Clara Campoamor : la femme sujet, non la femme administrée
Le féminisme inconditionnel contre la tutelle
Le débat de 1931 ne porte pas seulement sur un bulletin. Il tranche une question plus dangereuse et plus durable. La femme est-elle un sujet politique immédiat, ou un être qu’il faut d’abord préparer avant de lui reconnaître sa liberté ? Tout ce qui suit tient dans cette alternative, et c’est elle qui sépare Campoamor de presque toutes les voix de son temps.
Car elle ne demande pas que les femmes votent parce qu’elles seraient meilleures, plus morales ou plus républicaines que les hommes. Elle ne demande pas même qu’on leur fasse confiance. Elle dit, plus simplement et plus radicalement, qu’elles sont citoyennes, donc qu’elles doivent voter. Aucune condition préalable, aucun examen de maturité, aucun certificat de conscience délivré par le parti, l’État, le mari, l’école ou le prêtre. La femme n’a pas à prouver qu’elle usera correctement de sa liberté pour être reconnue libre. Elle n’a pas à garantir qu’elle votera selon les espérances de ceux qui prétendent l’émanciper. C’est en cela que son féminisme est inconditionnel. Il ne promet pas la liberté comme récompense d’une éducation réussie, il la reconnaît comme point de départ. La femme n’est ni une citoyenne future, ni une citoyenne en formation, ni un risque à encadrer. Elle est sujet de droit.
Le féminisme sous tutelle
À cette affirmation s’oppose une autre logique, plus difficile à saisir parce qu’elle ne vient pas du camp réactionnaire, mais du camp progressiste. Victoria Kent et Margarita Nelken ne parlent ni depuis l’ordre clérical ni depuis la défense brutale du patriarcat. Elles appartiennent au monde républicain, et croient sincèrement que l’émancipation des femmes doit advenir. Seulement, au moment décisif, elles disent, pas encore. Pas encore, parce que les femmes seraient trop soumises à l’Église. Pas encore, parce qu’elles voteraient à droite. Pas encore, parce qu’elles n’auraient pas assez d’instruction. Pas encore, parce que leur liberté pourrait produire un résultat que le progrès ne maîtrise pas. Ainsi naît le féminisme sous tutelle, un féminisme qui reconnaît la femme comme horizon de l’émancipation, mais la refuse comme sujet immédiat de la décision. La femme y est promise à la liberté, quand d’autres auront décidé qu’elle est prête. L’État, le parti, la classe, l’avant-garde deviennent les gardiens provisoires de sa souveraineté. Or une souveraineté gardée par autrui n’est plus une souveraineté. C’est une permission différée.
On peut nommer cette logique jacobine, non parce que Kent reproduirait le jacobinisme historique, mais parce que sa pensée reste verticale. Elle suppose une instance supérieure capable de fixer le moment juste de la liberté. Elle veut émanciper les femmes en gardant la main sur le calendrier, les conditions et les effets de l’émancipation. Le féminisme jacobin ne refuse pas la liberté des femmes. Il veut l’administrer.
Cette logique ne disparaît pas avec la Seconde République, et c’est ici qu’il faut être précis, car on a parfois rangé Simone de Beauvoir un peu vite dans le même voisinage. Le Deuxième Sexe, en 1949, formule l’une des phrases décisives du féminisme contemporain. « On ne naît pas femme, on le devient. » Elle rompt avec le destin biologique et fait de la féminité une construction. On pourrait y déceler la même verticalité. Si la femme devient sujet, qui juge le devenir ? Qui signe le certificat de sortie de l’aliénation, le philosophe, le parti, la conscience éclairée ? La question est tentante, mais il faut lui opposer aussitôt l’objection qu’un lecteur attentif ne manquera pas de soulever, et la trancher. Car chez Beauvoir, le devenir n’est pas une épreuve qu’une autorité extérieure vérifie. C’est le projet du sujet situé lui-même, l’exercice d’une liberté qui s’invente dans sa situation. À la prendre rigoureusement, Beauvoir est plus proche de Campoamor que de Kent. La ligne décisive ne passe donc pas entre Campoamor et Beauvoir, mais entre deux gestes, reconnaître la liberté maintenant, ou en différer la permission. Le danger n’est pas dans la phrase de Beauvoir. Il est dans son détournement, dans l’instant où l’on convertit le devenir existentiel en un certificat délivré par un tuteur. Et ce détournement, ce n’est pas la philosophe qui l’opère. C’est exactement ce que fait l’ajournement politique, lorsqu’il transforme la maturation du sujet en condition d’accès à son propre droit.
Ce que Campoamor refuse, d’autres tentent au même moment de l’incarner dans la vie. Fondée en 1936 par Lucía Sánchez Saornil, Mercedes Comaposada et Amparo Poch y Gascón, Mujeres Libres ne réclame pas une égalité abstraite. Elle construit les conditions concrètes de l’autonomie, l’alphabétisation, la formation professionnelle, l’éducation sexuelle, la presse, les réseaux d’entraide. Là où le féminisme jacobin dit plus tard, quand vous serez prêtes, le féminisme libertaire répond maintenant, parce que c’est en exerçant la liberté qu’on devient libre. Campoamor et les libertaires ne viennent pas du même monde. L’une est juriste et parlementaire, les autres ouvrières et militantes anarchistes, et elles ne combattent pas avec les mêmes armes. Mais elles partagent un principe. La femme ne doit pas être l’objet d’une émancipation administrée. Elle doit être sujet de sa propre libération. L’une l’inscrit dans le droit, les autres la mettent debout dans la vie.
Stirner aurait poussé la formule plus loin. Il n’y a pas d’abord « la Femme » comme bloc docile à libérer. Il y a des femmes, des individus, des uniques, des volontés singulières et imprévisibles. Toute pensée qui prétend libérer un groupe en parlant à sa place risque déjà de le confisquer, fût-ce au nom de la plus généreuse des causes. C’est pourquoi le geste de Campoamor déborde le suffrage. Il ne s’agit pas d’accorder une permission à une catégorie, mais de reconnaître à chaque individu la pleine souveraineté de sa parole politique. Là où le féminisme jacobin administre une catégorie, Campoamor reconnaît des sujets. Stirner aurait dit, des uniques. On m’objectera que l’emprunt est paradoxal. L’Unique de Stirner dissout aussi bien « la Femme » que « le droit », « l’humain » ou « le citoyen », tous ces spectres qu’il pourchasse, là où Campoamor fonde au contraire son combat sur le droit. J’assume l’ironie. Je ne retiens de Stirner que le scalpel, sa défiance envers les catégories qui parlent à la place des individus, et je le congédie là où il dissoudrait le droit même que Campoamor arrache. On peut emprunter une lame sans épouser la guerre de celui qui l’a forgée.
Reste à mesurer la portée de ce déplacement. L’histoire abonde en droits refusés au nom du « moment inopportun ». Les pauvres, les ouvriers, les colonisés ne sont jamais assez prêts. Il manque toujours l’instruction, la maturité, la sérénité. Il existe toujours une raison respectable d’ajourner la justice. Campoamor reconnaît ce piège et refuse d’y entrer, parce qu’elle a compris ce que la prudence dissimule. Une démocratie ne consiste pas à reconnaître des droits aux seuls citoyens dont on sait qu’ils en useront conformément aux attentes du pouvoir. Elle commence lorsqu’on accepte que le citoyen libre puisse se tromper, voter contre nos désirs, contre ses intérêts supposés, de façon irritante et décevante, et demeure citoyen. Une liberté sans erreur possible n’est pas une liberté. C’est une obéissance qui a réussi son déguisement. Ce que Campoamor réclame pour les femmes, ce n’est donc pas d’être meilleures, plus pures, naturellement pacifiques ou démocrates. C’est le droit d’être aussi imparfaites que les hommes. Non que les femmes prouvent quoi que ce soit. Qu’elles existent.
Conduire ou reconnaître
On touche ici à la différence ultime entre deux verbes. Conduire suppose un guide. Ouvrir suppose un seuil franchi par qui veut, comme elle veut, quand elle veut. Le féminisme de tutelle conduit. Il montre le chemin depuis une estrade. Campoamor, elle, n’y conduit personne. Elle ne dit pas aux femmes, suivez-moi. Elle dit aux hommes, écartez-vous. C’est plus simple, et plus juste. Toute la cause tient dans cet écart. Le féminisme jacobin veut produire des femmes libres, le féminisme de Clara Campoamor commence par les reconnaître libres. Le premier fabrique, le second reconnaît. Et reconnaître, c’est admettre qu’on n’avait jamais eu le droit de prétendre le contraire, ce que le chapitre suivant va vérifier mot à mot, sur le texte même de Victoria Kent.
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