Málaga, la fidèle
Une ville républicaine, sa chute et la répression, 1930-1937
Anatomie d’une révolution. Recherche historique sur la révolution sociale pendant la Deuxième République espagnole, 1931-1939, et sur la répression de la dictature totalitaire franquiste.
Une image et ce qu’elle cache
La chute de Málaga, en février 1937, se ramène souvent à une seule image : une foule de femmes, d’enfants, de vieillards et de combattants en retraite avançant sur la route côtière d’Almería sous les tirs des navires et les bombes des avions. Cet exode, la Desbandá, ne se comprend pas sans revenir à la ville qui le précéda, une grande cité portuaire, ouvrière et républicaine, politiquement divisée mais nettement ancrée à gauche, restée fidèle au gouvernement légal après l’échec du coup d’État du 18 juillet 1936.
Málaga ne tomba pas parce que sa population aurait abandonné la République. Elle fut conquise après plusieurs mois d’isolement, d’improvisation militaire et de sous-équipement, par des forces insurgées disposant d’une supériorité terrestre, aérienne et navale considérable, renforcées par l’intervention directe de l’Italie fasciste. L’entrée des troupes fut immédiatement suivie d’une répression organisée contre les militaires restés fidèles, les militants ouvriers, les élus républicains et une part importante de la population civile. C’est cette double conséquence, l’exode puis les fosses, que ce chapitre cherche à relier à une seule cause : la fidélité.
Une grande ville méditerranéenne en crise
Au recensement de 1930, Málaga comptait 188 010 habitants présents et 180 105 de droit, l’écart tenant aux méthodes de recensement et à la population flottante d’une ville portuaire. Le territoire municipal englobait alors Torremolinos. Málaga était donc, à la veille de la République, l’une des principales concentrations urbaines d’Andalousie.1
La ville gardait les traces de son industrialisation du XIXᵉ siècle, mais elle avait subi un profond déclin après la fermeture des grandes installations sidérurgiques, la crise textile, l’effondrement de certaines activités sucrières et la destruction du vignoble par le phylloxéra. Vers 1930, elle restait un foyer industriel non négligeable, désormais orienté vers les biens de consommation, l’agroalimentaire, le bâtiment, la métallurgie résiduelle, le port et les ateliers urbains. Cette économie produisait une société fortement contrastée : le centre commerçant, les négociants, les propriétaires et les professions libérales côtoyaient les quartiers ouvriers du Perchel, de la Trinidad, de Huelin et des zones portuaires. Les ouvriers de l’industrie, du bâtiment, des transports et du port, avec les journaliers venus de la province, formaient une population particulièrement exposée au chômage.
Cette structure explique en partie la puissance des organisations ouvrières. Le socialisme, l’anarcho-syndicalisme et, progressivement, le communisme y trouvaient un terrain favorable. La ville n’était pourtant pas uniforme : elle abritait aussi des républicains modérés, des radicaux, des catholiques conservateurs, des monarchistes et une bourgeoisie commerciale hostile aux réformes sociales.
Málaga la Roja : ce que disent les urnes
L’orientation politique de Málaga entre 1931 et 1936 ne laisse guère de place au doute, et il faut la suivre scrutin par scrutin, car c’est elle qui donne son sens à la chute.
Aux municipales du 12 avril 1931, les adversaires de la monarchie l’emportèrent nettement, avec trente-trois conseillers antimonarchistes contre quinze monarchistes, et plus de quatre fois le nombre de voix des candidats du roi.2 Le vote malaguène s’inscrivit dans le mouvement des grandes villes qui entraîna la chute d’Alphonse XIII, et le changement de régime, deux jours plus tard, ne fut donc pas imposé de l’extérieur : il reposait sur un verdict urbain très net. Aux constituantes du 28 juin 1931, la participation approcha 69 % et la capitale envoya quatre députés, un radical, un socialiste, un radical-socialiste et un républicain fédéral, image d’un républicanisme pluraliste où le PSOE et l’UGT étaient solidement implantés et où la CNT pesait bien au-delà de ses résultats, du fait de sa tradition abstentionniste.3
Le fait décisif vint en 1933. Aux législatives de novembre, remportées à l’échelle nationale par les droites unies, Málaga-capitale résista au reflux : selon l’étude de José Velasco Gómez, les candidats de gauche y obtinrent environ 57 % des suffrages contre 43 % au centre et à la droite réunis, et la ville élut un radical-socialiste, un socialiste, un communiste et un radical.4 La province, elle, bascula à droite. Cette année-là, Málaga envoya aux Cortes Cayetano Bolívar, premier député communiste élu sous la République, et c’est de cette époque que date l’expression « Málaga la Roja ». La formule disait une réalité, la force exceptionnelle des gauches urbaines, mais simplifiait une ville où républicains modérés et droites gardaient une présence réelle.
En février 1936, enfin, la victoire du Front populaire fut écrasante. Sur 103 291 inscrits, 75 986 votèrent, et la coalition recueillit près de 71 % des suffrages de la capitale contre environ 19 % au bloc de droite, plusieurs quartiers ouvriers accordant entre 83 % et 96 % de leurs voix aux candidats du Front populaire.5 Le déplacement fut aussi provincial, le Front populaire y atteignant environ 58 % et six des huit sièges.
Le tableau est sans ambiguïté. En 1931, Málaga choisit la République. En 1933, elle résista au virage national à droite. En février 1936, elle donna au Front populaire une majorité écrasante.
Le 18 juillet : le coup manqué
Le 18 juillet 1936, les officiers de la conspiration tentèrent de renverser les autorités républicaines. Le général Francisco Patxot Madoz, commandant la IVᵉ brigade d’infanterie, ayant reçu les instructions de Queipo de Llano, fit proclamer l’état de guerre, et des unités du régiment Vitoria nᵒ 8 tentèrent de gagner les bâtiments publics.6
Le coup échoua. Patxot hésita à engager toute la garnison, les gardes d’assaut et les carabiniers ne rejoignirent pas les insurgés, des militaires et des agents de l’État restèrent loyaux, et les syndicats et organisations du Front populaire mobilisèrent vite leurs militants. Dans la nuit du 18 au 19, les troupes insurgées se replièrent dans leurs casernes, les officiers du complot furent arrêtés, et Málaga resta républicaine. Cette fidélité ne fut pas un simple accident technique : elle reposa sur la loyauté d’unités de sécurité et sur une mobilisation populaire correspondant exactement à l’orientation exprimée dans les urnes.
La République maintenue, l’État affaibli
L’échec du coup ne rétablit pas une autorité normale. Une grande partie de l’encadrement militaire avait conspiré ou était suspecte, des armes circulaient parmi les syndicats, et plusieurs organismes concurrents exercèrent des fonctions de police, de justice et d’administration. Un Comité de salut public, où intervenaient organisations ouvrières et républicaines, prit une place considérable, et les milices de la CNT, de l’UGT, du PSOE, du PCE et des partis républicains participèrent à la défense sans commandement réellement unifié.
Il faut établir que Málaga républicaine connut une violence importante contre des personnes identifiées à la droite, au clergé ou au soulèvement : assassinats, incendies d’édifices religieux, saisies et détentions arbitraires. Les recherches sur le Tribunal populaire et le Comité de salut public montrent la coexistence d’une justice institutionnelle et d’une violence irrégulière exercée par plusieurs centres de pouvoir.7 Reconnaître ces crimes n’altère pas la nature du conflit initial : le soulèvement avait détruit l’ordre constitutionnel et provoqué l’effondrement d’une partie de l’appareil d’État. Et il convient de distinguer les violences que les autorités républicaines tentèrent progressivement de soumettre à des tribunaux de la répression systématique installée après la conquête, distinction dont la suite de ce chapitre donnera la mesure exacte.
Une ville-refuge, puis encerclée
Entre l’été 1936 et février 1937, Málaga reçut des dizaines de milliers de réfugiés fuyant les zones conquises, Cadix, Algésiras, Séville, Cordoue, l’ouest de Grenade et l’intérieur malaguène. Les estimations évoquent plus de 80 000 réfugiés dans la ville et ses environs à la veille de la chute, saturant logements, vivres et services sanitaires.8
Militairement, tout était défavorable. Le front était étendu, mal fortifié, défendu par des forces hétérogènes manquant d’armes lourdes, de communications, de transports et de cadres. La ville était presque encerclée, la route côtière vers Motril et Almería restant sa seule grande voie vers le reste de la zone républicaine, sans couverture aérienne ni protection navale contre les bâtiments de guerre insurgés. Les études de la bataille évoquent une infériorité pouvant approcher trois contre un dans certaines phases.9
L’intervention italienne et l’offensive de février
La chute de Málaga ne fut pas l’œuvre des seuls insurgés espagnols. L’Italie fasciste avait débarqué à Cadix plusieurs milliers d’hommes du Corpo Truppe Volontarie, avec véhicules, chars légers, artillerie et aviation moderne, engagés aux côtés des colonnes de Queipo de Llano, de l’armée d’Afrique, des requetés et des phalangistes.
L’offensive finale s’accéléra début février. Le 3, elle reprit avec une intensité accrue ; le 6, les lignes républicaines furent percées vers Marbella et le Río Real. Le front ne s’effondra pas sur une bataille décisive : il se désagrégea sous l’effet simultané de l’encerclement, de la supériorité matérielle, de la perte des communications et de l’absence de plan d’évacuation.10 Dans la nuit du 6 au 7, le commandement ordonna l’évacuation sans en avoir préparé les moyens. Faute de camions, de trains suffisants et d’information, la retraite prit la forme d’un sauve-qui-peut, miliciens quittant leurs positions pour rejoindre leurs familles, soldats, réfugiés et habitants se mêlant sur la route d’Almería. Cette débandade ne prouve pas une absence de fidélité : elle révèle la faillite du commandement et le déséquilibre des forces. La population qui avait voté pour la République et résisté au coup se retrouvait abandonnée devant une armée supérieure et une répression annoncée.
La Desbandá
À partir du 7 février, une foule immense quitta Málaga par la route côtière vers Almería, habitants de la ville, réfugiés des mois précédents, populations des communes déjà occupées. Le nombre exact est impossible à établir ; les sources prudentes parlent de plusieurs dizaines de milliers, beaucoup d’études d’une fourchette de 100 000 à 150 000 personnes, les estimations plus hautes additionnant parfois des mouvements successifs. En l’absence de recensement, aucun chiffre ne peut être donné comme définitif.11
La foule avançait presque entièrement à pied, chargée de quelques biens, avec très peu de nourriture, enfants et vieillards mêlés, sur une route littorale sans abri. Les croiseurs insurgés Canarias, Baleares et Almirante Cervera bombardèrent plusieurs secteurs du rivage, et l’aviation insurgée et italienne mitrailla ou bomba la route. La présence massive de civils était visible et connue des commandements ; certaines unités aériennes italiennes suspendirent leurs attaques après avoir constaté la composition des colonnes, mais les tirs navals et d’autres opérations aériennes se poursuivirent.12 On mourut sous les bombes, mais aussi d’épuisement, de blessures, de faim, de froid, de noyade. Des enfants furent séparés de leurs parents, des vieillards abandonnés au bord de la route.
Le nombre des morts demeure inconnu. Les estimations les plus fréquentes évoquent plusieurs milliers de victimes, mais l’absence de registres, la dispersion des corps, les inhumations improvisées et les retours forcés interdisent un décompte précis. La prudence commande de parler d’un massacre de grande ampleur sans transformer une estimation en certitude.
L’entrée des troupes
Les premières unités atteignirent certains secteurs le 7 février ; l’entrée générale et la prise complète de la ville sont traditionnellement datées du 8 février 1937. Les colonnes venues de l’ouest, dont les forces du duc de Séville, pénétrèrent à l’aube, les unités italiennes par le nord et l’intérieur. Il n’y eut pas de longue bataille urbaine : les autorités avaient évacué, les défenses s’étaient dispersées, la population exposée avait fui.13
Les vainqueurs se disaient « nationaux ». Historiquement, c’était une coalition putschiste de militaires soulevés contre le gouvernement légal, de troupes coloniales, de milices carlistes et phalangistes, soutenue directement par l’Italie fasciste et par des moyens allemands. La conquête ne rétablit pas un ordre interrompu. Elle remplaça la légalité républicaine par un pouvoir militaire issu du coup d’État.
La fidélité jugée pour rébellion
Les membres des forces armées et des corps de sécurité qui avaient refusé de rejoindre le putsch étaient les plus menacés. Militaires, gardes civils, carabiniers, gardes d’assaut, miliciens et responsables de la défense furent arrêtés, certains exécutés sans jugement, d’autres traduits devant des conseils de guerre pour « rébellion militaire ».
Cette qualification est une inversion juridique fondamentale, et elle mérite qu’on s’y arrête, car elle est le cœur du dispositif franquiste que ce livre décrit ailleurs. Ceux qui avaient défendu le gouvernement constitutionnel étaient jugés pour rébellion par les auteurs mêmes de la rébellion. La fidélité à la République devenait la preuve du crime. Parmi les fusillés de San Rafael figurèrent notamment soixante-treize gardes civils restés loyaux, mis à mort sans jugement après la conquête.14 Leur sort rappelle que la répression ne visait pas seulement les militants révolutionnaires, mais aussi les agents de l’État qui avaient respecté leur serment au gouvernement légal.
Le procureur des fosses
C’est ici qu’entre un homme dont le nom résume à lui seul la thèse de ce livre.
Málaga servit de terrain d’expérimentation à une organisation répressive que les insurgés avaient conçue pour Madrid, dont ils escomptaient la conquête rapide. Après la prise de la province, vingt-six juridictions militaires d’instruction furent installées, appliquant la procédure sommaire d’urgence. Entre février et décembre 1937, au moins 13 472 personnes furent mises en cause dans la province, chiffre qui ne recouvre pas les seuls condamnés à mort mais l’ensemble des poursuivis, et qui dit l’ampleur d’une répression judiciaire menée en quelques mois.15
Parmi les procureurs de ces conseils de guerre siégeait un jeune magistrat de vingt-huit ans, entré dans l’armée franquiste comme capitaine honoraire du corps juridique militaire : Carlos Arias Navarro. Son rôle d’accusateur dans les procès sommaires de Málaga lui valut, dans la ville, le surnom qui ne le quitterait plus, el Carnicero de Málaga, le boucher de Málaga. On lui attribue la participation à la mort de plus de quatre mille trois cents fidèles de la République, chiffre qui recoupe le total documenté de la répression malaguène et qui est avancé comme une attribution, non comme un décompte de sentences signées de sa main.16
Il faut être exact sur sa fonction, car l’exactitude ici accable plus sûrement que l’emphase. Arias Navarro ne fut pas le responsable numéro un de la répression, qui relevait de la chaîne militaire dont Queipo de Llano tenait le sommet. Il en fut l’instrument judiciaire, le procureur qui requérait la mort. Il requérait, le tribunal condamnait, le peloton exécutait au mur de San Rafael. Cette place, la plus visible de la mécanique, suffit à son surnom.
Retenez ce nom, car ce livre le recroisera, ou plutôt l’a déjà croisé sans le nommer. L’accusateur des fosses de San Rafael fut ensuite gouverneur civil de León, de Tenerife et de Navarre, directeur général de la Sûreté de 1957 à 1965, sous lequel fut exécuté Julián Grimau, maire de Madrid, ministre de la Gouvernation, enfin président du gouvernement. C’est lui qui, le 20 novembre 1975, annonça d’une voix émue à la télévision que Franco était mort. C’est lui encore qui présida le gouvernement sous lequel Salvador Puig Antich fut garrotté en 1974 et sous lequel eurent lieu les dernières exécutions de septembre 1975. Le premier chef de gouvernement de la Transition espagnole avait commencé sa carrière à requérir la mort au pied des fosses de Málaga.
La distance entre les deux dates se passe de commentaire. Procureur aux conseils de guerre de Málaga en 1937, président du gouvernement en 1974. Entre les deux, ni jugement, ni écart, ni oubli. C’est la continuité du personnel répressif, que ce livre suit de chapitre en chapitre, portée à son point le plus haut et le plus visible. Le boucher de Málaga n’a pas été puni. Il a présidé l’Espagne.
La répression contre la population civile
Dès l’entrée des troupes, les prisons furent saturées. Des milliers d’hommes et de femmes furent enfermés dans la prison provinciale, les bâtiments réquisitionnés, les casernes et les centres improvisés. La répression visait les élus municipaux et provinciaux, les fonctionnaires fidèles, les militants du PSOE, de l’UGT, du PCE, de la CNT et des partis républicains, les enseignants, les membres des comités de quartier, les ouvriers syndiqués, les familles de militants en fuite, et les femmes accusées d’avoir participé aux organisations républicaines ou simplement d’être parentes d’un militant.
Les femmes furent emprisonnées, interrogées, humiliées publiquement, tondues ou soumises à d’autres violences politiques et sociales. La répression ne cherchait pas seulement à éliminer des responsables, mais à détruire les réseaux familiaux, syndicaux et culturels qui avaient soutenu la République.17
Les exécutions se déroulèrent notamment contre les murs du cimetière de San Rafael, les condamnés transportés depuis les prisons, fusillés à l’entrée ou près des fosses, puis enterrés dans des tranchées collectives. Selon les données publiées par la Junta de Andalucía, les recherches ont recensé 4 471 personnes assassinées à Málaga dans le cadre de la répression et permis l’exhumation de 2 840 victimes à San Rafael, le rapport archéologique attribuant 2 044 morts aux seuls mois de février et mars 1937, ce qui dit l’intensité extraordinaire des premières semaines.18 Ces nombres ne résument pas tout : s’y ajoutèrent les emprisonnements, les travaux forcés, les confiscations, les licenciements, l’épuration des enseignants et fonctionnaires, les interdictions professionnelles, la surveillance et l’exil intérieur.
Une répression préparée
La violence qui suivit la conquête ne fut pas une vengeance spontanée des premières heures. Les arrestations s’accompagnèrent aussitôt de la création de tribunaux, de procédures, de registres, de commissions d’enquête et de circuits administratifs, dans un projet explicite de purification politique de la ville et de la province. Les violences de Málaga républicaine furent largement utilisées pour justifier les condamnations, mais la responsabilité individuelle était souvent remplacée par une culpabilité collective : avoir appartenu à une organisation de gauche ou exercé une fonction sous la République suffisait parfois à être assimilé aux crimes de l’arrière républicain.
La répression était organisée par l’État militaire en formation, mais elle reposait aussi sur des collaborations locales, les renseignements des municipalités, des phalangistes, du clergé, des employeurs et des particuliers servant à identifier les anciens responsables.19 La conquête ne distingua pas rigoureusement les auteurs de violences, les militants, les soldats réguliers et les simples électeurs. Elle transforma l’ensemble du camp républicain en population suspecte.
Conquise parce que fidèle
Les résultats électoraux successifs ne laissent aucun doute sur l’orientation de Málaga entre 1931 et 1936. En 1931, la ville rejeta la monarchie. En 1933, elle résista au virage national à droite. En février 1936, elle donna près de 71 % de ses voix au Front populaire. En juillet, ses forces loyales et ses organisations ouvrières firent échouer le coup.
La chute de février 1937 ne fut donc pas celle d’une ville retournée contre la République, mais celle d’une ville isolée, surchargée de réfugiés, insuffisamment défendue, face à une force internationale supérieure en hommes, en artillerie, en aviation, en véhicules et en puissance navale. La Desbandá ne fut pas la fuite d’une population coupable redoutant une justice régulière : elle fut l’exode d’une population qui savait, par les nouvelles de Séville, Cadix, Badajoz et Grenade, ce que signifiait l’entrée des forces de Queipo de Llano.
Málaga ne cessa pas d’être républicaine avant sa chute. Elle fut conquise parce qu’elle l’était demeurée. La route d’Almería et les fosses de San Rafael furent les deux conséquences successives de cette fidélité : l’exode devant les troupes, puis l’élimination de ceux qui n’avaient pas pu partir.
Note sur l’état de la preuve
Faits établis. Les résultats électoraux de 1931, 1933 et 1936 à Málaga-capitale et dans la province, d’après José Velasco Gómez. L’échec du coup du 18 juillet 1936 et le rôle du général Patxot. L’intervention du Corpo Truppe Volontarie italien. La percée du front vers Marbella le 6 février et l’entrée des troupes les 7-8 février 1937. Le bombardement de la route d’Almería par les croiseurs Canarias, Baleares et Almirante Cervera. Les vingt-six juridictions militaires et les 13 472 personnes mises en cause entre février et décembre 1937. La fonction de procureur de Carlos Arias Navarro aux conseils de guerre de Málaga et son surnom de « Carnicero de Málaga ». Les 4 471 personnes recensées comme assassinées, les 2 840 victimes exhumées à San Rafael et les 2 044 morts de février-mars 1937, d’après la Junta de Andalucía.
Attestations à consolider. Le nombre de morts de la Desbandá, plusieurs milliers, sans décompte possible. Le nombre de réfugiés présents à la veille de la chute, estimé à plus de 80 000. Le chiffre de plus de 4 300 morts attribué à la période d’activité d’Arias Navarro, qui est une attribution et non un décompte de sentences personnelles. La phrase qu’on lui prête, ordonnant la peine de mort faute de temps pour délibérer, rapportée par des sources locales sans référence primaire et à ne pas citer en l’état. Les soixante-treize gardes civils de San Rafael, fait solidement rapporté dont la référence archivistique précise reste à joindre.
Écarté en l’état. L’idée que la Desbandá aurait été la fuite d’une population coupable, contredite par toute la trajectoire électorale de la ville. La désignation d’Arias Navarro comme responsable numéro un de la répression, la responsabilité première revenant à la chaîne de commandement militaire ; il en fut le principal instrument judiciaire, ce qui est distinct. Toute présentation des « nationaux » comme restaurateurs d’un ordre, la conquête ayant substitué un pouvoir militaire à la légalité républicaine.
Appel à contribution
Ce travail avance par vérification et non par accumulation. Toute donnée vérifiable, référence d’archive, cote, procès-verbal ou pièce d’état civil est la bienvenue. Sont particulièrement recherchés, pour ce chapitre, les dossiers des conseils de guerre de Málaga de 1937, les listes nominatives des fusillés de San Rafael et toute source primaire sur l’activité de procureur de Carlos Arias Navarro. Les lecteurs qui disposeraient de tels éléments peuvent nous les soumettre : ils seront examinés, et le cas échéant intégrés avec mention de leur provenance.
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Repères bibliographiques
Encarnación Barranquero Texeira, Málaga entre la guerra y la posguerra. El franquismo, Málaga, Arguval, 1994.
Encarnación Barranquero Texeira et Lucía Prieto Borrego, Población y Guerra Civil en Málaga. Caída, éxodo y refugio, Diputación de Málaga, 2007.
Antonio Nadal Sánchez, Guerra Civil en Málaga, Málaga, Arguval, 1984.
José Velasco Gómez, Elecciones generales en Málaga durante la II República, 1931-1936, Diputación Provincial de Málaga, 1987.
Lucía Prieto Borrego, « Implantación y funcionamiento de la justicia militar en la provincia de Málaga (1937) », Pasado y Memoria, nᵒ 22, 2021.
Andrés Fernández Martín et Maribel Brenes Sánchez, 1937. Éxodo Málaga-Almería. Nuevas fuentes de investigación, Málaga, Aratispi, 2016.
1Recensement de 1930 : 188 010 habitants présents, 180 105 de droit. Le territoire municipal englobait alors Torremolinos.
2Municipales du 12 avril 1931 : trente-trois conseillers antimonarchistes, quinze monarchistes ; environ 16 879 voix aux républicains et socialistes contre environ 3 879 aux monarchistes. Les règles du scrutin municipal interdisent une comparaison stricte avec un scrutin proportionnel contemporain, mais la supériorité républicaine est indiscutable.
3Constituantes du 28 juin 1931 : 53 222 inscrits dans la circonscription de la capitale, environ 33 829 votants, soit près de 69 %. Quatre députés élus.
4José Velasco Gómez, Elecciones generales en Málaga durante la II República, 1931-1936, Diputación Provincial de Málaga, 1987. Estimation d’environ 57 % à la gauche et 43 % au centre et à la droite dans la capitale, sur la base des moyennes des principaux candidats, le mode de scrutin autorisant le vote pour plusieurs candidats. Cayetano Bolívar fut le premier député communiste élu sous la République.
5Élections du 16 février 1936 : 103 291 inscrits, 75 986 votants, soit un peu plus de 73 %. Front populaire entre 52 700 et 55 300 voix, centre droit et droite entre 13 500 et 14 300, soit environ 71 % contre 19 % en moyenne des candidatures. La CNT ne rejoignit pas formellement la coalition, mais une partie de ses militants renonça à l’abstention, notamment pour l’amnistie des prisonniers.
6Sur le coup du 18 juillet 1936 à Málaga, le rôle du général Francisco Patxot Madoz et du régiment Vitoria nᵒ 8, voir Antonio Nadal Sánchez, Guerra Civil en Málaga, Arguval, 1984.
7Sur le Tribunal populaire, le Comité de salut public et la violence de l’arrière républicain à Málaga, voir Nadal Sánchez, ouvrage cité, et les travaux de Lucía Prieto Borrego.
8L’estimation de plus de 80 000 réfugiés à la veille de la chute est reprise par Encarnación Barranquero Texeira et Lucía Prieto Borrego, Población y Guerra Civil en Málaga, Diputación de Málaga, 2007. Attestation à consolider.
9Sur l’infériorité militaire républicaine, voir les études institutionnelles consacrées à la bataille de Málaga. Le rapport de trois contre un ne vaut que pour certaines phases.
10Sur la chronologie de l’offensive et la désagrégation du front, voir Nadal Sánchez et Barranquero-Prieto, ouvrages cités.
11Sur les effectifs de la Desbandá, voir Andrés Fernández Martín et Maribel Brenes Sánchez, 1937. Éxodo Málaga-Almería. Nuevas fuentes de investigación, Aratispi, 2016. La fourchette de 100 000 à 150 000 est fréquente ; aucun chiffre ne peut être présenté comme définitif.
12Sur les bombardements navals et aériens de la route côtière et la suspension de certaines attaques aériennes italiennes, voir les mêmes travaux. Le nombre de morts ne peut être établi précisément.
13Sur la date de l’occupation, les premières unités atteignirent la ville le 7 février, l’entrée générale étant traditionnellement datée du 8 février 1937.
14Les soixante-treize gardes civils fidèles fusillés sans jugement à San Rafael sont rapportés par plusieurs travaux sur la répression malaguène. La référence archivistique précise reste à joindre. Attestation à consolider.
15Lucía Prieto Borrego, « Implantación y funcionamiento de la justicia militar en la provincia de Málaga (1937) », Pasado y Memoria, nᵒ 22, 2021. Vingt-six juridictions d’instruction, au moins 13 472 personnes mises en cause entre février et décembre 1937, chiffre qui recouvre l’ensemble des poursuivis et non les seuls condamnés à mort.
16Carlos Arias Navarro (Madrid, 11 décembre 1908 – 27 novembre 1989), procureur près les conseils de guerre de Málaga en 1937, capitaine honoraire du corps juridique militaire, surnommé « el Carnicero de Málaga » ou « el Carnicerito de Málaga ». Le chiffre de plus de 4 300 morts lui est attribué (se le atribuye) et recoupe le total documenté de la répression malaguène ; il ne s’agit pas d’un décompte de sentences signées de sa main. Directeur général de la Sûreté de 1957 à 1965, ministre de la Gouvernation en 1973, président du gouvernement de 1974 à 1976.
17Sur la répression spécifique contre les femmes à Málaga, voir Encarnación Barranquero Texeira et les travaux sur les femmes dans la répression franquiste andalouse.
18Données de la Junta de Andalucía sur les fosses de San Rafael : 4 471 personnes recensées comme assassinées, 2 840 victimes exhumées, 2 044 morts attribués aux seuls mois de février et mars 1937.
19Sur les collaborations locales dans l’identification des victimes, voir Lucía Prieto Borrego, article cité.