La mafia franquiste. Épisode 7 : Le racket
La monnaie de l’ennemi, ou le vol changé en écriture comptable
« Fondo de papel moneda puesto en circulación por el enemigo. »
Mention portée sur les reçus délivrés aux détenteurs contraints de remettre la monnaie républicaine, en application des décrets du 27 août 1938, publiés le 17 septembre.
La famille conserva ce qu’elle avait accumulé, on l’a vu dans l’épisode consacré à la transmission du patrimoine des Franco. Mais d’où venait ce qu’elle conservait ? Pas d’un travail, pas d’un mérite, pas d’une invention. Cela venait d’un prélèvement opéré sur tout un peuple, avec la lente patience d’une administration. Le racket forme le cœur économique du système, et il faut le nommer par son nom exact, car il fonctionne comme celui des organisations criminelles : on paie pour prouver que l’on appartient aux vainqueurs ; on est dépouillé parce que l’on compte parmi les vaincus ; le même bureau encaisse dans les deux cas. La seule différence avec la pègre, c’est que la pègre extorque en marge de la loi, tandis que le franquisme fit de l’extorsion la loi elle-même.
La souscription : l’impôt de peur
La forme que le régime voulut présenter comme la plus douce fut la souscription. On l’a rencontrée à Meirás ; on l’a rencontrée dans le café brésilien revendu. Partout, le régime organisa des collectes dites patriotiques, des dons au Caudillo, des offrandes à la cause. Le mot « don » est ici un mensonge poli. Dans un pays où refuser de donner désignait un homme comme suspect, où les listes de souscripteurs étaient publiques et celles des abstentionnistes faciles à dresser, la générosité n’était pas un choix : c’était une prime d’assurance. On donnait pour ne pas être dénoncé. Le don qui n’ose pas se refuser porte un autre nom : c’est un impôt de peur.1
Transformer l’argent en ennemi
Mais la pièce maîtresse du racket fut la monnaie de l’ennemi. Elle mérite que l’on en suive le mécanisme, car il offre un modèle d’ingéniosité administrative mise au service du vol. Dès le décret-loi du 12 novembre 1936, les autorités de Burgos autorisèrent la Banque d’Espagne insurgée à ne pas reconnaître les billets mis en circulation après le 18 juillet 1936 et imposèrent l’estampillage de ceux qui étaient antérieurs à cette date.
Le 27 août 1938, trois décrets, publiés le 17 septembre, organisèrent l’étape suivante. Le premier réglementa le change des billets dans les territoires conquis. Le deuxième créa le Tribunal de Canje Extraordinario de Billetes. Le troisième interdit la détention du papier-monnaie républicain concerné, assimila cette détention à un acte de contrebande et imposa la remise des billets aux autorités. Tout détenteur devait livrer son argent dans le délai fixé. En échange, on lui remettait un reçu nominatif portant la mention placée en tête de cet épisode.2
Ces billets ne furent ni immédiatement détruits ni rendus inutilisables. Ils furent déposés à la Banque d’Espagne dans un fonds tenu séparément de sa comptabilité ordinaire, précisément parce qu’ils conservaient une valeur en territoire républicain et pouvaient être échangés contre des devises à l’étranger. Un décret réservé du même jour créa un comité secret chargé de les administrer. Il devait notamment convertir cette monnaie en devises ou en monnaies d’argent espagnoles circulant à l’étranger, peser sur le cours de la peseta républicaine et financer des services franquistes en zone républicaine.3
Le reçu donnait au dépouillement l’apparence provisoire d’un dépôt. Des familles reçurent l’assurance que leur argent leur serait rendu après la guerre. La restitution ne vint jamais. La loi du 9 novembre 1939 retira définitivement tout pouvoir libératoire à ces billets. En 1942, leur montant fut retiré du passif de la Banque d’Espagne et le bénéfice comptable fut fondu dans les comptes d’exploitation de la période 1936-1941. En 1971, la Banque ordonna la destruction physique de ce qui subsistait du fonds. La monnaie des vaincus avait d’abord été saisie, puis exploitée, puis effacée. Il ne resta, dans les tiroirs, que les reçus.
Le reçu, ou l’apparence du droit
Il faut mesurer la perversité de la formule imprimée sur ces reçus. En appelant l’épargne d’un citoyen « papier-monnaie de l’ennemi », le régime accomplissait un tour de force moral. Ce n’était plus l’homme que l’on volait, c’était l’argent que l’on neutralisait. La faute passait du bourreau à la victime, du percepteur au dépouillé. Le paysan qui avait travaillé sa terre, la couturière qui avait épargné sa dot, le commerçant qui avait rempli sa caisse se voyaient soudain transformés en détenteurs d’une monnaie coupable, puis remerciés par un morceau de papier pour l’avoir rendue.
La bureaucratie fit le reste, avec son tribunal extraordinaire, ses délais et ses formulaires. Toute la liturgie du droit fut convoquée pour habiller un brigandage, et c’est cela qui distingue ce racket de tous les autres : il ne se cachait pas dans l’ombre, il s’écrivait au Bulletin officiel.
Des vies derrière les comptes
Sur ceux qui payèrent, aucune ironie n’est permise, et je m’y tiens. Un arrière-petit-fils garde encore les billets de la Seconde République que son aïeul cacha dans un étui à cigares pour ne pas être désigné comme ennemi.4 Montserrat Capdevila reçut pour toute dot le reçu des mille deux cent soixante-cinq pesetas que son père, Joan Capdevila, avait été contraint de livrer.5 Ces objets ne sont pas des symboles : ce sont des vies. Derrière chaque reçu, il y a une famille qui perdit non seulement son argent, mais reçut aussi la preuve administrative que l’État avait enregistré sa spoliation.
Le recensement de 1930 établissait que près d’un tiers de la population espagnole ne savait ni lire ni écrire. Beaucoup de ceux auxquels l’administration remit un reçu quelques années plus tard ne pouvaient même pas en déchiffrer les termes. Mais ils savaient ce qu’ils venaient de perdre. Un duro, cinq pesetas, ce n’était pas une écriture comptable. C’était du pain qu’ils ne mangeraient pas.6
La spoliation ne se limita pas aux pesetas. Pour un paysan, cette somme pouvait représenter les semences de la saison suivante ; pour une couturière, l’achat ou la réparation d’une machine ; pour un commerçant, le renouvellement de son stock. Elle leur ôta la capacité de travailler, le crédit au village, la place dans la communauté, et elle livra les survivants à une misère que la faim des années quarante rendit mortelle.
Donner du réel, recevoir un reçu
Il livra son argent, il reçut un reçu. Il livra les économies de toute une vie, il reçut un papier tamponné. Il livra la dot destinée au mariage de sa fille, il reçut la mention d’un fonds que l’État exploitait. Il livra ce qui faisait de lui un homme libre et non un assisté, il reçut la promesse d’un État qui savait déjà qu’il ne la tiendrait pas.
Il donna du réel, on lui rendit un reçu. Le régime conserva les billets, exploita leur valeur et détruisit finalement ce qui subsistait du fonds. Au déposant forcé, il ne resta que la preuve administrative de ce qu’on lui avait pris.
La prescription comme seconde confiscation
Près de quatre-vingt-dix ans plus tard, la boucle n’est toujours pas fermée, et c’est ici que le racket rejoint l’impunité. En 2016, le Conseil d’État rejeta les réclamations. Elles étaient, selon lui, tardives : le délai d’un an devait être calculé à partir de la publication de la Constitution. Il aurait donc fallu réclamer avant le 29 décembre 1979. Sur le fond, le Conseil considérait en outre qu’aucune disposition applicable n’imposait alors à l’État d’indemniser les victimes. Lorsque Baltasar Garzón et le cabinet Amparo Legal portèrent la réclamation de plus de cent personnes spoliées du dinero rojo, l’État leur opposa le temps écoulé.7
L’État avait attendu quarante ans pour redevenir démocratique ; les victimes, elles, n’auraient disposé que d’un an pour lui présenter la facture.
La loi de mémoire démocratique de 2022 reconnut un droit à réparation, encore subordonné aux conditions que la loi et ses textes d’application devaient établir, et ordonna un audit des biens et des sommes confisqués. Cet audit devait être achevé dans un délai d’un an. En avril 2026, des déclarations de reconnaissance et de réparation personnelle commencèrent à parvenir à certaines familles, avec l’indication du montant saisi. Aucun remboursement n’avait suivi. En juin 2026, l’audit monétaire et le calcul de la valeur actualisée restaient inachevés.8
L’État organisa d’abord le vol, exigea ensuite que la victime le prouve, laissa courir la prescription, reconnut enfin un droit à réparation, puis en différa l’exercice. Laura Cervera, vice-présidente de l’Association des personnes lésées par les confiscations du gouvernement franquiste, résumait déjà cette mécanique en 2015 : « Tout le monde nous donne raison, mais il ne nous reste que la raison. »9
Voilà l’un des réservoirs où l’État insurgé, puis la dictature, puisèrent. La cassette du dictateur et le reçu jauni appartenaient au même système : celui qui confondait la victoire, l’État et le droit de prendre.
En haut, un solde qui gonfle. En bas, une épargne qui disparaît. Entre les deux, un décret, un tribunal, un euphémisme et la longue complicité du temps.
Du dépouillé à l’obligé
Le racket dépouilla le grand nombre. Mais le même système, dans le même mouvement, enrichit un petit nombre et lia ces bénéficiaires au parrain par le fil de la faveur reçue. Des dépouillés aux obligés, il n’y a qu’un pas : celui qui sépare ceux à qui l’on prit de ceux que l’on acheta. Ce sera l’objet de l’épisode suivant, consacré au clientélisme des obligés du régime franquiste.
Sources et notes
- Sur les souscriptions imposées, voir María Altimira, « El ‘saqueo’ de Franco: 750 familias exigen la devolución del dinero que les incautaron », VICE, 21 octobre 2015. L’article reproduit notamment une demande de versement de la Junta Recaudatoria Civil de Defensa Nacional et la menace de publier le nom de ceux qui refuseraient de payer. ↩
- Décret-loi du 12 novembre 1936 et trois décrets du 27 août 1938, Boletín Oficial del Estado du 17 septembre 1938. Pour la reconstitution juridique complète, voir le Conseil d’État espagnol, avis 10/2016 relatif au fonds de papier-monnaie ennemi, 25 février 2016. Les reçus portent la formule « papel moneda puesto en circulación por el enemigo » ; le fonds constitué à la Banque d’Espagne reçut, lui, l’intitulé « Fondo de papel moneda puesto en curso por el enemigo ». ↩
- José María Sánchez Asiaín, « Fondo de papel moneda puesto en curso por el enemigo: un episodio desconocido de nuestra Guerra Civil », Boletín de la Real Academia de la Historia, tome CXC, cahier II, 1993, p. 207-222. Sur le décret réservé, le comité secret et l’utilisation prévue des billets au profit de l’État insurgé, voir également l’avis 10/2016 du Conseil d’État espagnol. ↩
- Témoignage familial recueilli à Valence, documentation de l’auteur. L’identité du témoin et la référence précise devront être ajoutées à l’appareil critique de l’édition. ↩
- Patricia Campelo, « Esperanza en un recibo », Público, 1ᵉʳ août 2011. L’article rapporte la remise des 1 265 pesetas de Joan Capdevila et le reçu transmis à sa fille Montserrat comme dot. ↩
- Pour le niveau d’alphabétisation en 1930 et ses fortes inégalités territoriales et sexuelles, voir Sergio Espuelas, Alfonso Herranz-Loncán et Daniel Tirado-Fabregat, Capital humano y desigualdad territorial. El proceso de alfabetización en los municipios españoles desde la Ley Moyano hasta la Guerra Civil, Banque d’Espagne, Estudios de Historia Económica, nᵒ 74, 2019. ↩
- Conseil d’État espagnol, avis 10/2016, 25 février 2016. Sur la démarche de Baltasar Garzón et du cabinet Amparo Legal pour plus de cent personnes, voir Natalia Junquera, « Baltasar Garzón demanda al Estado por el ‘dinero rojo’ incautado por Franco », El País, 24 juin 2016. ↩
- Article 31 de la loi espagnole 20/2022 du 19 octobre sur la mémoire démocratique. Sur l’absence de remboursement et l’arrivée des premières déclarations personnelles en 2026, voir Rebeca Carranco, « Las víctimas del dinero rojo: “Nos han dejado en vía muerta” », El País, 17 juin 2026. ↩
- Laura Cervera, citée par María Altimira dans « El ‘saqueo’ de Franco: 750 familias exigen la devolución del dinero que les incautaron », VICE, 21 octobre 2015. Traduction française de l’auteur. ↩