Kent contre Campoamor : les discours du 1ᵉʳ octobre 1931
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Victoria Kent : traduction française · texte original
Clara Campoamor : traduction française · texte original
Avant d’aborder les textes parlementaires eux-mêmes, il est utile de revenir aux deux interventions décisives prononcées devant les Cortes constituantes le 1ᵉʳ octobre 1931.
Celle de Victoria Kent, opposée à l’octroi immédiat du suffrage féminin.
Celle de Clara Campoamor, qui lui répond en défendant le droit de vote des femmes comme principe démocratique non négociable.
Ces deux discours doivent être lus ensemble.
Non parce qu’ils se valent politiquement, mais parce qu’ils mettent à nu l’opposition centrale de tout ce livre.
D’un côté, une conception conditionnelle de la liberté, subordonnée à l’opportunité politique.
De l’autre, une conception principielle de la citoyenneté, fondée sur le droit.
Victoria Kent ne nie pas explicitement la capacité des femmes.
Son argument est plus subtil, et pour cette raison plus révélateur.
Elle ne dit pas que les femmes ne doivent jamais voter, elle soutient qu’elles ne doivent pas voter encore.
Elle invoque la fragilité de la République, l’influence supposée de l’Église, le manque d’instruction politique des femmes, la nécessité d’attendre que la République ait formé les consciences.
Son discours relève ainsi d’une logique de report.
La femme est reconnue comme sujet futur, mais ajournée comme sujet immédiat.
C’est précisément cette logique que Clara Campoamor vient briser.
Dans son intervention, elle refuse que le droit de vote soit traité comme une récompense, une faveur ou une concession accordée aux femmes lorsqu’elles auraient suffisamment rassuré les partis.
Pour elle, le suffrage féminin n’est pas une question d’opportunité, mais de justice.
La femme ne doit pas prouver qu’elle utilisera correctement sa liberté pour être reconnue libre.
Elle est citoyenne, donc elle vote.
La confrontation entre les deux députées ne relève donc pas seulement d’un désaccord tactique.
Elle oppose deux définitions de la démocratie.
Chez Kent, le droit peut être différé si son exercice risque de nuire au régime que l’on veut protéger.
Chez Campoamor, une République qui commence par exclure la moitié du peuple souverain se blesse elle-même dans son principe.
Pour éviter les citations fragmentaires ou les interprétations trop rapides, il convient donc de lire les deux interventions dans leur continuité parlementaire, telles qu’elles apparaissent dans le Diario de Sesiones del Congreso de los Diputados, n° 48, séance du 1ᵉʳ octobre 1931.
Références recommandées
Victoria Kent, intervention contre l’octroi immédiat du suffrage féminin, dans Diario de Sesiones del Congreso de los Diputados, n° 48, séance du 1ᵉʳ octobre 1931.
Clara Campoamor, « Discurso pronunciado por Clara Campoamor en el Congreso de los Diputados el 1 de octubre de 1931 », Revista de las Cortes Generales, n° 111, premier semestre 2021, p. 19-24. Texte établi d’après le Diario de Sesiones del Congreso de los Diputados, n° 48, séance du 1ᵉʳ octobre 1931.
Cette lecture préalable permet de replacer les annexes dans leur juste perspective, non comme un simple complément documentaire, mais comme le prolongement historique, juridique et politique d’une controverse fondamentale.
Le débat du 1ᵉʳ octobre 1931 ne demande pas seulement si les femmes doivent voter.
Il demande qui possède le droit de décider qu’un sujet libre est enfin prêt à exercer sa liberté.
Victoria Kent — Intervention du 1ᵉʳ octobre 1931
Traduction française
Traduction de l’espagnol par Luis Albarracin.
Intervention de Victoria Kent dans le Diario de Sesiones de las Cortes Constituyentes, séance du 1ᵉʳ octobre 1931, n° 48. Elle intervient avant Clara Campoamor pour expliquer son opposition à l’octroi immédiat du droit de vote aux femmes. Le texte figure aux pages 1351-1352 du journal parlementaire (congreso.es).
Mlle Kent – Messieurs les députés, je demande en cet instant à la Chambre une attention respectueuse pour le problème qui est ici débattu, car j’estime qu’il ne s’agit pas d’un problème mineur, ni d’un problème que nous devrions traiter à la légère. On discute, en ce moment, du vote féminin, et il est significatif qu’une femme comme moi, qui ne fais que rendre un culte fervent au travail, se lève cet après-midi pour dire simplement à la Chambre que je crois que le vote féminin doit être ajourné. (Très bien. – Applaudissements.) Je crois que ce n’est pas le moment d’accorder le vote à la femme espagnole. (Très bien.) C’est une femme qui le dit, une femme qui, au moment critique de le dire, renonce à un idéal. (M. Guerra del Río : Les cavernicoles parlent de combine.)
Je veux faire observer à la Chambre que le fait que deux femmes ici présentes aient des opinions différentes ne signifie absolument rien, car, au sein des mêmes partis et des mêmes idéologies, il existe des opinions différentes. C’est le cas dans le parti radical, auquel appartient Mlle Campoamor, comme M. Guerra del Río. Je ne crois donc pas que cela puisse servir de prétexte à un ton quelque peu satirique. Ce problème doit être considéré dans son fond, non à sa surface.
En cet instant, nous allons accorder ou refuser le vote à plus de la moitié des individus espagnols, et il faut que les personnes qui éprouvent une ferveur républicaine, une ferveur démocratique et libérale républicaine, se lèvent ici pour dire : il est nécessaire d’ajourner le vote féminin. (Très bien.) Et il est nécessaire, messieurs les députés, d’ajourner le vote féminin, parce que, pour changer de critère, j’aurais besoin de voir les mères dans la rue réclamer des écoles pour leurs enfants ; j’aurais besoin d’avoir vu les mères dans la rue empêcher que leurs fils fussent envoyés au Maroc ; j’aurais besoin de voir toutes les femmes espagnoles unies pour réclamer ce qui est indispensable à la santé et à la culture de leurs enfants.
C’est pourquoi, messieurs les députés, parce que je crois servir ainsi la République, comme je crois l’avoir servie dans la modestie de mes moyens, comme je me suis engagée à la servir tant que je vivrai, c’est en raison de cet état de conscience que je me lève cet après-midi pour demander à la Chambre d’éveiller la conscience républicaine, de raviver la foi libérale et démocratique, et d’ajourner le vote des femmes.
Je le demande non parce que cela diminuerait en quoi que ce soit la capacité de la femme ; non, messieurs les députés, ce n’est pas une question de capacité, c’est une question d’opportunité pour la République. C’est pourquoi je demande l’ajournement du vote féminin, ou son conditionnement ; mais si nous conditionnons le vote de la femme, nous pourrions peut-être commettre quelque injustice. Si nous ajournons le vote féminin, à mon avis, nous ne commettons aucune injustice, étant entendu que la femme, pour s’attacher à un idéal, a besoin d’un certain temps de coexistence avec cet idéal même.
La femme ne se lance pas dans les questions qu’elle ne voit pas clairement, et c’est pourquoi je considère que quelques années de coexistence avec la République sont nécessaires ; que les femmes voient que la République a apporté à l’Espagne ce que la monarchie n’a pas apporté : ces vingt mille écoles dont nous parlait ce matin le ministre de l’Instruction publique, ces laboratoires, ces universités populaires, ces centres de culture où la femme pourra déposer ses enfants pour en faire de véritables citoyens.
Lorsque quelques années auront passé, lorsque la femme verra les fruits de la République et recueillera, dans l’éducation et dans la vie de ses enfants, les fruits de cette République pour laquelle on travaille avec tant d’ardeur et tant de désintéressement ; lorsque la femme espagnole se rendra compte que ce n’est que dans la République que sont garantis les droits de citoyenneté de ses enfants, que seule la République a apporté à son foyer le pain que la monarchie ne lui avait pas laissé, alors, messieurs les députés, la femme sera la plus fervente, la plus ardente défenseure de la République.
Mais en ce moment, alors que M. le Président vient de recevoir des signatures de femmes espagnoles qui, de bonne foi, croient, dans les circonstances actuelles, que les idéaux de l’Espagne doivent suivre une autre voie ; alors que je désirais ardemment quelques milliers de signatures de femmes espagnoles adhérant à la République (Mlle Campoamor : Elles sont venues.) ; alors que je désirais des milliers de signatures et des milliers de femmes dans la rue criant : « Vive la République ! » et « Vive le gouvernement de la République ! » ; alors que je demandais que cette caravane de femmes espagnoles qui allait rendre hommage à Primo de Rivera trouvât une compensation dans ces mêmes femmes espagnoles en faveur de la République, je dois humblement confesser que je ne l’ai pas vue.
Je ne peux pas juger les femmes espagnoles d’après ces jeunes universitaires qui furent emprisonnées, honneur de la jeunesse scolaire féminine, car elles ne furent que quatre étudiantes. Je ne peux pas non plus juger la femme espagnole d’après ces ouvrières qui quittent chaque jour leur travail pour soutenir, avec leur mari, leur foyer.
Si toutes les femmes espagnoles étaient ouvrières, si les femmes espagnoles avaient déjà traversé une période universitaire et si leur conscience était libérée, je me lèverais aujourd’hui devant toute la Chambre pour demander le vote féminin. (Très bien. – Applaudissements.)
Mais à cette heure, je me lève précisément pour dire le contraire, et pour le dire avec toute la vaillance de mon esprit, en affrontant le jugement que pourront porter sur moi les femmes qui n’auraient pas cette ferveur et ces sentiments républicains que je crois posséder.
C’est pourquoi je me lève clairement pour dire à la Chambre : ou bien le conditionnement du vote, ou bien son ajournement. Je crois que son ajournement serait plus bénéfique, parce que je le juge plus juste ; et je crois également qu’après quelques années passées avec la République, à coexister avec la République, à lutter pour la République et à apprécier les bienfaits de la République, vous auriez dans la femme la défenseure la plus enthousiaste de la République.
Pour aujourd’hui, messieurs les députés, il est dangereux d’accorder le vote à la femme. Je ne peux pas me rasseoir sans que ma pensée et mon sentiment soient clairement établis, et sans sauver absolument ma conscience pour l’avenir. Voilà ce que je voulais exposer à la Chambre. (Vifs applaudissements.)
Texte original
La Srta. KENT : Señores Diputados, pido en este momento a la Cámara atención respetuosa para el problema que aquí se debate, porque estimo que no es problema nimio, ni problema que debemos pasar a la ligera ; se discute, en este momento, el voto femenino y es significativo que una mujer como yo, que no hago más que rendir un culto fervoroso al trabajo, se levante en la tarde de hoy a decir a la Cámara, sencillamente, que creo que el voto femenino debe aplazarse. (Muy bien. – Aplausos.) Que creo que no es el momento de otorgar el voto a la mujer española. (Muy bien.) Lo dice una mujer que, en el momento crítico de decirlo, renuncia a un ideal. (El Sr. Guerra del Río : Los cavernícolas hablan de pastel.)
Quiero significar a la Cámara que el hecho de que dos mujeres, que se encuentran aquí reunidas, opinen de manera diferente, no significa absolutamente nada, porque, dentro de los mismos partidos y de las mismas ideologías, hay opiniones diferentes. Tal ocurre en el partido radical, donde la Srta. Campoamor figura, y el Sr. Guerra del Río también. Por tanto, no creo que esto sea motivo para esgrimirlo en un tono un poco satírico, y que a este problema hay que considerarle en su entraña y no en su superficie.
En este momento vamos a dar o negar el voto a más de la mitad de los individuos españoles y es preciso que las personas que sienten el fervor republicano, el fervor democrático y liberal republicano, nos levantemos aquí para decir : es necesario aplazar el voto femenino. (Muy bien.) Y es necesario, Sres. Diputados, aplazar el voto femenino, porque yo necesitaría ver, para variar de criterio, a las madres en la calle pidiendo escuelas para sus hijos ; yo necesitaría haber visto en la calle a las madres prohibiendo que sus hijos fueran a Marruecos ; yo necesitaría ver a las mujeres españolas unidas todas pidiendo lo que es indispensable para la salud y la cultura de sus hijos.
Por esto, Sres. Diputados, por creer que con ello sirvo a la República, como creo que la he servido en la modestia de mis alcances, como me he comprometido a servirla mientras viva, por este estado de conciencia es por lo que me levanto en esta tarde a pedir a la Cámara que despierte la conciencia republicana, que avive la fe liberal y democrática y que aplace el voto para la mujer.
Lo pido porque no es que con ello merme en lo más mínimo la capacidad de la mujer ; no, Sres. Diputados, no es cuestión de capacidad ; es cuestión de oportunidad para la República. Por esto pido el aplazamiento del voto femenino o su condicionalidad ; pero si condicionamos el voto de la mujer, quizás pudiéramos cometer alguna injusticia. Si aplazamos el voto femenino no se comete injusticia alguna, a mi juicio, entendiendo que la mujer, para encariñarse con un ideal, necesita algún tiempo de convivencia con el mismo ideal.
La mujer no se lanza a las cuestiones que no ve claras y por esto entiendo que son necesarios algunos años de convivencia con la República ; que vean las mujeres que la República ha traído a España lo que no trajo la monarquía : esas veinte mil escuelas de que nos hablaba esta mañana el Ministro de Instrucción pública, esos laboratorios, esas Universidades populares, esos Centros de cultura donde la mujer pueda depositar a sus hijos para hacerlos verdaderos ciudadanos.
Cuando transcurran unos años y vea la mujer los frutos de la República y recoja la mujer en la educación y en la vida de sus hijos los frutos de la República, el fruto de esta República en la que se está laborando con este ardor y con este desprendimiento, cuando la mujer española se dé cuenta de que sólo en la República están garantizados los derechos de ciudadanía de sus hijos, de que sólo la República ha traído a su hogar el pan que la monarquía no les había dejado, entonces, Sres. Diputados, la mujer será la más ferviente, la más ardiente defensora de la República ; pero, en estos momentos, cuando acaba de recibir el Sr. Presidente firmas de mujeres españolas que, con su buena fe, creen en los instantes actuales que los ideales de España deben ir por otro camino, cuando yo deseaba fervorosamente unos millares de firmas de mujeres españolas de adhesión a la República (La Srta. Campoamor : Han venido.), cuando yo deseaba miles de firmas y miles de mujeres en la calle gritando “¡Viva la República !” y “¡Viva el Gobierno de la República !”, cuando yo pedía que aquella caravana de mujeres españolas que iban a rendir un tributo a Primo de Rivera tuviera una compensación de estas mismas mujeres españolas a favor de la República, he de confesar humildemente que no la he visto, que yo no puedo juzgar a las mujeres españolas por estas muchachas universitarias que estuvieron en la cárcel, honra de la juventud escolar femenina, porque no fueron más que cuatro muchachas estudiantes.
No puedo juzgar tampoco a la mujer española por estas obreras que dejan su trabajo diariamente para sostener, con su marido, su hogar. Si las mujeres españolas fueran todas obreras, si las mujeres españolas hubiesen atravesado ya un período universitario y estuvieran liberadas en su conciencia, yo me levantaría hoy frente a toda la Cámara para pedir el voto femenino. (Muy bien. – Aplausos.)
Pero en estas horas yo me levanto justamente para decir lo contrario y decirlo con toda la valentía de mi espíritu, afrontando el juicio que de mí puedan formar las mujeres que no tengan ese fervor y estos sentimientos republicanos que creo tener. Es por esto por lo que claramente me levanto a decir a la Cámara : o la condicionalidad del voto o su aplazamiento ; creo que su aplazamiento sería más beneficioso, porque lo juzgo más justo, como asimismo que, después de unos años de estar con la República, de convivir con la República, de luchar por la República y de apreciar los beneficios de la República, tendríais en la mujer el defensor más entusiasta de la República.
Por hoy, Sres. Diputados, es peligroso conceder el voto a la mujer. Yo no puedo sentarme sin que quede claro mi pensamiento y mi sentimiento y sin salvar absolutamente para lo sucesivo mi conciencia. He ahí lo que quería exponer a la Cámara. (Grandes aplausos.)
Clara Campoamor — Discours du 1ᵉʳ octobre 1931
Texte établi d’après le Diario de Sesiones del Congreso de los Diputados, n° 48, séance du 1ᵉʳ octobre 1931, et reproduit dans la Revista de las Cortes Generales, n° 111, 2021.
Traduction française
Traduction de l’espagnol par Luis Albarracin.
Mlle Campoamor – Messieurs les députés, loin de moi l’idée de censurer ou d’attaquer les déclarations de ma collègue, Mlle Kent. Je comprends, au contraire, la torture de son esprit lorsqu’elle s’est vue aujourd’hui contrainte de nier la capacité initiale de la femme. (Murmures.) Lorsqu’elle s’est vue contrainte de nier, comme elle l’a niée, la capacité initiale de la femme. (Les murmures continuent.) Je crois qu’a dû traverser sa pensée, d’une manière ou d’une autre, cette phrase amère d’Anatole France, lorsqu’il parle de ces socialistes qui, forcés par la nécessité, allaient au Parlement légiférer contre les leurs. (Nouveaux murmures.)
Quant à la série d’affirmations qui ont été prononcées cet après-midi contre le vote des femmes, je dois dire, avec toute la cordialité nécessaire, avec toute la considération nécessaire, qu’elles ne reposent pas sur la réalité. Prenons-en quelques-unes au hasard. On demande : quand les femmes se sont-elles levées pour protester contre la guerre du Maroc ? Premièrement : et pourquoi les hommes ne l’ont-ils pas fait ? Deuxièmement : qui protesta, qui se souleva à Saragosse, lors de la guerre de Cuba, sinon les femmes ? Qui fournit le plus gros contingent à la manifestation de l’Ateneo pour les responsabilités, à l’occasion du désastre d’Annual, sinon les femmes, qui y étaient plus nombreuses que les hommes ? (Murmures.)
Les femmes ! Comment peut-on dire que, lorsque les femmes donneront des signes de vie en faveur de la République, on leur accordera comme récompense le droit de vote ? Est-ce que les femmes n’ont pas lutté pour la République ? Est-ce qu’en parlant avec éloge des ouvrières et des universitaires, on ne chante pas déjà leur capacité ? Et puis, en parlant des ouvrières et des universitaires, va-t-on ignorer toutes celles qui n’appartiennent ni à une classe ni à l’autre ? Ne subissent-elles pas, elles aussi, les conséquences de la législation ? Ne paient-elles pas des impôts pour soutenir l’État, comme les autres et comme les hommes ? Les conséquences de la législation élaborée ici pour les deux sexes, mais dirigée et nuancée par un seul, ne retombent-elles pas sur elles ? Comment peut-on dire que la femme n’a pas lutté et qu’elle a besoin d’une époque, de longues années de République, pour démontrer sa capacité ? Et pourquoi pas les hommes ? Pourquoi l’homme, à l’avènement de la République, devrait-il avoir ses droits, tandis qu’on placerait ceux de la femme en lazaret ?
Mais, en outre, messieurs les députés, vous qui avez voté pour la République, et vous que les républicains ont fait élire, méditez un instant et dites-moi si vous avez voté seuls, si seuls des hommes vous ont élus. (Plusieurs députés : Oui. – D’autres députés : Non.) La femme a-t-elle été absente du vote ? Alors, si vous affirmez que la femme n’influe en rien sur la vie politique de l’homme, vous affirmez – remarquez-le bien – sa personnalité, vous affirmez sa résistance à vous obéir. Et c’est au nom de cette personnalité, que votre refus reconnaît et déclare, que vous fermez à la femme les portes de la matière électorale ? Avez-vous le droit de faire cela ? Non. Vous avez le droit que vous a donné la loi, la loi que vous avez faite vous-mêmes, mais vous n’avez pas le droit naturel, le droit fondamental, celui qui repose sur le respect dû à tout être humain. Ce que vous faites, c’est détenir un pouvoir ; laissez la femme se manifester, et vous verrez que ce pouvoir, vous ne pourrez plus continuer à le détenir. (M. Tapia : Elle se manifeste dans les processions.) Dans les processions, monsieur Tapia, il y a beaucoup plus d’hommes que de femmes.
La conscience ne remord-elle donc aucun des députés républicains présents d’être passé à l’Histoire sur des photographies où il portait le dais dans une procession ? (Très bien.) Ne parlons donc pas de ces choses, car ce qui importe ici, c’est le principe. (M. Pérez Madrigal : Ce qui importe, c’est la République.) Voilà précisément le principe. Pour moi, monsieur Pérez Madrigal, la République m’importe autant, au moins – et je dis au moins par considération respectueuse – qu’à Votre Seigneurie ; et précisément parce que la République m’importe autant, je considère que ce serait une très grave erreur politique d’écarter la femme du droit de vote. (M. Pérez Madrigal : La restauration, c’est la même chose que d’accorder le vote à la femme.) Votre Seigneurie se trompe. Tout ce que Votre Seigneurie affirme en ce sens n’est qu’une hypothèse. (M. Pérez Madrigal : Aussi respectable que celle de Votre Seigneurie.) Et face à cette hypothèse, j’ai la mienne : celle de la conscience, celle de la foi, celle de la ferveur. Votre Seigneurie n’a pas le droit, au nom de mon hypothèse, de barrer le chemin à plus de la moitié de la race espagnole. (M. Pérez Madrigal : On ne lui barre pas le chemin ; c’est une question de temps ; c’est un rendez-vous pour l’année prochaine.)
Le Président – Je prie la Chambre de garder le silence.
Mlle Campoamor – Je prie la Chambre de m’écouter en silence. Ce n’est pas par des agressions, ce n’est pas par des ironies que vous vaincrez ma fermeté. La seule chose que j’aie ici devant vous, messieurs les députés, qui mérite considération et peut-être émulation, c’est précisément de défendre, avec ténacité et fermeté, un droit auquel m’obligent ma nature et ma foi. (Très bien. Applaudissements.) Je ne voudrais pas relever les interruptions, afin de ne pas prolonger la discussion ; mais puisque j’ai entendu flotter dans l’air cette formule : « dans un an », croyez-vous donc que, dans un an, la femme sera capable ? Croyez-vous que, d’ici là, vous aurez conquis son idéologie ? Alors pourquoi ne commencez-vous pas rapidement la croisade, afin de la conquérir plus tôt ? Est-ce que, pour vaincre cette nature, il vous faut vraiment le délai d’un an ?
Hier, depuis ces bancs – (montrant ceux de la minorité radicale-socialiste) – on lançait le nom de la demoiselle téléphoniste d’Ayerbe, en disant qu’elle était devenue espionne ; face à cela, je vous cite, comme symbole de tant d’autres, le nom d’une autre femme : Mariana de Pineda. (Murmures.)
Mais venons-en à la sphère pure des principes. Je dois commencer par dire, messieurs les députés, que ma situation particulière dans cette Chambre est un peu celle de Saturne, dévorant mes propres arguments. Je ne voudrais pas que la pesanteur de la femme se fasse sentir sur la Chambre.
C’est pourquoi, au lieu de m’étendre à réfuter en détail, comme je pourrais le faire, les arguments avancés, je dois me borner, précisément par crainte de vous lasser, à vous renvoyer à ce que je vous ai dit hier. Je me trouve dans cette position où nous, avocats, avons si souvent vu le délinquant sur le banc des accusés : il a peut-être plus qu’assez de raisons, d’arguments pour contrer les accusations ; mais seul contre tous, il croit peut-être devoir se concilier quelque peu par le silence, et sa timidité l’emporte sur son obligation naturelle de se défendre. C’est pourquoi je dois limiter beaucoup mon intervention cet après-midi.
La question n’est pas ici traitée du point de vue du principe, qui est pourtant très clair, et qui résonne dans vos consciences : c’est un problème d’éthique, de pure éthique, que de reconnaître à la femme, être humain, tous ses droits. Depuis Fichte, dès 1796, on a également admis en principe ce postulat : seul celui qui ne considère pas la femme comme un être humain peut affirmer que tous les droits de l’homme et du citoyen ne doivent pas être les mêmes pour la femme que pour l’homme. Et au Parlement français, en 1848, Victor Considerant se leva pour dire qu’une Constitution qui accorde le vote au mendiant, au domestique et à l’analphabète – lequel existe en Espagne – ne peut le refuser à la femme.
Ce n’est donc pas du point de vue du principe, mais du point de vue de la crainte qui a été exposée ici, hors du champ du principe – chose douloureuse pour un avocat – que l’on peut venir discuter le droit de la femme à voir reconnu dans la Constitution son droit de suffrage. Et du point de vue pratique, utilitaire, de quoi accusez-vous la femme ? D’ignorance ? Eh bien, je ne peux pas, si fastidieuses que soient les statistiques, m’empêcher de me référer à une étude de M. Luzuriaga sur l’analphabétisme en Espagne.
Il y mène une étude cyclique de 1868 à 1910 seulement, car les statistiques avancent très lentement et il n’en existe pas d’autres en Espagne. Et savez-vous ce que dit cette statistique ? Elle dit que, si l’on prend les chiffres globaux dans le cycle de 1860 à 1910, on observe que, tandis que le nombre total d’hommes analphabètes, loin de diminuer, a augmenté de 73 082, celui des femmes analphabètes a diminué de 48 098 ; et, s’agissant de la proportion d’analphabétisme dans la population globale, la diminution chez les hommes n’est que de 12,7 %, tandis qu’elle est de 20,2 % chez les femmes. Cela veut simplement dire, ajoute l’auteur, que la diminution de l’analphabétisme est plus rapide chez les femmes que chez les hommes et que, si ce processus de diminution se poursuit dans les deux sexes, non seulement les femmes atteindront le degré de culture élémentaire des hommes, mais elles le dépasseront. Cela, en 1910. Et depuis 1910, la courbe ascendante a continué ; aujourd’hui, la femme est moins analphabète que l’homme. Ce n’est donc pas du point de vue de l’ignorance que l’on peut refuser à la femme l’accès à l’obtention de ce droit. (Très bien.)
Autre chose encore, à propos de l’homme qui doit voter. N’oubliez pas que vous n’êtes pas seulement fils d’homme. (Rires.) En vous se réunit le produit des deux sexes.
En mon absence, en lisant le Diario de Sesiones, j’ai pu voir qu’un docteur disait ici qu’aucune équation n’était possible et que, dans un esprit hérité de Moebius et d’Aristote, il déclarait l’incapacité de la femme. À cela, un seul argument : même si vous ne le voulez pas, et si par hasard vous admettez l’incapacité féminine, vous votez avec la moitié incapable de votre être. Moi, et toutes les femmes que je représente, nous voulons voter avec notre moitié capable masculine, car il n’y a pas de dégénérescence des sexes, car nous sommes tous fils d’homme et de femme, et nous recevons à parts égales les deux parties de notre être.
J’ai entendu ce principe expliqué avec une magnifique clairvoyance par l’insigne maître Unamuno, à propos d’une discussion avec Mme Emilia Pardo Bazán. Celle-ci se trouvait acculée par l’argument de l’incapacité héritée, et enfin il lui donna l’issue par ce magnifique argument que les biologistes ont ensuite développé. Nous sommes le produit de deux êtres ; il n’y a pas d’incapacité possible de vous à moi, ni de moi à vous. Méconnaître cela, c’est nier la réalité évidente. Niez-la si vous voulez ; vous êtes libres de le faire, mais seulement en vertu d’un droit que vous avez – pardonnez-moi le mot, que je n’emploie que pour sa clarté et non dans un esprit agressif – détenu indûment, parce que vous vous êtes donné les lois à vous-mêmes, et non parce que vous auriez un droit naturel à mettre la femme en marge.
Moi, messieurs les députés, je me sens citoyenne avant que femme, et je considère que ce serait une profonde erreur politique de laisser la femme en marge de ce droit, cette femme qui attend et qui a confiance en vous ; cette femme qui, comme cela s’est produit avec d’autres forces nouvelles pendant la Révolution française, sera indiscutablement une force nouvelle incorporée au droit, et qu’il ne faut que pousser à poursuivre son chemin. Ne laissez pas la femme, si elle est régressive, penser que son espoir se trouvait dans la Dictature ; ne laissez pas la femme, si elle est avancée, penser que son espoir d’égalité se trouve dans le communisme. Ne commettez pas, messieurs les députés, cette erreur politique aux conséquences gravissimes. Vous sauvez la République, vous aidez la République en attirant à vous et en additionnant à vos forces cette force qui attend anxieusement le moment de sa rédemption.
Chacun parle en vertu d’une expérience, et moi je vous parle au nom de la mienne propre. Je suis députée de la province de Madrid ; je l’ai parcourue non seulement par devoir, mais par affection, et bien souvent, toujours, j’ai vu qu’aux réunions publiques assistait une affluence féminine bien supérieure à l’affluence masculine. J’ai vu dans les yeux de ces femmes l’espoir de la rédemption, j’ai vu le désir d’aider la République, j’ai vu la passion et l’émotion qu’elles mettent dans leurs idéaux. La femme espagnole attend aujourd’hui de la République sa rédemption propre et celle de son enfant. Ne commettez pas une erreur historique que vous n’aurez jamais assez de temps pour pleurer. (Murmures.) Que vous n’aurez jamais assez de temps pour pleurer si vous laissez en marge de la République la femme, qui représente une force nouvelle, une force jeune ; qui fut sympathie et soutien pour les hommes emprisonnés ; qui a souffert, dans bien des cas, comme vous-mêmes ; et qui est impatiente, s’appliquant à elle-même la phrase de Humboldt selon laquelle la seule manière de mûrir pour l’exercice de la liberté, et de la rendre accessible à tous, est de marcher en elle.
Messieurs les députés, j’ai prononcé mes dernières paroles dans ce débat. Pardonnez-moi si je vous ai importunés, en considérant que c’est ma conviction qui parle ; que je parle comme républicaine, mais comme une républicaine qui, devant un idéal, le défendrait jusqu’à la mort ; qui mettrait, comme je l’ai dit hier, la tête et le cœur dans le plateau de la balance, de la même manière que Brennus y plaça son épée, afin qu’elle penchât en faveur du vote des femmes ; et qui, de plus, continue de penser, non par vanité, mais par intime conviction, que personne autant que moi ne sert en ce moment la République espagnole. (Très bien. – Applaudissements.)
Texte original
La Srta. CAMPOAMOR : Sres. Diputados, lejos yo de censurar ni de atacar las manifestaciones de mi colega, Srta. Kent ; comprendo, por el contrario, la tortura de su espíritu al haberse visto hoy en trance de negar la capacidad inicial de la mujer (Rumores.) ; al verse en trance de negar, como ha negado, la capacidad inicial de la mujer. (Continúan los rumores.) Creo que, por su pensamiento ha debido pasar, en alguna forma, la amarga frase de Anatole France, cuando nos habla de aquellos socialistas que, forzados por la necesidad, iban al Parlamento a legislar contra los suyos. (Nuevos rumores.)
Respecto a la serie de afirmaciones que se han hecho esta tarde contra el voto de la mujer, he de decir, con toda la cordialidad necesaria, con toda la consideración necesaria, que no están apoyadas en la realidad. Tomemos al azar algunas de ellas. Que ¿cuándo las mujeres se han levantado para protestar de la guerra de Marruecos ? Primero : ¿y por qué no los hombres ? Segundo : ¿quién protestó y se levantó en Zaragoza cuando la guerra de Cuba más que las mujeres ? ¿Quién nutrió la manifestación pro responsabilidades del Ateneo, con motivo del desastre de Annual, más que las mujeres, que iban en mayor número que los hombres ? (Rumores.)
¡Las mujeres ! ¿Cómo puede decirse que cuando las mujeres den señales de vida por la República se las concederá como premio el derecho a votar ? ¿Es que no han luchado las mujeres por la República ? ¿Es que al hablar con elogio de las mujeres obreras y de las mujeres universitarias no se está cantando su capacidad ? Además, al hablar de las mujeres obreras y universitarias, ¿se va a ignorar a todas las que no pertenecen a una clase ni a la otra ? ¿No sufren estas como las otras las consecuencias de la legislación ? ¿No pagan los impuestos para sostener al Estado en la misma forma que las otras y que los varones ? ¿No refluye sobre ellas toda la consecuencia de la legislación que se elabora aquí para los dos sexos, pero solamente dirigida y matizada por uno ? ¿Cómo puede decirse que la mujer no ha luchado y que necesita una época, largos años de República, para demostrar su capacidad ? Y ¿por qué no los hombres ? ¿Por qué el hombre, al advenimiento de la República, ha de tener sus derechos y ha de ponerse un lazareto a los de la mujer ?
Pero, además, Sres. Diputados, los que votasteis por la República, y a quienes os votaron los republicanos, meditad un momento y decid si habéis votado solos, si os votaron solo los hombres. (Varios Sres. Diputados : Sí. – Otros Sres. Diputados : No.) ¿Ha estado ausente del voto la mujer ? Pues entonces, si afirmáis que la mujer no influye para nada en la vida política del hombre, estáis – fijaos bien – afirmando su personalidad, afirmando la resistencia a acataros. ¿Y es en nombre de esa personalidad, que con vuestra repulsa reconocéis y declaráis, por lo que cerráis las puertas a la mujer en materia electoral ? ¿Es que tenéis derecho a hacer eso ? No ; tenéis el derecho que os ha dado la ley, la ley que hicisteis vosotros, pero no tenéis el derecho natural, el derecho fundamental, que se basa en el respeto a todo ser humano, y lo que hacéis es detentar un Poder ; dejad que la mujer se manifieste y veréis como ese Poder no podéis seguir detentándolo. (El Sr. Tapia : Se manifiesta en las procesiones.) En las procesiones, Sr. Tapia, van muchos más hombres que mujeres.
Es que no les remuerde la conciencia a ninguno de los Diputados republicanos presentes de haber pasado a la Historia en fotografías llevando el palio en una procesión. (Muy bien.) Pues no hablemos de esas cosas, porque lo que aquí importa es el principio. (El Sr. Pérez Madrigal : Lo que importa es la República.) Ese es el principio ; a mí, Sr. Pérez Madrigal, la República me importa tanto, por lo menos – y digo por lo menos por consideración respetuosa –, que a S. S., y precisamente porque la República me importa tanto, entiendo que sería un gravísimo error político apartar a la mujer del derecho del voto. (El señor Pérez Madrigal : La restauración es lo mismo que conceder el voto a la mujer.) Está equivocado su señoría ; cuanto S. S. afirma en ese sentido es una hipótesis… (El Sr. Pérez Madrigal : Tan respetable como la de S. S.), y frente a esa hipótesis yo tengo la mía : la de la conciencia, la de la fe, la del fervor ; no tiene derecho S. S., en nombre de mi hipótesis, a cerrar el paso a más de la mitad de la raza española. (El Sr. Pérez Madrigal : No se le cierra el paso ; es cuestión de tiempo ; es una cita para el año que viene.)
El Sr. PRESIDENTE : Ruego a la Cámara que guarde silencio.
La Srta. CAMPOAMOR : Yo ruego a la Cámara que me escuche en silencio ; no es con agresiones y no es con ironías como vais a vencer mi fortaleza ; la única cosa que yo tengo aquí ante vosotros, Sres. Diputados, que merezca la consideración y acaso la emulación es precisamente el defender un derecho a que me obliga mi naturaleza y mi fe, con tesón y con firmeza. (Muy bien. Aplausos.) No quisiera recoger interrupciones para no alargar la discusión ; pero, puesto que he oído en el aire que « dentro de un año », ¿es que creéis que dentro de un año la mujer sí iba a estar capacitada ? ¿Es que creéis que para esa época vais a conquistar su ideología ? Pues ¿por qué no empezáis la cruzada rápidamente, para conquistarla antes ? ¿Es que para vencer esa naturaleza acaso necesitáis el plazo de un año ?
Se lanzaba ayer desde esos bancos (Señalando a los de la minoría radical socialista.) el nombre de la señorita telefonista de Ayerbe, diciendo que se convirtió en espía ; frente a eso os cito yo como símbolo de otras el de otra mujer, el de Mariana de Pineda. (Rumores.)
Pero vengamos a la pura esfera de los principios. He de comenzar por decir, Sres. Diputados, que mi situación, especial en la Cámara, precisamente, es un poco la de Saturno, la de devorar mis argumentos ; yo no quisiera que sobre la Cámara se sintiera la pesadumbre de la mujer.
De aquí que, en vez de extenderme en refutar por menudo, como podría hacer, los argumentos vertidos, haya de concretarme, precisamente por temor a cansaros, a remitirme a lo que ayer os dije. Me encuentro en esa posición en que nosotros los abogados hemos visto tantas veces al delincuente en el banquillo de los acusados : le sobran, acaso, razones, argumentos para contrarrestar las acusaciones ; pero solo frente a todos, tal vez cree que debe congraciarse un poco con el silencio, y su timidez vence a su natural obligación de defensa. Por eso he de limitar mucho mi intervención en la tarde de hoy.
No se trata aquí esta cuestión desde el punto de vista del principio, que harto claro está, y en vuestras conciencias repercute, que es un problema de ética, de pura ética reconocer a la mujer, ser humano, todos sus derechos, porque ya desde Fichte, en 1796, se ha aceptado, en principio también, el postulado de que solo aquel que no considere a la mujer un ser humano es capaz de afirmar que todos los derechos del hombre y del ciudadano no deben ser los mismos para la mujer que para el hombre. Y en el Parlamento francés, en 1848, Víctor Considerant se levantó para decir que una Constitución que concede el voto al mendigo, al doméstico y al analfabeto – que en España existe – no puede negársele a la mujer. No es desde el punto de vista del principio, es desde el temor que aquí se ha expuesto, fuera del ámbito del principio – cosa dolorosa para un abogado – como se puede venir a discutir el derecho de la mujer a que le sea reconocido en la Constitución el de sufragio. Y desde el punto de vista práctico, utilitario, ¿de qué acusáis a la mujer ? ¿Es de ignorancia ? Pues yo no puedo, por enojosas que sean las estadísticas, dejar de referirme a un estudio del Sr. Luzuriaga acerca del analfabetismo en España.
Hace él un estudio cíclico desde 1868 hasta el año 1910, nada más, porque las estadísticas van muy lentamente y no hay en España otras. ¿Y sabéis lo que dice esa estadística ? Pues dice que, tomando los números globales en el ciclo de 1860 a 1910, se observa que mientras el número total de analfabetos varones, lejos de disminuir ha aumentado en 73.082, el de la mujer analfabeta ha disminuido en 48.098 ; y refiriéndose a la proporcionalidad del analfabetismo en la población global, la disminución en los varones es sólo de 12,7 por 100, en tanto que en las hembras es de 20,2. Esto quiere decir simplemente, agrega el autor, que la disminución del analfabetismo es más rápida en las mujeres que en los hombres y que de continuar ese proceso de disminución en los dos sexos, no sólo llegaran a alcanzar las mujeres el grado de cultura elemental de los hombres, sino que lo sobrepasaran. Eso en 1910. Y desde 1910 ha seguido la curva ascendente, y la mujer, hoy día, es menos analfabeta que el varón. No es, pues, desde el punto de vista de la ignorancia desde el que se puede negar a la mujer la entrada en la obtención de este derecho. (Muy bien.)
Otra cosa, además, al varón que ha de votar. No olvidéis que no sois hijos de varón tan solo (Risas), sino que se reúne en vosotros el producto de los dos sexos.
En ausencia mía y leyendo el Diario de Sesiones, pude ver en él que un doctor hablaba aquí de que no había ecuación posible, y con espíritu heredado de Moebius y Aristóteles declaraba la incapacidad de la mujer. A eso, un solo argumento : aunque no queráis y si por acaso admitís la incapacidad femenina, votáis con la mitad de vuestro ser incapaz. Yo y todas las mujeres a quienes represento queremos votar con nuestra mitad capaz masculina, porque no hay degeneración de sexos, porque todos somos hijos de hombre y de mujer y recibimos por igual las dos partes de nuestro ser. Este principio lo oía yo explicar con clarividencia magnífica al insigne maestro Unamuno, refiriéndose a una discusión con D.ª Emilia Pardo Bazán, discusión en que esta se hallaba atenazada con el argumento de la incapacidad heredada y, al fin, él le dio la salida en este magnífico argumento que luego han desarrollado los biólogos. Somos producto de dos seres ; no hay incapacidad posible de vosotros a mí, ni de mí a vosotros. Desconocer esto, es negar la realidad evidente. Negadlo si queréis ; sois libres de ello, pero solo en virtud de un derecho que habéis – perdonadme la palabra, que digo solo por su claridad y no con espíritu agresivo – detentado, porque os disteis a vosotros mismos las leyes ; pero no porque tengáis un derecho natural para poner al margen a la mujer.
Yo, Sres. Diputados, me siento ciudadana antes que mujer, y considero que sería un profundo error político dejar a la mujer al margen de ese derecho, a la mujer que espera y confía en vosotros ; a la mujer que, como ocurrió con otras fuerzas nuevas en la Revolución francesa, será indiscutiblemente una nueva fuerza que se incorpora al Derecho y no hay sino empujarla a que siga su camino. No dejéis a la mujer que, si es regresiva, piense que su esperanza estuvo en la Dictadura ; no dejéis a la mujer que piense, si es avanzada, que su esperanza de igualdad está en el comunismo. No cometáis, Sres. Diputados, ese error político de gravísimas consecuencias. Salváis a la República, ayudáis a la República atrayéndoos y sumándoos esa fuerza que espera ansiosa el momento de su redención.
Cada uno habla a virtud de una experiencia y yo os hablo en nombre de la mía propia. Yo soy Diputado por la provincia de Madrid ; la he recorrido, no solo en cumplimiento de mi deber, sino por cariño, y muchas veces, siempre, he visto que a los actos públicos acudía una concurrencia femenina muy superior a la masculina, y he visto en los ojos de esas mujeres la esperanza de redención, he visto el deseo de ayudar a la República, he visto la pasión y la emoción que ponen en sus ideales. La mujer española espera hoy de la República la redención suya y la redención del hijo. No cometáis un error histórico que no tendréis nunca bastante tiempo para llorar (Rumores) ; que no tendréis nunca bastante tiempo para llorar al dejar al margen de la República a la mujer, que representa una fuerza nueva, una fuerza joven ; que ha sido simpatía y apoyo para los hombres que estaban en las cárceles ; que ha sufrido en muchos casos como vosotros mismos, y que está anhelante, aplicándose a sí misma la frase de Humboldt, de que la única manera de madurarse para el ejercicio de la libertad y de hacerla accesible a todos, es caminar dentro de ella.
Señores Diputados, he pronunciado mis últimas palabras en este debate. Perdonadme si os moleste, considerando que es mi convicción la que habla ; que hablo como republicana, pero como republicana que ante un ideal lo defendería hasta la muerte ; que pondría, como dije ayer, la cabeza y el corazón en el platillo de la balanza, de igual modo que Breno colocó su espada, para que se inclinara en favor del voto de la mujer, y que además sigo pensando, y no por vanidad, sino por íntima convicción, que nadie como yo sirve en estos momentos a la República española. (Muy bien. – Aplausos.)
À l’issue du débat, l’amendement favorable au suffrage féminin est adopté par 161 voix contre 121. Cette victoire inscrit l’Espagne républicaine parmi les pays européens les plus avancés de son temps en matière de citoyenneté politique des femmes. Les Espagnoles voteront pour la première fois aux élections législatives de novembre 1933. Ce discours constitue donc non seulement un moment majeur de l’histoire parlementaire espagnole, mais aussi l’une des grandes plaidoiries européennes pour la femme comme sujet politique immédiat, non différé, non conditionné, non placé sous tutelle.
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