Présentation d’une enquête en feuilleton et des risques qu’elle comporte
« Ôtez la justice, et que sont les royaumes, sinon de vastes brigandages ? »
Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre IV, chapitre 4.
Nommer le système
Il faut commencer par le mot, puisque c’est lui qui fera scandale.
Je n’ai pas commencé par décider que Franco était un parrain. J’ai commencé par me demander pourquoi le vocabulaire du clan, de la faveur, du silence et de la mafia revenait si souvent lorsqu’il était question des intérêts constitués sous le franquisme.
Le rapprochement n’est pas né d’une boutade personnelle. Dès 1970, Jesús Ynfante intitulait son enquête sur l’Opus Dei sous Franco La prodigiosa aventura del Opus Dei. Génesis y desarrollo de la Santa Mafia.1 Plus tard, les travaux d’Ángel Viñas, de Mariano Sánchez Soler et de Paul Preston documentèrent, chacun selon sa méthode, l’enrichissement de Franco, celui de sa famille et la corruption structurelle qui accompagna le régime.2
Le mot me parut d’abord excessif. Puis vinrent les textes, les archives, les images officielles du NO-DO, les témoignages sur le comportement de Carmen Polo, les souvenirs de l’Espagne de mon enfance et plus de cinquante années de lectures.
Mes souvenirs n’étaient pas des preuves. Ils étaient les questions auxquelles les archives devaient répondre.
Peu à peu, le rapprochement cessa d’être une formule. Les mêmes comportements revenaient : la faveur accordée comme une dette, l’enrichissement autorisé comme une laisse, la famille placée au-dessus de la règle commune, la justice tenue à distance, les obligés protégés tant qu’ils demeuraient fidèles. Et, derrière tout cela, la peur, car il n’est pas de parrain sans la crainte de ce qu’il peut reprendre, détruire ou faire disparaître.
Au centre se trouvait toujours le même homme. Le mot qui finit par définir le mieux sa fonction ne fut ni général, ni dictateur, ni même Caudillo.
Ce mot fut : parrain.
D’où j’écris
Je l’avoue et le confesse, sans le moindre mea culpa : je regarde cette histoire depuis la légitimité et la légalité républicaines.
La seule autorité espagnole qui, à mes yeux, demeura légitime après la défaite fut celle du gouvernement de la République en exil. Je ne considère donc pas le franquisme comme un gouvernement espagnol parmi d’autres, plus autoritaire que ceux qui le précédèrent ou lui succédèrent, mais comme le pouvoir durablement installé par une rébellion militaire victorieuse.
Ce point de départ n’est ni dissimulé ni honteux. Il ne me dispense pas de produire les preuves. Il m’oblige, au contraire, à distinguer ce que je crois, ce que je sais et ce que je peux démontrer. Mais je refuse de placer sur le même plan le gouvernement constitutionnel et les militaires qui se soulevèrent contre lui, les défenseurs de la légalité et ceux qui la détruisirent, les fusillés et les hommes qui s’emparèrent de leurs biens.
Ce serait appeler impartialité ce qui ne serait, en réalité, qu’une dernière victoire accordée aux vainqueurs.
Franco était un criminel
Pourquoi partir de la légalité républicaine ? Parce que, tout simplement, au regard des lois espagnoles en vigueur en juillet 1936, Franco était un criminel.
Le mot n’est pas une injure rétrospective. Il procède de la loi que Franco viola.
L’article 238 du Code pénal de 1932 qualifiait de rebelles ceux qui se soulevaient publiquement et en hostilité ouverte contre le gouvernement constitutionnel afin, notamment, de destituer le chef de l’État, d’empêcher les Cortes de se réunir ou de délibérer, d’usurper les fonctions des ministres ou de soustraire des corps de troupes à l’obéissance du gouvernement.3 Le Code de justice militaire punissait également la rébellion conduite, soutenue ou assistée par des militaires.4
Franco accomplit précisément les actes que ces textes définissaient et réprimaient.
Il ne fut jamais jugé pour ce crime parce qu’il remporta la guerre, s’empara des tribunaux et transforma les accusateurs possibles en accusés. L’absence de condamnation ne prouve pas son innocence. Elle mesure l’étendue de sa victoire.
Franco ne fut pas innocenté. Il devint le maître du tribunal.
Sa victoire lui donna l’État, l’armée, la police, les prisons et le pouvoir d’écrire ses propres lois. Elle ne transforma pas le crime initial en acte légitime. Elle permit seulement à ses auteurs de fermer l’enquête, de renverser les qualifications et de condamner pour rébellion ceux qui étaient demeurés fidèles au pouvoir constitutionnel.
Le franquisme produisit une législation et l’imposa pendant près de quarante ans. Je n’en nie pas l’existence juridique effective. Je lui refuse la vertu de blanchir son origine. Une légalité fabriquée par les vainqueurs peut organiser un État ; elle ne peut absoudre le coup de force qui leur en donna possession.
La reconnaissance ultérieure du régime par des puissances étrangères n’y change rien. Reconnaître un gouvernement de fait, c’est constater qu’il contrôle un territoire et décider d’entretenir des relations avec lui. Ce n’est ni légitimer son origine ni absoudre ses crimes. La reconnaissance diplomatique obéit à des rapports de force, à des intérêts économiques et à des calculs internationaux. Elle ne constitue pas un jugement.5
Les chancelleries ne siègent pas en cour d’appel.
Le régime franquiste fut donc un régime criminel dans son origine comme dans ses pratiques. Sa victoire lui donna la puissance d’imposer sa légalité. Elle ne lui donna jamais le pouvoir de rendre légitime le crime par lequel il était né.
Des historiens et des histrions
C’est aussi pourquoi j’emploie le mot histrions.
Certains préféreront peut-être celui de thuriféraires. Je le trouve moins juste. Le thuriféraire encense ; l’histrion joue. Or un comédien jouant à l’historien ne cesse pas, pour autant, d’être un comédien.
Je n’appelle pas histrions les historiens qui discutent mes conclusions, contestent mes analogies ou produisent des documents capables de me donner tort. Une enquête qui refuserait la contradiction ne serait qu’un sermon accompagné de notes.
J’appelle ainsi ceux qui jouent l’impartialité après avoir retiré de la scène le fait qui dérange leur représentation : au regard des lois espagnoles en vigueur en juillet 1936, Franco avait commis le crime de rébellion contre le gouvernement constitutionnel.
Au commencement, il n’existait pas deux légitimités équivalentes ni deux armées également rebelles. Il existait un gouvernement constitutionnel et des militaires qui s’étaient soulevés contre lui. Que la guerre ait ensuite produit deux territoires, deux administrations, deux appareils militaires et des crimes dans les deux zones ne modifie pas la nature de l’acte qui la rendit possible.
Certains historiens commencent pourtant le récit après l’effraction. Ils installent l’occupant et le propriétaire dans la même pièce, puis les présentent comme deux adversaires également responsables d’une querelle dont l’origine se perdrait dans la nuit des passions espagnoles.
Ils décrivent avec minutie les violences commises dans la zone républicaine, mais réduisent le soulèvement militaire à un épisode presque administratif : une révolte, un pronunciamiento, une rupture devenue guerre parce que chacun aurait refusé de céder. La légalité républicaine disparaît, le crime de rébellion s’efface et la victoire militaire finit par produire sa propre innocence.
Une omission isolée peut être une erreur. Une omission répétée, maintenue malgré les textes, devient une méthode. Lorsqu’un historien connaît le Code pénal de 1932, décrit la préparation du coup d’État, suit les déplacements des conspirateurs, compte leurs avions, identifie leurs bailleurs de fonds, mais ne rappelle jamais que la loi qualifiait leurs actes de crime, l’oubli cesse de ressembler à une inadvertance. Il devient un choix de mise en scène, car on ne tait pas par mégarde le seul fait qui contrarie le rôle que l’on s’est donné.
Un historien qui procède ainsi ne restitue pas l’Histoire. Il la joue.
Voilà l’histrion.
De l’hypothèse à l’anatomie
C’est pourquoi j’appelle le franquisme une mafia. Je le fais en connaissance de cause, sans le confort du guillemet qui s’excuse ni la prudence de la métaphore qui recule.
Le lecteur pressé y verra une injure. Ce serait mal lire. Une injure ne se démontre pas : elle se lance. Ce que j’entreprends ici est l’inverse, une reconstruction, épisode après épisode et pièce après pièce, des faits qui autorisent à donner à ce régime le nom qui, au terme de l’enquête, m’a paru lui convenir.
Je ne prétends pas identifier le franquisme à une mafia historique particulière ni lui appliquer rétroactivement une qualification pénale conçue pour une organisation criminelle clandestine. Le mot mafia désigne ici un mode historique de fonctionnement : un système dans lequel le clan, la violence, la faveur, l’enrichissement privé, le silence, la protection des obligés et l’impunité se soutiennent mutuellement.
Il ne s’agit donc pas d’une comparaison décorative. Le mot constitue une hypothèse au commencement de l’enquête et une conclusion si les faits la confirment.
Les organes de ce système peuvent être énumérés, datés et documentés : un clan familial qui accapare les fonctions, les biens et les privilèges sous la protection de la violence ; un échange de faveurs qui transforme les bénéficiaires en obligés ; une loi du silence fondée sur la complicité et la peur ; une confusion organisée du public et du privé, où l’autorité devient faveur, la faveur propriété et la propriété héritage.
Et, par-dessus tout, la transmission : cette faculté de faire passer le butin d’une génération à l’autre jusqu’à ce qu’il se présente comme un patrimoine sans histoire.
Il y eut un bailleur de fonds, qui avança le capital du crime et se fit rembourser avec intérêts. Il y eut un parrain, qui ne se pensait pas voleur parce qu’il se croyait propriétaire de la maison nationale. Il y eut le « Monsignore », qui bénit le coup d’État en croisade et échangea l’absolution contre des privilèges. Il y eut un conseiller pour écrire les règles, puis un autre pour les moderniser lorsque le premier eut fait son temps.
Il y eut une famille pour faire fructifier, un comptable de sang pour tenir les livres et une classe entière d’obligés cousus par la faveur, retenus par la menace. Il y eut un racket qui prit le nom de souscription patriotique ou de monnaie républicaine déclarée « papier-monnaie ennemi ».
Et il y eut, sous tout cela, portant tout cela, la violence, sans laquelle rien de ce qui précède n’aurait été possible.
Les rôles sont identifiés. Il reste à produire les pièces.
Une mafia devenue l’État
Reste une objection, et c’est la plus sérieuse. Je veux la formuler moi-même avant qu’on me l’oppose.
Une mafia opère ordinairement contre l’État, en marge de lui, ou cherche à pénétrer ses institutions. Ce clan-là était devenu l’État et n’en craignait rien.
Il ne corrompait pas les juges : il les nommait. Il ne fuyait pas l’inspection du fisc : il décidait qu’elle n’aurait pas lieu. Il ne cherchait pas seulement à contourner la loi : il disposait du pouvoir de l’écrire, de la suspendre et de gracier ceux qu’elle atteignait.
Ce n’est pourtant pas la seule absorption de l’État qui fonde la comparaison. Toute dictature ne constitue pas nécessairement une mafia. Ce qui caractérise le système étudié ici est l’usage clanique, privatif et rémunérateur de la puissance publique : l’État employé pour enrichir, protéger et perpétuer un groupe d’intérêts personnels, familiaux, politiques et économiques, tandis que la violence garantissait le silence des victimes et la fidélité des bénéficiaires.
Loin d’affaiblir la comparaison, cette différence l’aggrave. Le système n’avait plus besoin de contourner la police, la justice ou l’administration puisqu’il les avait absorbées.
Le crime organisé rêve de l’impunité. Le franquisme l’obtint en se faisant loi.
C’est pourquoi je parle d’un système presque parfait. Non par admiration, on l’aura compris, mais parce que le seul défaut d’une mécanique d’impunité est qu’un jour la mémoire, les archives et la justice peuvent entreprendre de la démonter.
Le Caudillo et le parrain
Le mot Caudillo appartenait à la représentation officielle. Il élevait l’autorité personnelle au rang de vocation historique : chef militaire, sauveur providentiel, père de la nation, homme placé au-dessus des partis et des intérêts.
Le mot parrain en décrit l’envers matériel : celui qui distribue les privilèges, protège ses fidèles, surveille ses rivaux, arbitre entre les factions et garantit l’impunité aussi longtemps que demeure la loyauté.
Le Caudillo était le personnage montré au peuple ; le parrain était la fonction exercée dans la maison du pouvoir.
Franco ne fut pas un doctrinaire systématique. Il possédait un noyau de convictions parfaitement reconnaissable : nationalisme espagnol centralisateur, catholicisme politique, anticommunisme, militarisme, antilibéralisme et conception hiérarchique de la société. Mais il ne permit jamais qu’une doctrine, une institution ou une faction acquît une autorité supérieure à la sienne.
La Phalange était fasciste, les monarchistes traditionalistes, l’Église national-catholique et les technocrates développementalistes. Franco utilisait leurs hommes et leurs langages, puis les écartait lorsqu’ils menaçaient de prendre trop de place.
La question décisive n’était pas : pensaient-ils comme lui ? Elle était : demeuraient-ils avec lui ?
Les doctrines pouvaient changer. La dépendance devait demeurer.
Il entretenait autour de lui des familles rivales : militaires, phalangistes, monarchistes, carlistes, prélats, technocrates, banquiers et industriels. Il veillait à ce qu’aucune ne pût exister politiquement sans son arbitrage.
Il ne supprimait pas leurs rivalités : il les administrait. Chacune pouvait espérer une faveur de lui et craindre sa disgrâce.
Le Caudillo était le nom officiel de l’autorité. Le parrain en était le fonctionnement réel.
Entre les deux se tenait la peur.
La peur comme principe de gouvernement
Il n’est pas de parrain sans la peur, ni de pouvoir mafieux sans la certitude qu’une protection peut être retirée.
La terreur du parrain ne réside pas seulement dans les violences qu’il ordonne. Elle tient à la conviction qu’il peut frapper, ruiner, disgracier, abandonner ou livrer, et qu’aucune autorité supérieure ne viendra protéger celui qu’il a condamné.
Le véritable pouvoir du parrain commence lorsque la violence n’a plus besoin d’être exercée à chaque instant. Une fois les massacres, les exécutions, les disparitions, les emprisonnements et les spoliations accomplis, leur souvenir suffit à instruire les survivants.
La terreur devient une connaissance collective. Chacun sait ce qui peut arriver.
On donne sans qu’il soit nécessaire de réclamer brutalement. On se tait sans recevoir d’ordre. On devance le désir du chef. On surveille son voisin. On transforme la soumission en fidélité affichée.
La terreur devient ainsi un crédit : le parrain n’a pas besoin de tuer aujourd’hui parce que tous savent qu’il a tué hier et qu’il peut recommencer demain.
Cette peur traverse tout le feuilleton. Elle se tient derrière les souscriptions dites patriotiques, car ne pas donner pouvait désigner un suspect. Elle accompagne la remise de la monnaie républicaine, car derrière le reçu se profilait le peloton. Elle retient les obligés, parce que celui qui s’est enrichi par la faveur sait qu’il peut être perdu par celui qui la lui accorda. Elle protège la famille, impose le silence et transforme la fidélité en réflexe de survie.
La violence ne constitue donc pas un épisode parmi les autres. Elle est le milieu dans lequel fonctionnent le don, la faveur, l’enrichissement et le silence.
Sans elle, le système n’aurait été qu’une corruption de cour. Avec elle, il devint un ordre politique.
La méthode contre l’affirmation gratuite
Un mot maintenant sur la méthode, car c’est elle qui sépare l’enquête de l’affirmation gratuite.
Je ne prétendrai jamais additionner des chiffres qui ne mesurent pas la même chose. Un solde bancaire de 1940, un testament de 1975, une estimation journalistique et l’actif d’une société de 2019 sont quatre objets distincts. Les confondre produit un gros titre, non une vérité.
Chaque affirmation portée dans ces pages sera rangée dans l’une de trois catégories, et le lecteur saura toujours laquelle :
- Ce qui est établi par une source identifiable et vérifiable.
- Ce qui est fortement étayé par des témoignages ou des sources concordantes, mais attend encore la pièce décisive.
- Ce qui demeure hypothétique, contesté ou insuffisamment documenté, et sera présenté explicitement comme tel ou écarté.
Là où l’archive ne relie pas une somme précise à un compte précis, je décrirai le système sans inventer le virement.
Sur la fortune suisse, en particulier, je maintiendrai jusqu’au bout ce que les documents publiés autorisent, et pas un mot de plus : une piste réelle, des sociétés offshore documentées, des voyages attestés et l’absence, à ce jour, du relevé bancaire qui refermerait la démonstration.
Le travail sérieux consiste à dire où la preuve s’arrête, puis à examiner pourquoi certaines preuves ne furent jamais recherchées, furent rendues inaccessibles ou disparurent.
Cette prudence ne constitue pas un recul devant la conclusion. Elle est ce qui donne à la conclusion le droit d’être tranchante.
Le mordant pour les puissants, la sobriété pour les victimes
Un mot enfin sur le ton, car il obéit à une règle simple. Le mordant ira aux institutions et aux puissants, jamais aux victimes.
Cette règle me vient aussi d’une histoire que me racontait mon oncle, un Basque de Vitoria. Sur une colline appelée Judimendi, le mont des Juifs, se trouvait le cimetière de la communauté expulsée en 1492. La ville avait promis de respecter ce lieu et tint parole pendant des siècles. Le lieu existe encore, marqué par une stèle et conservé dans la mémoire culturelle de l’Euskadi.6
Le royaume avait chassé les vivants ; Vitoria avait juré de garder leurs morts.
De ce récit, il me resta une conviction : les puissants peuvent être livrés à l’ironie, mais les victimes ne doivent jamais être dépouillées une seconde fois. Quand une population dit non à la force, ce non peut traverser les siècles.
Sur le café revendu à son propre gouvernement, sur le gendre qui franchissait la douane sans payer, sur l’évêque qui bénissait les pelotons, l’ironie est permise parce qu’elle s’adosse à un fait.
Mais sur les exécutés, sur les veuves que l’on déclara débitrices après avoir fusillé leur mari, sur les prisonniers, les déportés et les disparus, il n’y aura pas une pointe, pas un trait d’esprit : rien que l’exactitude nue.
Devant eux, la sobriété est toute l’ironie de l’Histoire.
Une dictature totalitaire
Que l’on ne se méprenne pas sur la nature du régime que ces pages reconstituent.
Je qualifie le franquisme de dictature totalitaire.
Je le qualifie ainsi dans son projet fondateur, dans son appareil de contrainte et dans sa prétention à régir l’individu tout entier. Le régime se définissait lui-même, dès le préambule du Fuero del Trabajo du 9 mars 1938, comme un « instrument totalitaire au service de l’intégrité de la patrie ».7
Cette qualification ne signifie pas que le franquisme demeura extérieurement identique à lui-même pendant près de quatre décennies. Il changea de personnel, de langage, de politique économique et de façade internationale. La Phalange perdit une partie de son influence, les technocrates prirent place dans l’appareil et la propagande adapta son vocabulaire aux nécessités du moment.
Ces transformations ne supprimèrent pourtant ni la matrice fondatrice du régime, ni la concentration personnelle du pouvoir, ni la suppression du pluralisme, ni l’encadrement politique, religieux et policier de la population. Elles modifièrent les moyens sans abolir le principe.
La forme changea. Le réel du pouvoir demeura.
L’essence du franquisme ne se dissipa pas avec Franco. Les hommes, les administrations, les réflexes policiers, les fidélités et les impunités ne disparurent pas le jour de sa mort. Le 3 mars 1976, à Vitoria, la Police armée attaqua une assemblée de travailleurs réunie dans une église. Cinq hommes furent tués et plus d’une centaine de personnes blessées.8
Franco était mort. L’appareil savait encore tirer.
Après le massacre, un ministre pouvait toujours résumer en quatre mots la conception du pouvoir qui venait de parler : « La rue est à moi. »
Je ne classe donc pas le franquisme d’après sa seule propagande, pas davantage d’après le seul résultat de ses ambitions. Je le juge à la fois d’après son projet, son appareil, ses pratiques et sa volonté déclarée de contrôler l’existence jusque dans l’exil.
Un régime qui revendiqua lui-même le mot totalitaire n’attend pas de moi que je lui trouve, après coup, des circonstances atténuantes de vocabulaire.
Les risques de l’enquête
Cette entreprise comporte des risques, et le premier serait de croire que le scandale du mot suffit à démontrer la chose.
Le mot mafia attire l’attention. Il peut aussi dévorer le raisonnement, transformer l’enquête en spectacle et donner à l’auteur l’illusion que la violence de la formule le dispense de la précision du fait. Je ne veux pas de cette facilité.
Le deuxième risque serait d’accumuler les chiffres jusqu’à produire une fortune imaginaire plus imposante que la fortune réelle. Un zéro ajouté, une monnaie mal convertie ou deux évaluations incompatibles additionnées suffiraient à offrir aux défenseurs du régime le prétexte qu’ils attendent pour écarter tout le dossier.
Le troisième risque serait de transformer un soupçon vraisemblable en certitude publiée. Une société offshore, un voyage en Suisse, une relation bancaire et un patrimoine inexpliqué peuvent dessiner une piste. Ils ne constituent pas automatiquement le relevé du compte recherché.
Le quatrième risque serait de confondre le mordant avec la désinvolture. L’ironie qui frappe les puissants peut éclairer un mécanisme. Celle qui effleure les victimes salit celui qui l’écrit.
Le cinquième risque serait enfin de jouer moi-même à l’histrion, de prendre la posture de l’accusateur pour une preuve et de croire que mon indignation me donnerait raison. Elle ne me donne aucun droit particulier. Elle m’impose seulement davantage de rigueur.
Je prends donc le risque de déplaire, non celui d’inventer.
On pourra contester le mot, discuter la comparaison, récuser une interprétation ou produire une archive contraire. On ne pourra répondre sérieusement à cette enquête qu’en entrant dans les faits.
C’est là que je l’attends.
Le parcours de l’enquête
Le feuilleton suivra les rôles, un par épisode, avec un principe qui les relie tous : l’impunité.
Il commencera par l’argent, parce que tout commença par l’argent : le banquier contrebandier qui finança la location de l’avion destiné au soulèvement. Il remontera ensuite vers le parrain, le « Monsignore », les conseillers, les technocrates, la famille, le racket et les obligés.
Il montrera qui produisit réellement le prétendu « miracle espagnol », comment les devises du tourisme et de l’émigration contribuèrent à renflouer l’économie et à blanchir l’image internationale de la dictature, puis comment le littoral lui-même fut livré aux favoris du régime.
Il s’arrêtera longuement sur la violence, non comme sur un épisode distinct, mais comme sur la condition de tous les autres. Il suivra ensuite les hommes de main au-delà des frontières, jusque dans l’exil que les vaincus avaient cru protecteur.
Enfin, il examinera la construction de l’impunité : l’enquête empêchée du juge Baltasar Garzón, la loi d’amnistie de 1977, la raison d’État, la continuité des appareils et la loi du silence que certains descendants de responsables franquistes choisirent de rompre.
J’assume pleinement ce mot et cette entreprise. Non par goût du fracas, mais parce qu’il vient un moment où refuser de nommer une chose devient une manière de la protéger.
Ce moment, pour moi, est passé.
Notes
- Jesús Ynfante, La prodigiosa aventura del Opus Dei. Génesis y desarrollo de la Santa Mafia, Paris, Ruedo Ibérico, 1970. Notice bibliographique. ↩
- Voir notamment Ángel Viñas, La otra cara del Caudillo. Mitos y realidades en la biografía de Franco, Crítica, 2015 ; Mariano Sánchez Soler, Los Franco S.A. et Los ricos de Franco ; Paul Preston, Franco, Caudillo de España. Présentation de l’ouvrage d’Ángel Viñas. ↩
- Code pénal espagnol de 1932, article 238, Gaceta de Madrid, 5 novembre 1932. Texte officiel. ↩
- Code de justice militaire de 1890, notamment les articles 237 à 242. Texte officiel. ↩
- Sur la nature politique et juridique de la reconnaissance des gouvernements de fait, voir le rapport du Comité juridique interaméricain. ↩
- En 2019, la communauté juive d’Euskadi rendit officiellement hommage à Vitoria-Gasteiz pour avoir respecté pendant 526 ans son engagement envers l’ancien cimetière de Judimendi. Ville de Vitoria-Gasteiz. ↩
- Fuero del Trabajo, 9 mars 1938. Sur la définition du nouvel État comme « instrument totalitaire », voir cette étude publiée dans l’Annuaire d’histoire du droit espagnol. ↩
- Sur les faits du 3 mars 1976 et les responsabilités politiques, voir le rapport de la commission spéciale du Parlement basque. ↩