Victoria Kent contre le suffrage féminin : anatomie d’un ajournement
Le chapitre précédent a posé le principe. Celui-ci verse une pièce au dossier.
Car le plus sûr moyen de juger la logique de la tutelle n’est pas de la décrire de loin, mais de lire le texte où elle s’énonce le mieux, l’intervention de Victoria Kent devant les Cortes constituantes, le 1ᵉʳ octobre 1931.
Ce ne sont pas une biographie ni une personne que l’on instruit ici. C’est un raisonnement.
Que la femme, l’avocate, l’exilée courageuse reste à sa complexité.
Ses propos, eux, viennent à la barre.
Le premier d’entre eux pose le verdict avant l’examen, le vote féminin doit être ajourné.
Une femme élue, parlant depuis une tribune que la République lui a déjà ouverte, vient demander que des millions d’autres femmes patientent encore avant d’avoir voix au chapitre.
Il y a là une contradiction qui ne tient pas debout, et qu’il faut nommer froidement, par la logique.
Si les Espagnoles sont, en tant que femmes, trop influençables ou trop immatures pour voter, alors Kent l’est aussi, et son jugement devrait être suspect au même titre.
Si elle ne l’est pas, alors l’immaturité n’a rien d’une fatalité du sexe, et l’accusation s’effondre.
Et si quelques femmes seulement seraient mûres tandis que d’autres ne le seraient pas, alors qui choisit les mûres, Kent, le Parlement masculin, le parti, l’instituteur républicain remplaçant le curé ?
Le syllogisme se referme. Dans tous les cas, l’argument se dévore lui-même.
Kent voit le danger et tente de l’esquiver par une formule qui, en réalité, le scelle, ce n’est pas une question de capacité, c’est une question d’opportunité.
Cette phrase avoue tout.
Si la capacité n’est pas en cause, les femmes peuvent voter.
Et si, les en sachant capables, on leur refuse le suffrage pour des raisons d’opportunité, alors on subordonne un droit reconnu à un calcul de circonstance.
Le suffrage est attaché à la citoyenneté. Le différer parce que son exercice dérange, c’est le tenir en laisse.
Cela porte un nom, l’arbitraire.
Non l’arbitraire réactionnaire en bottes et en képi, mais l’arbitraire élégant, celui qui a fréquenté les universités populaires avant de fermer la porte aux femmes populaires.
C’est ce qui rend ce discours plus redoutable que le vieux patriarcat.
Le patriarcat brutal sent l’encens rance et le Code civil moisi, on le reconnaît de loin.
La tutelle, elle, arrive avec des mots propres, émancipation, progrès, conscience, République, et refuse un droit dans la langue même qui prétend l’accorder.
Suit la demande de preuves.
Kent voudrait voir les mères réclamer des écoles dans la rue, des milliers de signatures, des femmes criant « Vive la République ».
Elle exige des garanties préalables, comme si un droit fondamental devait être précédé d’un concours de bonne conduite.
Mais l’a-t-on jamais exigé des hommes ?
Le paysan analphabète, le bourgeois votant avec son portefeuille, le notable lié à son cacique, aucun n’a dû présenter un certificat de conscience libre avant d’entrer dans l’isoloir.
On ne le demanda qu’aux femmes, et seulement parce qu’elles étaient femmes.
Là est le scandale logique. Le masculin vote, le féminin doit mériter de voter.
Kent invente ainsi, pour les femmes, une épreuve particulière que les hommes n’ont jamais eu à franchir, et reproduit, sous vocabulaire républicain, l’inégalité qu’elle prétend dépasser.
Sa propre conclusion le confirme.
Si les femmes espagnoles étaient toutes ouvrières et universitaires, je me lèverais aujourd’hui pour demander le vote féminin.
C’est dire que le droit attendra que la femme réelle ait cédé la place à la femme rêvée, instruite, libérée, présentable.
Mais pendant qu’on prépare la femme future, la femme présente reste dehors, celle qui paie l’impôt, subit la loi, nourrit les enfants, travaille, prie ou ne prie pas, comprend ou se trompe.
Celle-là, Kent l’ajourne au profit d’une abstraction pédagogique.
Et l’on arrive à la dernière de ses phrases, la plus nue, il est dangereux d’accorder le vote à la femme.
Mais dangereux pour qui ? Pour la justice, ou pour les calculs des partis ?
Une République si fragile qu’elle doive exclure la moitié du peuple pour se sauver ne se protège pas. Elle se trahit.
Si une démocratie a peur du vote des femmes, ce ne sont pas les femmes qui sont suspectes, c’est cette démocratie.
L’histoire se chargea de retourner l’argument, et avec une ironie que nul plaidoyer n’aurait osé inventer.
On jugeait les femmes trop immatures pour l’urne en 1931.
Cinq ans plus tard, la guerre ouvrit le ventre de l’Espagne, et on les trouva soudain assez mûres pour tout le reste.
En novembre 1936, Federica Montseny, anarchiste de la CNT-FAI, devient ministre de la Santé dans le gouvernement Largo Caballero, première femme ministre de l’histoire espagnole, l’une des premières d’Europe occidentale.
Dolores Ibárruri siège, parle, dirige. Les militantes de Mujeres Libres tiennent l’alphabétisation, les ateliers, la presse.
Dans les hôpitaux, les écoles, les usines, les réseaux d’évacuation, les femmes portent debout ce que les hommes, entre front et déroute, ne tiennent plus seuls.
Trop immatures pour choisir un député, assez mûres pour administrer la santé publique d’un pays en guerre.
Trop influençables pour déposer un bulletin, assez solides pour traverser la guerre.
Trop soumises au curé pour voter, assez héroïques pour mourir.
Il faut un certain goût du burlesque politique pour ne pas voir l’ignominie.
La femme utile est toujours mûre, la femme souveraine ne l’est jamais.
Ce n’était donc pas la maturité qui manquait. C’était la reconnaissance.
Kent ne voulait pas des femmes libres. Elle voulait des femmes républicaines, et la nuance est immense, car la femme libre peut voter contre vous, tandis que la femme rêvée doit voter comme prévu.
Tout le différend tient alors dans deux regards.
Kent pense le régime, Campoamor pense le principe.
Kent calcule l’effet, Campoamor regarde la dignité.
Kent veut différer la souveraineté pour sauver l’avenir, Campoamor sait qu’un avenir bâti sur l’exclusion commence déjà à pourrir.
Kent voulait peut-être éviter une faute politique.
Elle commet une faute démocratique, qui est plus grave, parce qu’elle abîme le sol sur lequel toute politique devrait marcher.
On peut perdre une élection, une majorité, un gouvernement.
Mais si l’on perd l’idée que le droit appartient à tous avant de servir un camp, on perd la démocratie elle-même.
C’est pourquoi ses propos doivent être jugés durement, non parce qu’ils manqueraient d’intelligence.
Ils en ont, et c’est précisément l’intelligence du détour, celle qui sait rendre l’injustice présentable.
Ce n’est pas Victoria Kent qu’il faut porter au feu de la critique.
C’est le raisonnement, le « plus tard » des maîtres, l’horloge des tuteurs, cette politesse qui dit aux opprimées que leur liberté est juste mais que le calendrier des prudents passe d’abord.
Le délai avait de bonnes manières, la justice avait les poings fermés.
Cette fois, les poings avaient raison.
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