ᵉʳ février 1977, il définira Franco comme un homme qui n’était « évidemment pas démocrate », tout en continuant à le considérer comme un grand homme d’État.
Cette phrase résume parfaitement son positionnement : la démocratie est devenue nécessaire, le passé n’a pas pour autant à être condamné.
Janvier-février 1977 — La crise ANEPA et la naissance d’Unión Social Popular
L’adhésion de Thomas de Carranza à Alianza Popular déclenche une crise dans ANEPA.
Il perd la présidence de l’organisation et reconstitue son courant sous le nom d’Unión Social Popular.
Il explique alors que le programme de la nouvelle organisation reprend celui qu’ANEPA défendait sous sa présidence, avec les modifications qui avaient précisément provoqué la rupture.
C’est un exemple important.
AP ne se constitue pas simplement par rassemblement.
Elle se constitue aussi par scissions, déplacements d’appareils, recompositions et absorptions.
3 février 1977 — Acción Regional
La première assemblée générale d’Acción Regional, dirigée par Laureano López Rodó, se tient le 3 février.
Son dossier est conservé au Registro de Partidos Políticos, carpeta 32. Le projet statutaire comptait 43 articles, le texte définitif en comprend 45. Une publication de 1977 rassemble :
- discours de López Rodó ;
- programme ;
- statuts ;
- composition du comité exécutif.
López Rodó refuse de se présenter comme partisan du maintien pur et simple du régime disparu. Mais il refuse tout autant de considérer ses responsabilités passées comme quelque chose dont il devrait se repentir.
5-6 mars 1977 — Premier Congrès national d’Alianza Popular
Voici le véritable moment de stabilisation politique.
Les sept organisations composant désormais la Federación de Alianza Popular sont :
- Reforma Democrática ;
- Unión del Pueblo Español ;
- Unión Nacional Española ;
- Acción Democrática Española ;
- Acción Regional ;
- Democracia Social ;
- Unión Social Popular.
Le congrès approuve la Fédération par acclamation. Federico Silva Muñoz devient président de la Fédération. Manuel Fraga devient secrétaire général. Une commission reçoit parallèlement la mission de préparer la fusion de plusieurs composantes.
La documentation conservée est particulièrement importante. AP publie elle-même Discursos pronunciados en el I Congreso Nacional de Alianza Popular, 5-6 de marzo de 1977. Le discours de Fraga y figure notamment aux pages 61-69. Une autre publication s’intitule ¿Qué es Alianza Popular? I Congreso Nacional de Alianza Popular.
Enfin, la Biblioteca Nacional de España conserve deux cassettes enregistrées le 5 mars 1977 lors de l’assemblée constitutive d’Acción Democrática Española organisée à l’occasion du congrès. On peut y entendre notamment Silva Muñoz, Fraga, Fernández de la Mora, López Rodó, Licinio de la Fuente, Thomas de Carranza et Martínez Esteruelas.
Autrement dit : leurs propres voix sont conservées.
22 mars 1977 — Inscription de la Fédération
Le 22 mars 1977, la Federación de Alianza Popular est inscrite.
La pièce se trouve au Registro de Partidos Políticos, carpeta 171.
Cette chemise est l’une des pièces indispensables à toute étude juridique d’AP.
1ᵉʳ avril 1977 — L’autre part de la succession
On les crédite volontiers d’avoir revendiqué tout haut l’héritage spirituel. Reste la part dont ils parlaient moins. Pendant qu’ils font enregistrer leur parti neuf, le décret-loi 23/1977 dissout la Secrétairerie générale du Movimiento et garantit aux fonctionnaires du parti unique leurs « derechos legalmente adquiridos », avec pleine intégration dans l’administration de l’État. Le parti unique s’éteint. Ses hommes et son patrimoine, eux, changent simplement de tutelle. La démocratie héritait de la maison, meublée. Le mot « franquiste » ne déshonorait personne. Le mobilier non plus.
Source primaire. Real Decreto-ley 23/1977, de 1 de abril, sobre reestructuración de los órganos dependientes del Consejo Nacional y nuevo régimen jurídico de las Asociaciones, funcionarios y patrimonio del Movimiento, BOE, 7 avril 1977 (BOE-A-1977-8855).
Avril 1977 — Vers le Partido Unido de Alianza Popular
Cinq des sept organisations décident ensuite de fusionner :
- Reforma Democrática ;
- Acción Regional ;
- Democracia Social ;
- Unión del Pueblo Español ;
- Unión Social Popular.
Acción Democrática Española de Silva Muñoz et Unión Nacional Española de Fernández de la Mora restent alors autonomes mais fédérées.
Le 20 avril 1977, Fraga adresse au ministre de la Gobernación la demande de reconnaissance du nouveau parti. Une partie du dossier se trouve dans RPP, carpeta 242, sous une référence particulièrement intéressante : « Partido Popular -2 ». Le dossier contient notamment un certificat de Javier Carvajal Ferrer concernant l’intégration de l’UDPE.
21 avril 1977 — Constitution du Partido Unido de Alianza Popular
Un acte notarié constitue formellement le Partido Unido de Alianza Popular (PUAP). Il comprend notamment :
- l’acte constitutif ;
- la déclaration programmatique ;
- les statuts du nouveau parti.
Cette étape est essentielle parce qu’elle constitue la personne juridique dont la chaîne registrale conduira ultérieurement au Partido Popular.
4 mai 1977 — Inscription du PUAP
Le Partido Unido de Alianza Popular est inscrit au Registro de Partidos Políticos. La pièce est conservée dans RPP, carpeta 244.
Il serait donc erroné de limiter la recherche documentaire à cette seule chemise. La constitution juridique d’AP doit au minimum être reconstruite à partir de :
carpeta 171 → carpeta 242 → carpeta 244.
À ces pièces doivent être ajoutés les dossiers particuliers des organisations fondatrices :
- UNE : carpeta 3 ;
- Acción Regional : carpeta 32 ;
- Acción Democrática Española : carpeta 35 ;
- ainsi que les dossiers de Reforma Democrática, Democracia Social et Unión Social Popular.
Mai 1977 — Silva refuse encore les Cortes constituantes
À quelques semaines des élections, Federico Silva Muñoz continue à défendre publiquement Franco et refuse que les nouvelles Cortes deviennent véritablement constituantes. Il demeure également hostile à la légalisation du Partido Comunista.
Cette déclaration est capitale.
Elle démontre que participer à une élection démocratique ne signifie pas encore accepter toutes les conséquences du principe de souveraineté populaire.
Chez Silva, les élections : oui. La rupture constituante avec la légitimité précédente : non.
15 juin 1977 — Premières élections générales
Alianza Popular participe aux premières élections générales depuis février 1936.
Cinq des principaux fondateurs obtiennent un siège :
- Fraga ;
- López Rodó ;
- Silva Muñoz ;
- Fernández de la Mora ;
- Licinio de la Fuente.
Martínez Esteruelas n’est pas élu. Thomas de Carranza non plus.
Cette représentation parlementaire devient désormais le laboratoire dans lequel les différentes conceptions d’AP vont se séparer.
21 juin 1977 — Une nouvelle légalité démocratique
Six jours après les élections, José Maldonado et Fernando Valera annoncent que les institutions de la République espagnole en exil mettent fin à la mission historique qu’elles s’étaient imposée.
La formulation doit être conservée avec précision.
Elles ne proclament pas « la fin de la République ». Elles reconnaissent qu’après les élections peut désormais apparaître une « nueva legalidad democrática ».
Cette date constitue par conséquent une césure essentielle dans notre propre lecture juridique.
Le 21 juin 1977 ne rend évidemment pas rétroactivement légal le soulèvement de 1936. Mais les institutions républicaines elles-mêmes reconnaissent désormais l’émergence d’un nouvel ordre démocratique issu du suffrage.
Octobre 1977 — La loi d’amnistie : AP s’abstient
Un autre moment doit impérativement être intégré à la chronologie.
Lors du vote de la loi d’amnistie, Alianza Popular s’abstient.
Son opposition ne porte pourtant pas sur les dispositions qui étendent l’amnistie aux éventuels délits commis par les autorités, fonctionnaires et agents de l’ordre public contre les droits des personnes.
AP ne réclame pas leur suppression.
Son porte-parole, Antonio Carro, ancien ministre de Franco, explique surtout que l’amnistie va trop loin lorsqu’elle bénéficie à des personnes ayant recouru à la violence.
L’épisode est historiquement remarquable.
D’anciennes autorités du régime franquiste examinent une loi qui parle expressément des « delitos » susceptibles d’avoir été commis par les autorités et agents du régime antérieur.
Elles ne s’opposent pas à leur amnistie.
Mais elles refusent de voter favorablement l’ensemble du texte parce qu’elles considèrent excessive l’amnistie accordée à certains opposants.
La question de leurs motivations profondes reste ouverte.
Le fait, lui, ne l’est pas : AP s’abstient.
17 décembre 1977 — L’UNE retire le Movimiento de ses statuts
Un changement particulièrement révélateur se produit dans l’Unión Nacional Española de Fernández de la Mora.
Ses nouveaux statuts retirent plusieurs références devenues politiquement et juridiquement impossibles :
- Consejo Nacional ;
- Movimiento Nacional ;
- unidad sindical.
Même une référence à « l’unité morale de l’Église » est reformulée.
Cette évolution est historiographiquement précieuse parce que nous pouvons observer matériellement les mots qui disparaissent.
Mais il faut immédiatement ajouter le paradoxe : moins d’un an plus tard, Fernández de la Mora vote contre la Constitution.
Ainsi, l’effacement du vocabulaire institutionnel franquiste n’équivaut pas à l’acceptation nécessaire de la nouvelle légitimité constitutionnelle.
1978 — La Constitution agit comme un révélateur
C’est finalement la Constitution qui oblige les différentes familles d’AP à choisir.
Les cinq principaux fondateurs élus en 1977 se divisent :
- Manuel Fraga : oui ;
- Laureano López Rodó : oui ;
- Federico Silva Muñoz : non ;
- Gonzalo Fernández de la Mora : non ;
- Licinio de la Fuente : abstention.
Au total, parmi les seize députés d’Alianza Popular, 8 votent oui, 5 votent non et 3 s’abstiennent.
Ce résultat vaut davantage qu’une déclaration doctrinale.
Il constitue presque une radiographie de l’Alianza Popular originelle.
31 octobre 1978 — La frontière constitutionnelle
Fraga accepte la Constitution malgré ses réserves, notamment sur :
- les « nationalités » ;
- l’autonomie territoriale ;
- la représentation proportionnelle ;
- certaines dispositions économiques et sociales.
Mais il accepte désormais que le nouvel ordre constitutionnel constitue la règle légitime du jeu politique.
López Rodó franchit la même frontière. Silva et Fernández de la Mora la refusent. Licinio reste entre les deux.
La Constitution ne transforme donc pas magiquement l’Alianza Popular de 1976 en parti constitutionnel homogène.
Elle la trie.
Les secteurs qui acceptent le nouvel ordre demeurent ou deviennent le noyau de sa transformation future. Certains de ceux qui le refusent partiront.
La démocratisation d’AP n’est donc pas seulement une conversion idéologique.
Elle repose également sur un mécanisme beaucoup plus concret : adaptation, sélection et départ des irréconciliables.
Une chronologie qui interdit deux récits simplistes
Cette histoire documentaire oblige finalement à refuser deux versions également insuffisantes.
La première consisterait à dire que « Alianza Popular n’est rien d’autre que le franquisme continué sous un autre nom ». Les transformations de 1977-1978, l’acceptation finale de la Constitution par une partie de ses dirigeants et le départ des secteurs les plus irréconciliables rendent cette formulation trop sommaire.
Mais la version inverse est encore moins défendable, celle qui voudrait qu’« Alianza Popular soit née comme une droite démocratique réformiste indépendante du régime précédent ». Les biographies des fondateurs, les associations du Movimiento, les statuts de 1975, les communiqués de février et mai 1976, le refus de la rupture, la « continuidad perfectiva » et les déclarations des intéressés eux-mêmes l’interdisent.
La réalité documentaire est plus intéressante.
Alianza Popular constitue l’une des voies par lesquelles une partie des élites politiques du régime franquiste tente de se transformer en force électorale et parlementaire sans commencer par condamner la légitimité historique dont elle provient.
Tous ne parcourent pas ensuite la même distance. Fraga et López Rodó finissent par accepter l’ordre constitutionnel. Silva et Fernández de la Mora s’arrêtent avant lui. Licinio hésite.
Ce n’est donc pas en octobre 1976 qu’il faut dater une improbable conversion collective.
Il faut suivre la transformation homme par homme, organisation par organisation, statut par statut et vote par vote.
Et c’est précisément ce que permettent les archives.
Chronologie documentaire synthétique
21 décembre 1974 — Statut franquiste des associations politiques à l’intérieur du Movimiento Nacional.
1975 — Statuts et mémoires des premières organisations : UDPE, UNE et autres associations.
11 février 1976 — Communiqué conjoint UDPE-ANEPA-UNE-FNE : recherche d’une transformation sans rupture.
24 mai 1976 — Nouveau communiqué : adaptation de « l’héritage reçu », « sin ruptura ni riesgo ».
14 juin 1976 — Nouvelle loi sur le droit d’association politique.
septembre-octobre 1976 — Déclarations en faveur de la continuité et de la réforme.
9 octobre 1976 — Présentation publique d’Alianza Popular.
26 novembre 1976 — Constitution d’Acción Democrática Española.
décembre 1976 — Premier congrès de Reforma Democrática.
janvier-février 1977 — Scission d’ANEPA, naissance d’Unión Social Popular.
3 février 1977 — Première assemblée générale d’Acción Regional.
5-6 mars 1977 — Ier Congrès national d’Alianza Popular, constitution de la Fédération.
22 mars 1977 — Inscription de la Federación de Alianza Popular, RPP carpeta 171.
1ᵉʳ avril 1977 — Dissolution de la Secrétairerie générale du Movimiento, dont les fonctionnaires et le patrimoine passent à l’État (décret-loi 23/1977).
20 avril 1977 — Démarches de Fraga pour la reconnaissance du Partido Unido, RPP carpeta 242.
21 avril 1977 — Acte notarié de constitution du Partido Unido de Alianza Popular.
4 mai 1977 — Inscription du PUAP, RPP carpeta 244.
15 juin 1977 — Premières élections générales.
21 juin 1977 — Les institutions républicaines en exil mettent fin à leur mission et reconnaissent l’émergence d’une nouvelle légalité démocratique.
14 octobre 1977 — Vote de la loi d’amnistie, AP s’abstient.
17 décembre 1977 — L’UNE retire de ses statuts plusieurs références explicites au Movimiento.
31 octobre 1978 — Vote définitif de la Constitution : AP éclate entre oui, non et abstention.
Sources primaires et archives
Textes officiels
- Decreto-ley 7/1974, de 21 de diciembre, Estatuto Jurídico del Derecho de Asociación Política, BOE (BOE-A-1974-2049).
- Ley 21/1976, de 14 de junio, sobre el derecho de asociación política, BOE (BOE-A-1976-11502).
- Real Decreto-ley 23/1977, de 1 de abril, sobre reestructuración de los órganos dependientes del Consejo Nacional y nuevo régimen jurídico de las Asociaciones, funcionarios y patrimonio del Movimiento, BOE (BOE-A-1977-8855).
- Registro de Partidos Políticos, Ministerio del Interior : Federación de Alianza Popular (carpeta 171) ; documentation relative au Partido Unido (carpeta 242) ; Partido Unido de Alianza Popular (carpeta 244) ; Unión Nacional Española (carpeta 3) ; Acción Regional (carpeta 32) ; Acción Democrática Española (carpeta 35).
Archivo General de la Administración
- AGA, Cultura, Ministerio de Información y Turismo, Gabinete de Enlace, caja 8903 : Comunicado conjunto de UDPE, ANEPA, UNE y FNE, Madrid, 11 février 1976.
- AGA, Cultura, MIT, Gabinete de Enlace, caja 8899 : Comunicado conjunto ofrecido a los medios de comunicación y a las agencias de noticias, Madrid, 24 mai 1976.
- AGA, Consejo Nacional del Movimiento, caja 10013 : documentation relative à l’UDPE.
Sources produites par Alianza Popular et ses composantes
- Unión del Pueblo Español. Escrito de presentación, Memoria y Estatutos, Madrid, 1975.
- Unión Nacional Española. Memoria y Estatutos, Madrid, 1975.
- Discursos pronunciados en el I Congreso Nacional de Alianza Popular, 5-6 de marzo de 1977, AP, Madrid, 1977.
- ¿Qué es Alianza Popular? I Congreso Nacional de Alianza Popular, Madrid, 1977.
- Manifiesto y Programa común de Alianza Popular, 1976-1977.
Biblioteca Nacional de España
- Enregistrement sonore du 5 mars 1977, deux cassettes, assemblée constitutive d’Acción Democrática Española pendant le Ier Congrès d’Alianza Popular : interventions de Silva Muñoz, Fraga, Fernández de la Mora, López Rodó, Licinio de la Fuente, Thomas de Carranza, Martínez Esteruelas et autres responsables.
Presse contemporaine
- El País, octobre 1976-mai 1977 : déclarations de Fraga, Fernández de la Mora, Silva Muñoz, Martínez Esteruelas, López Rodó et Licinio de la Fuente.
- La Vanguardia, janvier 1977 : crise d’ANEPA et constitution d’Unión Social Popular.
Références historiographiques
Miguel Ángel del Río Morillas, « El nacimiento de Alianza Popular como confluencia de proyectos de supervivencia franquista (1974-1976) », Segle XX. Revista catalana d’història, nº 9, 2016, pp. 107-134, et travaux consacrés à la naissance d’Alianza Popular et à la convergence des différentes cultures politiques issues du franquisme.
Son apport est particulièrement important pour la localisation et l’exploitation des dossiers du Registro de Partidos Políticos, des archives du Gabinete de Enlace et des différentes déclarations programmatiques des composantes d’AP. Il permet surtout de corriger l’image rétrospective d’une Alianza Popular née toute constituée autour de sept partis déjà stabilisés : les documents révèlent au contraire un processus de regroupement commencé avant AP, fait de rapprochements, scissions, transformations et fusions successives.
Conclusion
Alianza Popular n’a pas un acte de naissance.
Elle possède une généalogie.
Cette généalogie commence dans les associations politiques autorisées par le régime franquiste, elle passe par les tentatives de février et mai 1976 pour préserver une continuité de l’État sans rupture, elle prend le nom d’Alianza Popular en octobre, devient Fédération en mars 1977, Partido Unido en avril-mai, entre au Parlement en juin, puis se fracture devant la Constitution en octobre 1978.
Entre ces dates, un vocabulaire se transforme.
Movimiento.
Héritage reçu.
Continuité perfective.
Réforme.
Démocratie.
Constitution.
Les mots ne changent pas tous le même jour.
Les hommes non plus.
C’est précisément pourquoi l’histoire d’Alianza Popular doit être écrite à partir de la chronologie documentaire, plutôt qu’à partir du récit que ses héritiers ont ensuite construit de leur propre naissance.