Le fonctionnaire que personne n’écarta
Le cas Francisco J. de Echalecu et la probité des administrations policières internationales
Il existe une manière commode de raconter la fin des régimes policiers : celle qui les fait tomber d’un bloc, emportant leurs hommes, leurs méthodes et leurs papiers. Cette version rassure, mais les archives la contredisent. Les régimes s’effondrent, les administrations demeurent. Le cas de Francisco Javier de Echalecu y Canino, psychiatre et commissaire de la police franquiste, offre l’un des points d’observation les plus nets sur cette survivance, et il pose, à qui veut bien la formuler, une question que l’historiographie a longtemps préféré éviter : que valent les certificats de neutralité que les administrations policières internationales se sont délivrés à elles-mêmes après 1945 ?
Un homme, une fonction, une doctrine
Les faits établis sur Echalecu tiennent en peu de lignes, mais ces lignes suffisent. Né à Moral de Calatrava le 26 juin 1897, mort en 1957, il fut professeur de psychologie à l’École générale de police et neuropsychiatre de la Dirección General de Seguridad, la plus haute instance policière du régime franquiste. Il fut aussi commissaire. La double appartenance, médicale et policière, n’est pas un détail biographique : elle est le sujet même.
Car cet homme ne se contenta pas d’exercer. Il théorisa. L’étude que lui consacrèrent Javier Bandrés, Rafael Llavona et Eva Zubieta, à partir de la transcription de ses cours de 1942 et de sa Psicología Criminal de 1947, restitue le projet dans sa cohérence : une psychologie criminelle totalitaire, adossée à des méthodes eugéniques et à la réclusion obligatoire des individus classés « asociaux », explicitement inspirée de la politique criminelle nationale-socialiste. Les auteurs vont jusqu’à écrire qu’une « solution finale » de la délinquance et de la dissidence politique se préparait en Espagne, promue depuis la DGS, et que seule la défaite allemande en interrompit le déploiement, n’en laissant subsister que l’application arbitraire de la Ley de Vagos y Maleantes. Le même homme intervint dans les tortures infligées au dirigeant communiste Heriberto Quiñones. La théorie et la cave communiquaient.
Que cette doctrine ait cherché ses modèles à Berlin n’a rien d’une conjecture. Echalecu publia en 1945, dans la Revista de Estudios Penitenciarios, un article consacré aux instituts de biologie criminelle, ces structures où la criminologie du Reich prétendait fonder biologiquement la dangerosité sociale. Un fonctionnaire espagnol écrivant en 1945 sur ces instituts témoigne, au minimum, d’une familiarité de première main avec un appareil de savoir dont l’Europe venait de mesurer les usages.
Le patron d’Echalecu s’appelait Interpol
Le cas cesserait d’être exemplaire s’il demeurait espagnol. Il ne le demeure pas, parce que l’organisation à laquelle la police franquiste finit par s’agréger avait, elle-même, un passé qu’elle ne se pressa pas d’apurer.
La Commission internationale de police criminelle, ancêtre direct d’Interpol, tomba sous le contrôle du Reich après l’Anschluss de 1938. De 1938 à 1945, elle fut présidée par une succession de hauts responsables de la SS : Otto Steinhäusl, Reinhard Heydrich, Arthur Nebe à titre intérimaire, puis Ernst Kaltenbrunner, chef du RSHA, qui fut l’officier SS le plus élevé en grade à être pendu à Nuremberg. Le siège de la Commission se trouvait, en novembre 1941, au 16 de l’Am Kleinen Wannsee, avant son transfert à Berlin. La coopération policière internationale ne fut pas seulement infiltrée par l’appareil nazi : Mathieu Deflem a montré qu’elle fut absorbée avec la coopération active de ses propres logiques bureaucratiques, la fraternité professionnelle des polices ayant précédé et facilité leur mise au pas.
Vint la reconstruction de 1946, présentée comme une refondation. Elle fut d’abord un report. La présidence passa au Belge Florent Louwage, membre du comité exécutif d’avant-guerre, puis, en 1956, à Jean Nepote, qui avait collaboré avec le gouvernement de Vichy. Et en 1968, l’organisation porta à sa tête Paul Dickopf, ancien membre de la SS ayant servi au siège de la Wannsee, par ailleurs président de l’Office fédéral de police criminelle allemand et agent rémunéré de la CIA. On établit qu’il ne fut pas personnellement impliqué dans des crimes de guerre. On établit aussi qu’il protégea nombre de ceux qui l’avaient été. C’est cette organisation, et non une autre, qui accueillit la haute police franquiste dans ses instances.
Le mécanisme de la réabsorption
Reste la question qui donne au dossier sa portée : comment ces hommes traversèrent-ils la coupure de 1945 sans être inquiétés ? La réponse n’est pas dans un complot. Elle est dans une mécanique, et cette mécanique est documentable.
Elle passa d’abord par le droit. Le cas de Pedro Urraca Rendueles, le policier qui organisa depuis l’ambassade de Paris la traque des exilés républicains et la remise de Lluís Companys, en fournit la démonstration : condamné à mort par contumace en France en 1948 pour intelligence avec l’ennemi, il bénéficia des amnisties françaises de 1953 et de 1974, et demeura au service de l’État espagnol jusqu’en 1982. La justice qui l’avait condamné effaça elle-même sa condamnation. Elle passa ensuite par la qualification : l’exception d’infraction politique, qui interdisait l’extradition et fermait le champ de la coopération policière, protégeait le persécuteur exactement comme elle avait protégé, en principe, le persécuté. Elle passa enfin par la clause de neutralité, inscrite en 1956 à l’article 3 de la constitution d’Interpol, qui prohibait toute activité de caractère politique, militaire, religieux ou racial. Née du souvenir de Heydrich, cette clause devint l’instrument qui dispensa l’organisation d’examiner le passé de Heydrich.
Voilà le paradoxe qu’il faut nommer sans le grossir. L’appareil qui devait garantir l’innocence politique de la coopération policière fut aussi celui qui garantit l’impunité de ses agents les plus compromis. La règle protectrice et la règle absolutoire ne firent qu’un.
Ce que le cas questionne
On peut, à partir de là, formuler les questions que le cas Echalecu adresse aux administrations internationales, sans leur donner la forme d’accusations qu’elles n’ont pas encore le droit d’être.
La première est une question de savoir. Une organisation qui se réclame de la neutralité peut-elle intégrer, dans ses organes et parmi ses experts, des hommes dont l’œuvre écrite revendiquait l’inspiration d’une politique criminelle génocidaire, sans que cette intégration constitue, en elle-même, une prise de position ? La neutralité affichée d’Interpol ne fut jamais l’absence de choix. Elle fut un choix : celui de ne pas regarder.
La deuxième est une question de personnel. La continuité des hommes entre la CIPC nazifiée et l’Interpol reconstruite est un fait. La continuité des hommes entre la police franquiste et la même Interpol demande encore, sur certains maillons, à être établie sur pièce. Mais la direction de l’enquête est tracée, et elle interroge la probité d’institutions qui présentèrent leur refondation comme une rupture là où les archives montrent un report.
La troisième est une question de méthode, et elle nous concerne aujourd’hui. En mai 2026, cinq cents historiens et chercheurs, issus de près de cinquante universités espagnoles et de centres d’Argentine, des États-Unis et de plusieurs pays européens, ont adressé au ministre espagnol de l’Intérieur une lettre ouverte dénonçant l’insuffisance des versements d’archives, le mauvais classement des fonds et la remise de documents caviardés, jusqu’aux noms propres effacés. Le geste est éloquent. L’administration qui, hier, retirait aux poursuivis leur histoire politique pour les rendre extradables est aujourd’hui prolongée par une administration qui retire aux dossiers le nom des poursuivants pour les rendre inexploitables. Le procédé a changé de camp et de finalité. La logique du blanc laissé sur la page, elle, n’a pas varié.
Note sur les sources et l’état de la preuve
Cet article distingue, conformément à la méthode de l’enquête, trois degrés d’établissement.
Faits établis, appuyés sur des références vérifiables. La biographie et les fonctions d’Echalecu, sa doctrine et son intervention dans l’affaire Quiñones (J. Bandrés, R. Llavona, E. Zubieta, « La psicología criminal en la policía de Franco », Psicothema, vol. 25, nᵒ 1, 2013, p. 55-60) ; son article sur les instituts de biologie criminelle (Revista de Estudios Penitenciarios, nᵒ 7, 1945, p. 20-22) ; la présidence SS de la CIPC de 1938 à 1945 et la localisation du siège à la Wannsee ; la continuité des présidences d’après-guerre jusqu’à Dickopf ; l’analyse de la nazification par M. Deflem, Policing World Society, Oxford University Press, 2002, et « The Logic of Nazification », International Journal of Comparative Sociology, vol. 43, 2002 ; la condamnation d’Urraca en 1948 et les amnisties de 1953 et 1974 ; la lettre des cinq cents chercheurs de mai 2026.
Ps Nous travaillons sur des Attestations à consolider. Pour ne pas présenter comme acquises avant vérification archivistique.
L’adhésion formelle de l’Espagne franquiste à la Commission, la tenue de l’assemblée générale de Lisbonne de juin 1951 et la vice-présidence attribuée à Francisco Rodríguez Martínez ; le séjour d’Echalecu à un institut de biologie criminelle de Berlin en 1943 et l’attribution de l’ordre de l’Aigle allemand. Ces points, plausibles au regard du contexte, exigent les actes de la session et la source de la décoration, avec cote et pagination.
Allégation écartée en l’état.
L’affirmation, avancée par Simon Wiesenthal et d’autres, selon laquelle la conférence de la solution finale se serait tenue dans les locaux mêmes de la CIPC : la proximité topographique entre le siège d’Interpol et le lieu de la conférence de janvier 1942 est établie, leur identité ne l’est pas, et la formule ne doit pas être reprise sans réserve expresse.
Aucune donnée de publication récente non vérifiée n’a été portée au rang de fait établi.