La mafia franquiste — Postface
Je réponds de chaque mot
Je l’ai écrit au seuil de ce feuilleton. Je l’écris de nouveau au moment d’en sortir, sans en retrancher une syllabe. Le franquisme fut, au plus haut niveau, un système mafieux, et Franco en fut le parrain des parrains.
L’hypothèse à l’épreuve des faits
Au commencement, le mot mafia était une hypothèse de lecture. Je demandais seulement qu’on m’accordât le temps de la confronter aux faits avant de crier à l’outrance. Le temps a passé, les éléments ont été réunis, les sources ont été produites. L’hypothèse peut désormais être examinée à la lumière de ce qu’elle a permis de mettre au jour.
On y a vu le bailleur qui avança le capital du crime, le parrain qui se croyait propriétaire d’une nation, le prélat qui bénissait le butin, les conseillers qui écrivaient le récit de l’État avant d’en vendre le miracle, la famille qui encaissait, le racket qui dépouillait, les obligés que la faveur enchaînait, les hommes de main qui frappaient au-delà des frontières, la terreur qui soutenait l’édifice et l’impunité qui le protégea.
Ce ne sont pas seulement des images. Ce sont les fonctions documentées d’un même système. Le mot mafia n’est donc pas une formule lancée pour provoquer. Il en décrit l’anatomie politique.
Les histrions du grand lissage
Je prends, en le maintenant, le risque de déplaire. Il existe, sur ce terrain, des histrions, et le mot est choisi. Certains préféreront peut-être celui de thuriféraires. Il est moins juste. Le thuriféraire encense ; l’histrion joue. Or certains semblent ignorer qu’un comédien jouant à l’historien ne cesse pas, pour autant, d’être un comédien. Dans leur cas, le mot n’est donc pas une injure lancée au hasard. Il est une définition.
Ces histrions ont volontairement écarté des faits dont la connaissance aurait contrarié le rôle qu’ils s’étaient attribué. Quelques-uns y trouvèrent leur compte, en carrière, en influence, en reconnaissance ou en proximité avec le pouvoir. Les célébrants de la Transition modèle, les marchands de la légende selon laquelle Franco aurait relevé l’Espagne, les historiens qui détournèrent les yeux des fosses pour ne regarder que les barrages, tous contribuèrent à ce grand lissage.
Au mieux, ils feignirent d’ignorer. Au pire, ils surent et se turent. Dans les deux cas, le nom qui leur convient n’est plus toujours celui d’historien, mais celui de propagandiste. Je ne mets pas en accusation une profession entière, encore moins tous ceux qui l’exercent. Je vise une pratique identifiable : sélectionner les faits, écarter les crimes, embellir les résultats, puis donner à cette mutilation du réel l’apparence respectable de l’Histoire.
Les faits ou le silence
Qu’on ne se trompe pas, non plus, sur la nature de ce que j’avance. Sous ma plume, le mot mafia n’est ni un effet de manche, ni une bande-annonce pour un film à sensation, ni une accroche destinée à vendre du papier. Il désigne une réalité établie, épisode après épisode, où chaque affirmation s’adosse à un fait et chaque fait à une source datée.
J’ai refusé d’additionner ce qui ne se compare pas, d’imprimer un chiffre sans référence, de transformer un soupçon en preuve et une coïncidence en causalité. Sans cette prudence, on pourrait répondre à ce feuilleton par le mépris. Cette prudence a été la mienne. On devra donc répondre par les faits, ou se réfugier dans le silence.
Ce que la loi nomme
Puisque je pèse le mot, il faut préciser ce que le droit italien nomme et que le droit espagnol ne nomme pas. Non pour transformer une qualification historique et politique en incrimination pénale rétroactive, mais pour montrer que l’analogie repose sur des caractères précis, que le droit italien a lui-même réunis sous un même nom.
Le Code pénal espagnol réprime, aux articles 570 bis et suivants, les organisations et les groupes criminels. Il ne connaît cependant pas d’infraction autonome d’association de type mafieux. Le droit italien définit expressément celle-ci à l’article 416 bis de son Code pénal par la force d’intimidation du lien associatif, l’assujettissement, l’omertà et la recherche du contrôle d’activités économiques, de concessions, d’autorisations, de marchés ou de services publics.
L’association mafieuse constitue une infraction permanente. Lorsqu’elle a commencé avant l’entrée en vigueur de la loi, mais qu’elle poursuit ensuite son activité, les faits commis après cette entrée en vigueur peuvent être poursuivis sans que cela constitue une application rétroactive. L’article 416 bis ne saurait, en revanche, être appliqué à une organisation ayant définitivement cessé d’exister avant son adoption.
Cette définition juridique éclaire le sens fonctionnel donné ici au mot mafia. Elle ne prétend pas constituer, à elle seule, une qualification pénale rétroactive du franquisme.
Le crime mafieux peut commencer avant la loi et tomber sous son empire s’il continue après elle. Ce n’est pas la loi qui remonte le temps. C’est le crime qui ne s’est pas arrêté.
L’Italie, parce qu’elle dut combattre la mafia, finit par lui donner une définition juridique. L’Espagne réprime les organisations criminelles, mais ne nomme toujours pas expressément la méthode mafieuse pour ce qu’elle est. Cette lacune ne fait pas disparaître la réalité. Une chose que la loi refuse de nommer n’en cesse pas, pour autant, d’exister.
Le crime fondateur
Cette distinction posée, il faut revenir à la source. Avant l’omertà, l’impunité, les spoliations et les patrimoines, il y eut l’acte fondateur qui rendit le système possible.
Il ne s’agit pas d’inventer rétroactivement le crime du soulèvement. Le crime existait dans les lois en vigueur au moment où il fut commis. Le Code pénal de 1932 qualifiait de rebelles ceux qui se soulevaient publiquement et en hostilité ouverte contre le gouvernement constitutionnel afin de renverser ses autorités, d’empêcher les Cortes d’exercer leurs fonctions ou de soustraire des corps de troupes à l’obéissance du pouvoir légal. Le Code de justice militaire punissait la rébellion conduite, soutenue ou assistée par des militaires.
En juillet 1936, Franco et les conspirateurs ne violèrent donc pas une règle inventée après leur victoire. Ils commirent le crime que la loi républicaine nommait déjà. Leur victoire ne l’effaça pas. Elle leur donna seulement le pouvoir de fermer l’enquête, de réécrire la loi et de condamner pour rébellion ceux qui étaient demeurés fidèles à la République.
L’abrogation de la loi d’amnistie ne suffirait pas, à elle seule, à rendre toute la justice. Elle retirerait cependant l’un des principaux obstacles politiques et juridiques à la reprise du dossier depuis son origine : le financement du complot, le soulèvement militaire, l’usurpation du pouvoir constitutionnel, puis les crimes, les spoliations et les patrimoines qui en procédèrent.
Le putsch n’échappa pas à la loi parce qu’il n’était pas un crime. Il lui échappa parce que les criminels remportèrent la guerre et devinrent les juges.
Le dernier mur du butin
C’est ici que la loi d’amnistie de 1977 rejoint le cœur politique de cette postface. La question n’est plus seulement de savoir comment nommer le système, mais de comprendre pourquoi l’enquête sur son origine, ses crimes et ses prolongements demeure entravée.
J’irai jusqu’au bout, car une démonstration qui recule devant sa conclusion ne vaut rien. Les héritiers de certaines fortunes constituées ou consolidées sous le régime ont, aujourd’hui encore, quelque chose à défendre. La loi d’amnistie de 1977 constitue l’une des protections de cet héritage.
Tant qu’elle demeure, une partie du passé reste close, les poursuites sont entravées, les preuves se dispersent et le juge demeure désarmé. Ceux qui ont intérêt à son maintien ne montent pas nécessairement eux-mêmes à la tribune. Ils n’en ont pas besoin. D’autres, par personnes ou partis interposés, s’en chargent et opposent à son abrogation les mille prudences d’un ordre qui les arrange.
Qu’y perdraient-ils si elle tombait ? Non pas automatiquement leurs biens, ni même nécessairement leur fortune, mais quelque chose de plus précieux encore : la certitude que les comptes ne seront jamais rouverts.
C’est pourquoi cette loi demeure l’un des derniers murs du butin. Son abrogation n’est ni un caprice de mémoire ni une vengeance exercée contre les descendants. Elle est un acte indispensable pour rendre de nouveau possibles l’enquête, le jugement et, lorsque les faits l’exigent, la restitution.
Le procès sur pièces
Si quelques-uns se sentent insultés par ce que j’écris, la voie leur est ouverte : qu’ils m’assignent. Je ne redoute pas ce procès. Un procès exige des pièces, des dates, des sources et des faits contradictoirement examinés. Or la preuve est précisément le terrain sur lequel ce feuilleton a été construit.
On peut tenter de m’intimider. On ne peut me réfuter sans répondre aux faits.
Oui, une mafia, et je pèse le mot. Oui, un parrain, placé au sommet du système. Oui, des propagandistes, parmi ceux qui firent profession de ne pas voir. Oui, des héritiers qui, par personnes interposées, préfèrent la loi du silence à la loi tout court. Oui, une impunité construite, transmise et défendue, depuis le premier crédit encaissé jusqu’à la dernière concession qui court encore sur nos plages.
Et oui, je réponds de chacune de ces affirmations, entièrement et sans en remettre le poids à personne.
La complicité qui dépend de nous
Il ne reste plus, pour parachever l’œuvre de cette maison, qu’une complicité, et elle ne dépend plus seulement des Franco. Elle dépend de nous.
C’est la complicité du silence consenti, de l’oubli accepté, de la page que l’on tourne parce qu’il est plus confortable de ne pas la lire. Cette complicité-là, je la refuse.
J’ai écrit ce feuilleton pour qu’on ne puisse plus dire que l’on ne savait pas.
Je réponds, entièrement et seul, de chaque mot.