La Mafia franquiste. Épisode 9 — La violence et la menace
Le socle, là où l’ironie se tait
« Il faut garder à l’esprit que l’action devra être d’une extrême violence afin de réduire au plus vite l’ennemi, qui est fort et bien organisé. »
Il faut ici changer de ton. Je le fais sans détour. Les épisodes précédents s’autorisaient l’ironie, parce qu’ils parlaient de voleurs, de bénisseurs et de courtisans, et que le ridicule des puissants appelle le trait. Mais après le racket exercé sur ceux que l’on dépouilla et la faveur accordée à ceux que l’on acheta, il faut atteindre le sol sur lequel tout le reste repose. Ce sol est fait de morts. Devant les fusillés, devant les disparus jetés dans les fosses, devant les veuves que l’on déclara débitrices, il n’y a rien à railler. La sobriété est toute l’ironie de l’Histoire. C’est la règle que je me suis donnée pour ce feuilleton, et c’est ici qu’elle prend tout son sens.
La terreur comme programme
La première vérité à établir est que la terreur ne fut pas un débordement, mais un plan. On raconte parfois la répression comme la fièvre inévitable d’une guerre, comme l’excès que toute armée commettrait dans le désordre du combat. Les instructions écrites de Mola défont cette fable. Avant le premier coup de feu du soulèvement, le directeur de la conspiration prescrivait une action extrêmement violente, l’emprisonnement des dirigeants des partis, sociétés et syndicats hostiles au mouvement, ainsi que des châtiments exemplaires. Dans son bando proclamant l’état de guerre le 19 juillet 1936, il exigeait encore des sanctions exemplaires, imposées avec sérieux et exécutées rapidement, « sans hésitations ni faiblesses ».
La pièce écrite ne prouve pas chaque crime qui suivit. Elle établit mieux : l’intention préalable, la méthode et la finalité politique de la violence. La terreur n’était pas l’effet secondaire du soulèvement. Elle en était un instrument central, pensé avant la guerre, transmis aux exécutants et destiné à réduire au silence ceux qui auraient pu résister.
Compter sans falsifier
Il faut ensuite dire l’échelle, mais aucun nombre ne parle seul. Avant de compter, il faut demander qui compte, quoi, sur quel territoire, pendant quelle période et selon quel critère. Un disparu n’est pas une catégorie identique à un fusillé. Un mort en prison, un exécuté après un conseil de guerre, un combattant tué au front, un expulsé et une famille dépouillée sont tous des victimes, mais ils ne forment pas une unité statistique que l’on puisse additionner sans précaution.
En 2008, l’ordonnance du juge Baltasar Garzón fit état de 114 266 cas de disparition forcée signalés pour la période comprise entre le 17 juillet 1936 et décembre 1951. Ce chiffre ne constitue ni un total définitif de la répression franquiste ni le seul décompte des corps déposés dans les fosses et les cunetas, les fossés bordant les routes. Il définit le périmètre documentaire alors porté à la connaissance du juge. Il demeure un ordre de grandeur, non un inventaire clos.2
Dans la zone républicaine, la répression fit elle aussi des dizaines de milliers de victimes. Le tableau de synthèse publié en 2012 par Francisco Espinosa Maestre et José Luis Ledesma retient 49 272 morts. Ce nombre concerne une autre catégorie, une autre durée et un autre appareil documentaire. Il ne peut donc être placé en regard des 114 266 disparitions comme la seconde colonne d’une comptabilité symétrique. Les morts ne sont pas les arguments d’une addition. Et les chiffres qui ne mesurent pas la même chose ne deviennent pas comparables parce qu’on les imprime sur la même ligne.3
Ces victimes ne sont ni moins mortes ni moins dignes de l’Histoire. Des religieux furent assassinés, des prisonniers exécutés, des églises incendiées et des crimes irréparables commis. L’engagement politique éventuel d’un ecclésiastique n’ôte rien à son droit à un procès et ne justifie jamais son assassinat. Inversement, la qualité de victime ne sanctifie ni l’ensemble de ses actes ni l’institution dont il portait l’habit. L’Histoire doit examiner les faits. Elle n’a pas à reprendre la canonisation collective fabriquée par les vainqueurs.
Mais compter les morts des deux zones ne signifie pas confondre les causes, les projets et les responsabilités. Après l’effondrement et la fragmentation de l’autorité provoqués par le soulèvement, la violence prit dans la zone républicaine la forme d’un embrasement révolutionnaire. Des comités, des milices, des partis et des groupes armés s’en emparèrent, la canalisèrent et parfois l’organisèrent localement. Dans certains cas, des agents ou des organismes publics y prirent part. Le gouvernement républicain n’avait pas fait de cette violence un programme préalable. Débordé et privé d’une partie de son armée, il chercha progressivement à reprendre le contrôle, à rétablir les tribunaux et à arrêter les massacres, trop tard dans certains lieux et avec des résultats incomplets.
Dans la zone insurgée, la violence procédait d’une autre logique. Elle avait été annoncée avant le soulèvement, inscrite dans les instructions de ses organisateurs, distribuée aux exécutants comme une méthode de conquête, puis centralisée et prolongée par le nouvel État. Là, la terreur ne suivit pas l’effondrement du pouvoir : elle servit à le prendre. Elle ne fut pas seulement exercée par des groupes que l’autorité ne contrôlait plus. Elle fut ordonnée, couverte, administrée et finalement transformée en légalité.
La différence n’est pas dans le sang des victimes. Elle est dans la genèse de la violence, dans son rapport au pouvoir et dans ce qu’elle devint après la guerre. Dans la zone républicaine, l’effondrement de l’État ouvrit la voie à des violences que le gouvernement n’avait ni préparées ni érigées en programme et qu’il tenta, avec des succès tardifs et inégaux, de contenir. Dans la zone insurgée, une terreur conçue comme instrument politique fut ensuite installée pour près de quarante ans dans les lois, les prisons, les fosses et le silence.
Avant 1936, la longue coercition
Il reste une frontière à contester : celle qui ferait commencer l’Histoire en juillet 1936. La violence qui éclata dans la zone républicaine ne naquit pas d’une cruauté abstraite. Elle survint dans un pays travaillé de longue date par la domination foncière, le caciquisme, la discipline religieuse, les salaires de famine et la répression militaire. Elle avait derrière elle les grèves écrasées et les morts ensevelis sous la paix officielle.
Je ne confonds ni les régimes, ni les siècles, ni les formes de domination. J’observe cependant la récurrence d’une même prétention : contraindre les consciences et les corps au nom d’un ordre déclaré sacré. Le catholicisme d’État n’eut pas une date de naissance unique, mais une longue construction : l’Inquisition autorisée en 1478, l’expulsion des Juifs en 1492, les conversions forcées, puis l’expulsion des Morisques, enfin une institution qui condamna, tortura, confisqua et surveilla jusqu’à son abolition définitive en 1834. Aucun registre ne permet de réduire cette histoire à un chiffre. Refuser de l’additionner n’oblige pas à l’oublier, mais à la nommer.4
Cette domination ne fut pourtant pas sans rupture. En 1931, la République déclara que l’État n’avait plus de religion officielle, retirant à l’Église non la liberté de croire, mais le pouvoir public d’imposer sa croyance. Une part importante des droites catholiques refusa cette rupture : la République menaçait moins la foi que le privilège politique de parler en son nom. À l’approche de 1936, la répression des Asturies de 1934 avait déjà montré ce que devenait la guerre coloniale retournée contre la péninsule : l’armée d’Afrique employée contre un mouvement ouvrier espagnol.5
L’Église porta une lourde responsabilité, et l’Histoire doit la juger sur ses actes. Mais cette responsabilité ne justifie pas qu’on tue un prêtre pour son habit plutôt que pour un acte prouvé, ni qu’on achève un prisonnier déjà hors de combat. Cette histoire ne transforme aucune violence en innocence. Elle interdit seulement d’arracher les crimes de 1936 aux conflits sociaux, politiques et religieux qui les précédèrent. La morale des vainqueurs voudrait que l’Histoire commence à l’instant où les dominés frappent, et qu’avant cela il n’y ait rien. Il ne s’agit pas de blanchir le feu, mais de refuser que l’on efface tout ce qui l’a précédé.
La paix du vainqueur
La politique de terreur ne s’arrêta pas avec la guerre. Elle se prolongea dans la paix du vainqueur. Les fusillades continuèrent dans les années quarante, les prisons débordèrent, les conseils de guerre jugèrent à la chaîne. Dans les prisons, les camps et les bataillons de travailleurs, la faim, la tuberculose et les maladies achevèrent des hommes que les balles avaient épargnés.
La répression se fit alors comptable. La loi du 9 février 1939 sur les responsabilités politiques, rétroactive jusqu’au 1er octobre 1934, transforma la défaite en dette. On pouvait avoir été fusillé, être ensuite déclaré débiteur et laisser à sa veuve le soin de payer. María de los Ángeles Infante résuma cette double peine par une phrase que je rapporte sans y toucher : « Ils infligèrent une amende à mon père après l’avoir fusillé. » Son père, Blas Infante, assassiné en août 1936, fut condamné à titre posthume le 4 mai 1940. Sa veuve dut acquitter les 2 000 pesetas réclamées par le tribunal.6
En Andalousie, un programme coordonné par Fernando Martínez et mené par trente-deux chercheurs de huit universités a recensé 61 958 dossiers d’incautation de biens et de responsabilités politiques, ainsi que 115 millions de pesetas perçus en amendes. Un bilan distinct recense 57 801 personnes fusillées entre 1936 et 1945 : 49 718 républicains et 8 083 personnes appartenant au camp insurgé. Pour mesurer la répression franquiste dans cette série, il faut donc retenir les 49 718 républicains fusillés, et non agréger les victimes des deux camps. Ces nombres ne forment pas les parties d’un même total. Ils révèlent néanmoins les fonctions convergentes d’un appareil : condamner, dépouiller, tuer.7
La violence devenue menace
La terreur ne se mesure pas seulement au nombre de ceux qu’elle tue. Une fois les exécutions connues, elle continue de gouverner ceux qui restent. Le pouvoir n’a plus besoin de montrer l’arme à chaque guichet. Le souvenir de ceux qu’il a fait disparaître donne un sens au formulaire, au reçu, à la convocation et au silence demandé. La violence passée devient une menace disponible.
Le vaincu craignait le peloton, la prison, la perte du travail ou la faim imposée à sa famille. L’obligé, lui, craignait plus souvent la disgrâce, la ruine, la révélation de l’illégalité tolérée ou le dossier soudain ouvert. Les sanctions n’étaient pas identiques, mais elles provenaient du même pouvoir, celui qui décidait qui pouvait vivre, travailler, posséder, parler ou disparaître.
Nous voici au point de bascule, et à la raison pour laquelle cet épisode ne pouvait être ni le premier ni le dernier, mais le centre. Sans les fosses, les versements à la souscription patriotique n’auraient pas afflué, car on donnait pour ne pas être soupçonné, et l’on n’est soupçonné que là où le soupçon peut tuer. Sans le peloton, la monnaie déclarée ennemie n’aurait pas été remise contre un reçu avec la même docilité. Sans la violence infligée aux vaincus, la faveur n’aurait pas acquis la même force sur les obligés. Chacun savait de quoi le pouvoir était capable.
La violence n’est pas un chapitre de cette histoire. Elle en est la fondation, celle que l’on ne voit pas parce qu’elle est dessous et qui porte tout le poids.
Le reçu et la tombe
Il serait donc faux de séparer l’économie et la terreur, le vol et le sang, comme s’il s’agissait de deux affaires étrangères l’une à l’autre. Ce furent deux instruments inséparables d’un même système. Une main tendait le reçu, l’autre creusait la tombe. C’est parce que la seconde travaillait que la première n’avait pas besoin de montrer l’arme à chaque guichet.
Le racket fut poli parce que la répression était brutale. La faveur fut douce parce que l’alternative était atroce. Le clan put se présenter en administration paisible, en famille prospère et en régime d’ordre précisément parce que, sous le plancher, la terreur demeurait active.
Ce que l’Histoire doit aux morts
Sur les hommes et les femmes que cette terreur emporta, je n’ajouterai pas de commentaire. Il y eut ceux que la nuit prit sur les routes. Il y eut ceux qui attendirent l’aube contre un mur. Il y eut ceux dont les corps sont encore aujourd’hui sous la terre des cimetières, des champs, des fossés et des bas-côtés, et que des mains patientes exhument, quatre-vingt-dix ans plus tard, pour leur rendre au moins un nom.8
Ce que l’Histoire leur doit, c’est l’exactitude. Le reste, la surenchère, le mot d’esprit ou la formule qui utiliserait leur mort pour faire briller celui qui écrit, leur volerait encore quelque chose.
Au-delà des Pyrénées
Cette terreur, enfin, ne connut pas de frontière. Elle poursuivit les vaincus au-delà des Pyrénées, jusque dans l’exil où ils s’étaient crus sauvés. Les hommes de main du régime traversèrent eux aussi la frontière. Ce sera le prochain épisode, et il nous ramènera tout près, sur nos propres routes.
Sources et notes
- L’Instruction réservée n° 1 de Mola, généralement datée du 25 avril 1936, prescrivait dans sa base 5 une action d’une extrême violence et des châtiments exemplaires contre les dirigeants des partis, sociétés et syndicats hostiles au mouvement. Certaines reproductions portent la date du 25 mai. Cette divergence impose de préciser l’édition ou le fac-similé utilisé. Voir « Conspiration contre la République espagnole, 1936 ». Le bando du 19 juillet 1936 annonçait des sanctions exemplaires exécutées rapidement, « sans hésitations ni faiblesses ». La célèbre déclaration orale « Il faut semer la terreur », attribuée à une réunion de maires du 19 juillet, n’est attestée par aucune source contemporaine retrouvée. Miguel José Izu Belloso en a suivi la trace jusqu’à un récit publié en 1955 : « Más falsas citas sobre la historia de Navarra », Príncipe de Viana, n° 284, 2022, p. 601-622. ↩
- Baltasar Garzón, ordonnance du 16 octobre 2008, diligences préliminaires 399/2006. Le document faisait état de 114 266 cas de disparition forcée signalés entre le 17 juillet 1936 et décembre 1951, chiffre susceptible d’être modifié par l’examen ultérieur des dossiers. Voir la présentation contemporaine de l’ordonnance. ↩
- Francisco Espinosa Maestre et José Luis Ledesma, « La violencia y sus mitos », dans Ángel Viñas, dir., En el combate por la historia. La República, la Guerra Civil, el franquismo, Pasado & Presente, 2012, p. 475-498. Sur la fragmentation du pouvoir, les groupes armés, les micropouvoirs et l’organisation locale des violences dans la zone républicaine, voir José Luis Ledesma, « Qué violencia para qué retaguardia o la República en guerra de 1936 », Ayer, n° 76, 2009, p. 83-114. ↩
- L’Inquisition espagnole fut autorisée en 1478 par le pape Sixte IV à la demande des souverains de Castille et d’Aragon. Mauricio Drelichman, Jordi Vidal-Robert et Hans-Joachim Voth ont constitué une base de 67 521 dossiers individuels de procès inquisitoriaux, principalement compris entre 1480 et 1820 : « The long-run effects of religious persecution: Evidence from the Spanish Inquisition », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 118, n° 33, 2021. Sur l’expulsion d’environ 300 000 Morisques entre 1609 et 1614, voir Michael Jónsson, « The expulsion of the Moriscos from Spain in 1609-1614 », Journal of Global History, vol. 2, n° 2, 2007, p. 195-212. L’article 3 de la Constitution de 1931 disposait que « l’État espagnol n’a pas de religion officielle » : texte officiel du Congrès des députés. ↩
- Jorge Villanueva Farpón, « Que no entren los moros. Reflexiones sobre la participación de tropas coloniales en la represión de la Revolución de Octubre de 1934 en Asturias », dans José Luis Agudín Menéndez et Rubén Cabal Tejada, dir., Estudios socioculturales. Resultados, experiencias, reflexiones II, Oviedo, AJIES, 2021, p. 191-202. Voir également María Rosa de Madariaga, Los moros que trajo Franco. La intervención de tropas coloniales en la guerra civil española, Barcelone, Martínez Roca, 2002. Franco orchestra les opérations depuis Madrid, tandis que le général Eduardo López Ochoa exerçait le commandement sur le terrain. ↩
- La loi du 9 février 1939 sur les responsabilités politiques déclarait rétroactivement responsables les personnes ayant contribué, depuis le 1er octobre 1934, à ce qu’elle nommait la subversion. Voir le texte publié au Boletín Oficial del Estado le 13 février 1939. Le tribunal condamna Blas Infante à titre posthume le 4 mai 1940 et lui imposa une sanction de 2 000 pesetas, acquittée par sa veuve. Voir la notice de la Junta de Andalucía et le témoignage de María de los Ángeles Infante : « Multaron a mi padre después de fusilarlo », Público, 10 octobre 2010. ↩
- Le programme de recherche andalou coordonné par Fernando Martínez réunissait trente-deux chercheurs appartenant à huit universités. Il a recensé 61 958 dossiers d’incautation de biens et de responsabilités politiques ainsi que 115 millions de pesetas d’amendes. La présentation journalistique citée donne par ailleurs un total de 57 801 personnes fusillées entre 1936 et 1945, réparties entre 49 718 républicains et 8 083 personnes appartenant au camp insurgé. Ces séries doivent être distinguées et rapportées à leurs catégories propres. Voir Alejandro Torrús, « Caídos por Dios, por España… y por el dinero », Público, 30 décembre 2012. ↩
- Le ministère espagnol de la Mémoire démocratique tient un inventaire public des fosses et des personnes disparues. Il précise que les résultats peuvent demeurer partiels ou provisoires et que la documentation doit être régulièrement mise à jour. Voir le Mapa integrado de localización de personas desaparecidas. ↩