La mafia franquiste. Épisode 5 : Le conseiller (II)
L’Opus Dei et les technocrates, ou la prospérité comme absolution
« Le ressentiment phalangiste donna naissance à l’idée que l’Opus était une sorte de franc-maçonnerie ou de mafia catholique. »1
Paul Preston, Franco. Caudillo de España, p. 831. Traduction de l’auteur.
Le conseiller change de costume
Le conseiller ne meurt pas avec l’homme qui l’incarne, car ce n’est pas un homme, c’est une fonction, et la fonction survit toujours à son titulaire.
Quand la chemise bleue de Serrano Suñer eut pâli, un autre habit se présenta : le costume sombre du technocrate. Le régime n’avait plus besoin d’un idéologue pour écrire ses lois. Il avait besoin d’un comptable pour sauver son économie, car vingt années d’autarcie franquiste avaient conduit le pays, en 1959, au bord de la cessation de paiements.
Le premier conseiller avait donné au crime la forme de la loi. Le second donna à la dictature la forme de la compétence. Il n’eut pas un seul visage.
Il entra par la porte des finances et ne parlait plus de croisade ni de destin, mais de réserves de change, de productivité et de balance des paiements. Le vocabulaire avait changé. Le pouvoir, lui, demeurait.
Les hommes de Carrero Blanco

Alberto Ullastres entra au ministère du Commerce et Mariano Navarro Rubio aux Finances lors du remaniement de 1957. Laureano López Rodó travaillait déjà auprès de l’amiral Carrero Blanco, leur protecteur politique. Ullastres, Navarro Rubio et López Rodó appartenaient à l’Opus Dei ou lui étaient étroitement liés. Ces appartenances et ces liens communs suffirent à nourrir, chez leurs rivaux phalangistes, le soupçon d’une conjuration secrète.2
Il faut ici tenir la balance avec soin, car c’est le point où l’enquête peut déraper. Non, l’Opus Dei ne gouvernait pas secrètement l’Espagne. L’idée d’un bloc occulte tirant toutes les ficelles relève davantage du fantasme de conspiration que de l’analyse. Tous les ministres influents des années 1960 n’appartenaient pas à l’Opus Dei, et López Rodó ne fut pas imposé par une organisation religieuse : il fut choisi et protégé par Carrero Blanco.
La vérité est plus simple et se passe de complot. Des hommes appartenant aux mêmes réseaux catholiques, universitaires et administratifs reçurent les principaux leviers de la politique économique. Ils agirent comme responsables du régime, sous l’autorité de Franco et de Carrero Blanco, non comme les délégués officiels d’une institution religieuse.
Ce fait n’a pas besoin d’être noirci pour être grave.
On les appela technocrates parce qu’ils présentaient l’efficacité comme le contraire de l’idéologie et la statistique comme le remède à la ferveur. Mais ils n’étaient pas sans doctrine. Ils adhéraient à l’ordre autoritaire, au catholicisme politique, à la hiérarchie sociale et à la dépolitisation de la population.
Ils ne retirèrent pas l’idéologie de l’État. Ils lui donnèrent le langage de l’expertise.
1959 : le régime au bord de la banqueroute
Ce qu’ils firent est connu, mais il faut dire aussitôt pourquoi ils durent le faire. En 1959, les réserves de change étaient presque épuisées, l’inflation demeurait élevée et le déficit extérieur menaçait jusqu’aux importations indispensables. Le régime qui prétendait avoir sauvé l’Espagne avait conduit son économie dans une impasse.
Le Plan de stabilisation de juillet 1959, préparé notamment par Joan Sardà, Alberto Ullastres et Mariano Navarro Rubio, avec le concours du Fonds monétaire international et de l’Organisation européenne de coopération économique, rompit avec une grande partie de l’autarcie.3
Le commerce extérieur fut partiellement libéralisé, la peseta dévaluée, les investissements étrangers facilités et les dépenses publiques contenues. Le pays fut rouvert aux mouvements économiques dont le franquisme l’avait longtemps tenu à l’écart.
Le premier Plan de développement couvrit les années 1964 à 1967. Le deuxième s’étendit de 1968 à 1971 et le troisième de 1972 à 1975.4
La croissance qui suivit fut réelle. Il serait malhonnête de la nier. L’Espagne s’urbanisa, l’emploi industriel progressa et une partie croissante de la population accéda au réfrigérateur, au téléviseur, à la machine à laver, aux vacances et parfois à l’automobile. Cette amélioration demeura inégale, mais elle transforma profondément la vie quotidienne et les aspirations sociales.
Le mensonge ne réside donc pas dans la croissance. Il réside dans la manière dont le régime s’en attribua la paternité.
Le miracle payé par les autres
Le franquisme ne fit pas surgir seul ce que sa propagande appela le « miracle espagnol ». Il cessa d’étouffer une partie de l’économie, profita de l’expansion de l’Europe occidentale et transforma ce rattrapage en certificat de bonne conduite.
La croissance résulta du changement de politique devenu inévitable, mais aussi de la demande européenne, du tourisme, des exportations, de l’importation de machines et de techniques étrangères, de l’arrivée des capitaux et du transfert de la main-d’œuvre agricole vers l’industrie et les services.5
Trois apports extérieurs furent particulièrement décisifs pour l’équilibre des paiements : les devises du tourisme ; les investissements étrangers, attirés notamment par les bas salaires, l’absence de syndicats libres et l’interdiction de la grève ; enfin, les remises des émigrés.
Les Espagnols partis travailler en Allemagne, en France, en Suisse et dans d’autres pays européens envoyèrent à leurs familles une part considérable de leurs salaires. Au cours des années 1960, l’Espagne reçut près de trois milliards de dollars provenant de l’épargne de ses émigrés. Ces transferts devinrent, après le tourisme, l’une des principales sources de devises de la balance des paiements.6
Le régime n’offrit pas la prospérité, il l’encaissa. Il exporta le chômage qu’il ne savait pas résorber, rapatria les salaires de ceux qui étaient partis et présenta le résultat comme son miracle.
Le franquisme avait d’abord fermé l’économie. Il s’attribua ensuite le mérite de l’avoir entrouverte.
Qui paya réellement ce miracle, dans quelles conditions de travail, d’exil économique et de déracinement, fera l’objet d’un épisode particulier. Car derrière chaque devise inscrite dans la balance des paiements se trouvait un homme ou une femme qui avait dû chercher ailleurs le travail que son pays ne lui donnait pas.
La consommation comme absolution
Le développement fut vendu comme une marchandise politique. Les barrages et les usines furent présentés comme la preuve que la dictature fonctionnait. Les plages fréquentées par les touristes devinrent un brevet de normalité. La petite SEAT 600 achetée à crédit fut transformée en bulletin de vote silencieux en faveur de l’ordre.
L’argent envoyé de Hambourg, de Paris ou de Genève devint une réussite du régime qui n’avait pas su retenir ceux qui le gagnaient.
La croissance offrit au franquisme une légitimité d’exercice que la seule victoire militaire ne pouvait plus lui procurer. Elle ne remplaça pas la violence, mais permit de la recouvrir. Elle proposa l’amélioration matérielle comme un substitut au consentement politique.
Là où la croix du Monsignore avait sanctifié le pouvoir, la machine à laver l’excusa.
Ce fut un blanchiment plus doux, car il ne demandait pas de croire, seulement de consommer.
Cette nouvelle légitimité fut, pour la survie du régime, plus efficace encore que la peur héritée du 18 juillet. Le développement ne démocratisa pas l’État. Il rendit la dictature plus présentable, à l’intérieur comme à l’étranger.
MATESA : dix milliards de crédit public
Mais un régime ne change pas de nature en changeant de costume. Les pratiques de faveur et l’absence de contrôle qui avaient prospéré sous les anciens habits du pouvoir rattrapèrent les modernisateurs.
En 1969 éclata l’affaire MATESA, Maquinaria Textil del Norte de España, société dirigée par Juan Vilá Reyes. L’entreprise fabriquait des métiers à tisser sans navette et ambitionnait de devenir une grande multinationale espagnole. Pour financer son expansion internationale, elle reçut, à partir de 1964, des crédits considérables du Banco de Crédito Industrial, une banque publique.
En cinq ans, sa dette envers cet établissement passa d’un peu plus de vingt-deux millions à près de dix milliards de pesetas. MATESA absorbait alors environ la moitié des crédits à l’exportation accordés par la banque. Or cette ligne de crédit représentait elle-même plus du quart de l’ensemble des fonds de l’établissement.7
L’entreprise avait construit un réseau de filiales étrangères et utilisait des transferts entre sociétés liées pour présenter comme exportations des opérations qui ne correspondaient pas toujours à des ventes définitives. Des crédits destinés à financer des contrats fermes furent ainsi accordés sur la foi d’une activité commerciale largement surestimée. L’administration connaissait une partie des irrégularités, mais continua de soutenir une entreprise qu’elle avait élevée au rang de modèle national.
Le scandale ne démontre pas que tous les technocrates volaient ni que les milliards du crédit public avaient enrichi l’Opus Dei. Les enquêtes ne l’établirent pas. Il révèle quelque chose de plus précis : un régime sans contrôle indépendant avait pu concentrer une part extravagante du crédit public sur une seule entreprise, maintenir son soutien malgré les avertissements et laisser la raison politique l’emporter sur la prudence financière.
Dans un régime sans contrôle indépendant, la corruption du pouvoir n’avait pas besoin de prendre la forme d’une valise de billets. Elle pouvait prendre celle d’un crédit public reconduit malgré les alertes, puis d’une grâce empêchant que les responsabilités fussent jugées jusqu’au bout.
Un scandale transformé en guerre de factions
La procédure judiciaire fut engagée le 24 juillet 1969 après la dénonciation des irrégularités par le directeur général des douanes. L’affaire parvint à la presse au mois d’août.
Manuel Fraga, ministre de l’Information et du Tourisme, ne révéla pas seul le scandale, mais il permit aux journaux de le traiter avec une liberté exceptionnelle. Il refusa d’étouffer le débat et utilisa l’affaire dans la lutte qui opposait les aperturistes et les phalangistes aux hommes de Carrero Blanco et de López Rodó.
Une commission d’enquête fut créée au sein des Cortes. Son rapport formula des conclusions sévères contre trois anciens ministres, Mariano Navarro Rubio, Juan José Espinosa San Martín et Faustino García-Moncó, ainsi que contre López Rodó, toujours en fonctions. Les trois anciens ministres furent poursuivis par le Tribunal suprême pour négligence. Il ne leur était pas reproché d’avoir personnellement empoché les milliards, mais de n’avoir pas empêché qu’une entreprise privilégiée engloutît une telle masse de crédit public.
La différence est importante. Elle ne diminue pas leur responsabilité politique. Elle la définit.
Le scandale arrêté par la grâce
Vilá Reyes fut condamné en mai 1970 par le Tribunal spécial des délits monétaires à trois années de prison et à une amende de 1,658 milliard de pesetas. La procédure concernant les responsables politiques suivait un autre chemin et aurait dû conduire à un procès public.
Elle n’y conduisit pas.
Le 1ᵉʳ octobre 1971 fut publié un décret de grâce accordé par Franco. Il couvrait notamment les peines pécuniaires et permettait son application sans qu’un procès oral eût lieu. Le 22 octobre, le Tribunal suprême appliqua cette mesure aux responsables poursuivis pour négligence. Vilá Reyes en bénéficia également pour sa condamnation monétaire.8
Le parrain n’eut même pas besoin de proclamer ses ministres innocents. Il lui suffit d’empêcher qu’ils fussent jugés.
Presque toute la presse qui avait reçu pendant quelques semaines l’autorisation de parler se tut de nouveau. Une seule exception rompit le silence : en novembre 1971, Cuadernos para el Diálogo publia un long article non signé, « Análisis jurídico de un Decreto », qui critiquait la mesure sous le couvert prudent d’une analyse exclusivement juridique.
Le scandale avait rempli sa fonction dans la guerre des factions. Il ne devait pas devenir le procès du régime.
Deux ans plus tôt, le remaniement d’octobre 1969 avait chassé à la fois les ministres économiques atteints par l’affaire et ceux qui avaient favorisé sa publicité, notamment Fraga et José Solís. Mais le camp de Carrero Blanco et de López Rodó était sorti renforcé de l’opération.
Franco sacrifia quelques hommes sans abandonner le système qui les avait produits.
Dans cette maison, un scandale n’était pas une chute. C’était un tour de roue.
Une mafia selon ses propres factions
Il faut maintenant revenir à l’épigraphe et en mesurer l’ironie sans la fausser.
Le mot de mafia ne fut pas lancé ici par les victimes du régime, mais par certains de ses propres serviteurs. Dans la lutte entre la Phalange et les technocrates pour l’oreille du Caudillo, les phalangistes accusèrent l’Opus Dei d’être une « mafia catholique ».
Paul Preston rapporte l’accusation, mais refuse d’y voir la preuve d’un complot. Il a raison. Une injure lancée par une faction contre une autre ne démontre pas l’existence d’une direction secrète de l’État.
Mais le mot révèle la grammaire interne du pouvoir : les réseaux, les protections, les fidélités, les obligés, le protecteur et l’accès privilégié au chef.
Ce n’était pas un aveu judiciaire. C’était un aveu de vocabulaire. Pour se décrire les uns les autres, les serviteurs du franquisme ne trouvaient eux-mêmes que le langage du crime organisé.
Chaque famille du régime avait ses hommes et voulait sa part. Pendant que les lieutenants se disputaient la faveur du chef et s’accusaient mutuellement du pire, le parrain des parrains, lui, arbitrait, et régnait d’autant mieux qu’ils se craignaient entre eux.
Le mot ne constitue pas la preuve. Il indique pourtant où regarder.
La seconde vie de la dictature
Le développement donna au franquisme sa seconde vie et sa forme d’impunité la plus durable. Une dictature qui améliore le niveau de vie d’une partie de la population se fait mieux tolérer qu’une dictature qui ne distribue que la faim et la peur.
Pour une partie de la société, la machine à laver fit alors ce que le peloton n’avait pu faire : elle apaisa.
Elle ne rendit pas le régime innocent. Elle rendit son origine moins visible. Les barrages recouvrirent les fosses, les plages remplacèrent les prisons dans les brochures touristiques et la croissance fournit à l’Europe une raison commode de ne plus interroger le passé.
Restait la part la plus nue du système, celle qui n’écrit rien, ne modernise rien et se contente de prendre. Le conseiller pense, le Monsignore bénit, mais la famille, elle, encaisse.
Ce sera le prochain épisode, celui du gendre et des petits-enfants, depuis l’affaire des Vespa jusqu’au centre commercial bâti sur des terres prises après la guerre.
Notes et références
- Paul Preston, Franco. Caudillo de España, édition espagnole, p. 831. Le passage se trouve également p. 669 de l’édition anglaise. ↩
- David Brydan, Franco’s Internationalists: Social Experts and Spain’s Search for Legitimacy, Oxford University Press, notamment le chapitre consacré aux technocrates, à l’Opus Dei et à l’ouverture économique après 1959. ↩
- Banco de España, « 60 aniversario del Plan de Estabilización. Homenaje a Joan Sardà ». Le dossier documente le rôle de Sardà, les consultations avec le Fonds monétaire international et l’adoption du plan le 21 juillet 1959. ↩
- Le premier Plan de développement économique et social couvrit la période 1964 à 1967. Voir le texte publié au Boletín Oficial del Estado. ↩
- Banco de España, « El Banco de España en la economía » ; Fonds monétaire international, « Stabilizing an Economy: Spain », 1968. ↩
- Félix Santos, Exiliados y emigrados, 1939-1999, Madrid, Fundación Españoles en el Mundo, 1999, partie « La emigración económica a Europa ». Voir également Banco de España, statistiques historiques de la balance des paiements espagnole pour la période 1959 à 1990. ↩
- Fernando Jiménez, « El caso MATESA: un escándalo político en un régimen autoritario », Historia y Política, nᵒ 4, 2000, p. 43 à 68. L’étude établit que la dette de MATESA passa d’un peu plus de vingt-deux millions de pesetas en 1964 à près de dix milliards en 1969, soit environ la moitié de la ligne de crédits à l’exportation du Banco de Crédito Industrial. Cette ligne représentait elle-même plus du quart des fonds de l’établissement. ↩
- Fernando Jiménez, étude précitée, particulièrement la partie consacrée à la résolution judiciaire et politique du scandale. L’auteur documente la publication du décret de grâce le 1ᵉʳ octobre 1971, son application aux responsables politiques par le Tribunal suprême le 22 octobre et l’article publié en novembre 1971 par Cuadernos para el Diálogo sous le titre « Análisis jurídico de un Decreto ». ↩