Valence, du refuge au paredón
Une capitale méditerranéenne de la République, 1931-1939, et le prix qu’elle paya
Anatomie d’une révolution. Recherche historique sur la révolution sociale pendant la Deuxième République espagnole, 1931-1939, et sur les prolongements de la dictature totalitaire franquiste.
Ni décor méditerranéen ni essence rebelle
Il faut se garder d’une facilité. Valence ne fut pas républicaine par nature, et ni son climat, ni ses orangers, ni la Méditerranée ne la prédisposaient à l’antifascisme. Les villes n’ont pas d’âme, elles ont une histoire sociale, et c’est elle qu’il faut interroger pour comprendre pourquoi cette ville-ci put faire front quand tant d’autres cédèrent.
Valence ne fut pas non plus, au sens strict, la dernière capitale de la République. Le gouvernement légal, venu de Madrid au début de novembre 1936, y siégea jusqu’à la fin d’octobre 1937 avant de gagner Barcelone. La formule garde pourtant une vérité plus profonde que la chronologie institutionnelle. Valence resta fidèle à la République jusqu’à son effondrement, accueillit ses administrations, ses réfugiés, ses intellectuels et ses œuvres d’art, servit de port d’approvisionnement et supporta jusqu’en 1939 les bombardements de l’aviation et de la marine des insurgés. Elle fut moins la dernière capitale que l’un des derniers grands territoires urbains où la République put encore gouverner, publier, enseigner, créer et combattre.1
Cette fidélité s’explique, et elle s’explique par le sol social autant que par les événements. Un vieux républicanisme urbain, une paysannerie de la huerta habituée à régler collectivement l’eau, un monde d’artisans et de petits industriels, des quartiers maritimes, un mouvement ouvrier puissant et une implantation anarcho-syndicaliste ancienne. C’est la rencontre de ces traditions, puis l’épreuve du coup d’État de juillet 1936, qui firent de Valence une capitale antifasciste. Rien n’était joué d’avance, et c’est pourquoi cela mérite d’être raconté.
Une ville qui savait faire d’un objet venu de loin une chose à elle
Valence est une ville du Levant, ouverte sur une mer qui fut moins une frontière qu’une voie. Son port la reliait aux Baléares, à l’Italie, à la France méditerranéenne, à l’Afrique du Nord, et par des chaînes de transmission longues et indirectes, mondes perse et arabe, Al-Andalus, ports italiens, aux techniques venues d’Orient. La soie, la céramique à reflet métallique de Manises héritée des procédés hispano-musulmans, la poudre devenue matière festive des mascletades, le cerf-volant devenu jeu populaire de Pâques, tout cela raconte une même faculté : non pas recevoir passivement, mais s’approprier et transformer.2 La technique islamique du lustre devint une signature valencienne, la soie une économie urbaine, la poudre un langage collectif. Cette culture de l’atelier, de la rue et de la transmission des gestes forma l’arrière-plan social de la Valence républicaine, et c’est à ce titre seulement, non comme digression exotique, qu’elle importe ici : une ville qui savait faire sienne une technique étrangère savait aussi faire sien un idéal.
La huerta : l’eau qui s’administre
Autour de la ville s’étendait la huerta, irriguée par le Turia, mosaïque de parcelles, de canaux, de fermes et de villages reliés au marché urbain. L’image d’une paysannerie uniformément propriétaire et indépendante doit être nuancée : la huerta connaissait aussi la location, la concentration foncière, les rentiers, les journaliers et les conflits de baux. L’exploitation intensive de petites parcelles y avait néanmoins formé une paysannerie techniquement compétente et relativement autonome.3
Le Tribunal des eaux symbolise cette culture d’autogouvernement. Héritier d’institutions dont les origines remontent à Al-Andalus, composé de représentants élus par les communautés d’irrigants, il juge oralement et publiquement les litiges de l’eau. Il ne faut évidemment pas en faire un régime anarchiste avant la lettre, et je me garderai de cette facilité. Ce que le Tribunal prouve est plus modeste et plus solide : dans une société où une ressource vitale se réglait depuis des siècles par l’élection des pairs, l’arbitrage oral et la primauté de l’usage sur la propriété, le vocabulaire de la gestion directe ne tombait pas du ciel.4 La huerta ne produisit pas l’anarchisme valencien. Elle le rendit pensable.
Une ville d’ateliers
Valence était aussi une ville de travail industriel, mais d’une industrie sans grandes concentrations, à la différence des Asturies minières ou de la sidérurgie basque. Un tissu dispersé d’ateliers, de petites et moyennes entreprises, d’imprimeries, de manufactures, de métiers du bois, du textile, de la céramique et du port. L’ébénisterie en donne l’exemple : entre la fin du XIXᵉ siècle et 1936, l’atelier d’art devint une industrie du meuble en série, avec mécanisation, division des tâches et salariat féminin au cannage, à la teinture, au vernissage.5
Cette structure explique en partie la force du syndicalisme valencien. Dans un univers de petites entreprises et de métiers spécialisés, les caisses de résistance, les coopératives, les bourses du travail et les syndicats de branche se développaient efficacement, et les travailleurs n’étaient pas séparés de la ville par d’immenses enceintes industrielles : l’atelier, le café, l’athénée, l’imprimerie et le local syndical partageaient le même espace urbain. La musique participait de cette sociabilité, à travers un dense réseau de sociétés musicales et de fanfares où l’apprentissage populaire donnait accès à des répertoires savants.6
1931 : républicaine, mais pas homogène
Aux élections municipales du 12 avril 1931, les forces républicaines l’emportèrent nettement à Valence, et la proclamation de la République deux jours plus tard s’inscrivit dans une histoire locale ancienne. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, le républicanisme blasquiste, hérité de Vicente Blasco Ibáñez, exerçait une influence considérable parmi les classes moyennes, les artisans et les milieux populaires.7
Ce républicanisme n’était pourtant ni socialiste ni anarchiste. Le Parti d’union républicaine autonomiste, le PURA, mêlait anticléricalisme, populisme urbain, défense des libertés et clientèles municipales. Il dominait encore la vie politique locale au début de la République, avant que son rapprochement, à partir de 1933, avec le Parti radical de Lerroux et le bloc conservateur ne provoquât son déclin et la rupture d’une partie de son électorat populaire.8 La Valence de 1931 ne formait donc pas un bloc révolutionnaire. Républicains modérés, blasquistes, socialistes, anarchistes, catholiques, conservateurs et valencianistes s’y affrontaient, et la République n’y supprima ni le chômage, ni les conflits fonciers, ni l’hostilité de l’Église et des droites aux réformes laïques. L’antifascisme valencien ne préexista pas aux événements. Il se construisit dans les luttes de la République, puis se cristallisa face à la menace militaire.
Une assise libertaire ancienne
Valence et sa région comptaient parmi les principaux foyers de l’anarchisme espagnol. La Fédération anarchiste ibérique y fut constituée en juillet 1927, sous la dictature de Primo de Rivera.9 Cette implantation reposait sur la CNT, mais aussi sur des groupes affinitaires, des athénées, des écoles rationalistes, des bibliothèques et une presse militante.
Il serait faux de confondre la CNT, la FAI et l’ensemble du mouvement libertaire. La CNT était un syndicat de masse traversé de courants. Le Pays valencien fut notamment un foyer important du trentisme, plus favorable à un syndicalisme organisé et, plus tard, à la coopération antifasciste.10 L’assise libertaire venait autant des pratiques culturelles que des mots d’ordre : conférences, cours du soir, théâtre, excursions, bibliothèques, alphabétisation, tout cela porté par l’idée que l’émancipation ne se délègue pas à l’État mais suppose que les travailleurs s’instruisent et administrent leurs propres organisations. Au moment du coup d’État, malgré les divisions et la répression, ces réseaux pouvaient encore mobiliser en quelques heures les quartiers, les ateliers et les villages.
Juillet 1936 : le coup manqué, et la question des casernes
Le soulèvement de juillet 1936 échoua à Valence. Cet échec ne fut pas la loyauté spontanée d’une garnison acquise : il tint aux hésitations et aux divisions des militaires, à la mobilisation ouvrière, à la grève générale et à la pression d’une population qui exigeait des armes. La question des casernes fut donc décisive, et elle mérite qu’on s’y arrête, car elle traverse le siècle valencien.
Valence était une place militaire de premier ordre, siège de capitainerie générale, hérissée de quartiers de troupe. La ville rouge des athénées et des imprimeries et la ville des casernes occupaient le même espace, et parfois les mêmes rues. Sur l’ancienne route royale de Madrid, devenue la calle de San Vicent Màrtir, à la lisière du faubourg ouvrier de La Raïosa et de Patraix, se dressait une caserne du génie, le Cuartel de Ingenieros, dont le vaste îlot fermé surveillait un quartier d’ouvriers du meuble, de la soie et de la fonderie, à l’habitat coopératif portant des noms comme La Emancipación.11 Une caserne du génie, l’arme des sapeurs et des télégraphistes militaires, postée sur la voie de pénétration méridionale, à la lisière d’un faubourg de travailleurs : ce n’était pas une garnison d’apparat mais une implantation fonctionnelle sur l’axe stratégique du sud. Elle n’était pas au service de la population, elle la tenait à l’œil, et cette imbrication de la ville militaire et de la ville ouvrière est le trait que ce chapitre suit d’un bout à l’autre. Si, comme il est très probable sans être encore établi, cette caserne était déjà en service en juillet 1936, alors elle appartenait à la garnison que la rue dut neutraliser pour que le coup échouât.
Le 22 juillet fut constitué le Comité exécutif populaire de Valence, réunissant les partis du Front populaire, la CNT et l’UGT. Né de l’effondrement partiel de l’appareil d’État, il exerça des compétences en matière de milices, d’ordre public, de ravitaillement, de transports, de santé, de justice et d’économie, doublant et parfois contestant les institutions républicaines.12 Des colonnes de miliciens partirent vers Teruel et l’Aragon. Dans les entreprises, des comités prirent la production en main ou la codirigèrent, et les transports, le bois, les spectacles, divers services et industries furent collectivisés à des degrés variables, non selon un plan unique mais par une multitude d’initiatives locales, d’accords syndicaux et de réquisitions.13
Valence ne devint pas pour autant une ville anarchiste. Le Comité populaire associait anarchistes, socialistes, communistes, républicains et valencianistes, et les conflits y furent nombreux, sur l’ordre public, la militarisation des milices, la centralisation. Le poids de la CNT était considérable, mais il devait composer avec les autres forces et avec un gouvernement décidé à restaurer son autorité.
De ville de l’arrière à capitale
Au début de novembre 1936, les armées insurgées menaçant Madrid, le gouvernement de Largo Caballero se transféra à Valence. La ville devint le siège des ministères, des Cortes, des représentations diplomatiques. L’hôtel de ville accueillit les séances parlementaires, la Capitainerie générale fut affectée à la présidence de la République, encore qu’Azaña séjournât surtout à La Pobleta, dans la Sierra Calderona.14 Fonctionnaires, journalistes, diplomates, artistes, réfugiés affluèrent, les hôtels furent réquisitionnés, les places devinrent des lieux de meetings et de collectes.
La présence du gouvernement plaça la CNT devant sa contradiction majeure. Hostile par principe à l’État, elle avait accepté en novembre 1936 l’entrée de quatre des siens au gouvernement. À Valence, le mouvement libertaire ne fut donc pas seulement force de rue et de collectivisation : il participa à l’administration de l’État et à la conduite de la guerre. La CNT valencienne, notamment par son quotidien Fragua Social, défendit largement la collaboration antifasciste et la nécessité de vaincre avant de résoudre la question sociale.15 Le Comité exécutif populaire fut dissous en janvier 1937, et son remplacement par le Conseil provincial traduisit le rétablissement de l’autorité gouvernementale. La révolution valencienne ne disparut pas, mais elle entra dans un cadre réglementé, soumis aux nécessités militaires.16
La culture faite arme
Valence devint pour quelques mois une capitale culturelle internationale de l’antifascisme. En juillet 1937 s’y ouvrit le Deuxième Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, qui réunit plus d’une centaine d’écrivains de nombreux pays, parmi lesquels Louis Aragon et André Malraux, avant de poursuivre ses travaux à Madrid, Barcelone et Paris.17 Tenir ce congrès dans une ville bombardée n’était pas un colloque détaché du conflit, c’était une affirmation : défendre la République, c’était défendre la culture contre le fascisme, et la bibliothèque, l’école, le théâtre, l’affiche et le journal devenaient des instruments de guerre morale.
Cette mobilisation prolongeait une tradition. Terre de peintres, d’imprimeurs et de musiciens, Valence vit la guerre changer la fonction de son art : il ne s’agissait plus de représenter la lumière méditerranéenne mais d’informer, d’accuser, de recruter, d’enseigner. Le terme de terre d’artistes cesse alors d’être une carte postale : la création valencienne n’avait plus à décorer la société mais à intervenir en elle.
Une capitale sous les bombes
La transformation en capitale et l’importance du port firent de Valence une cible. Les études municipales recensent plus de quatre cents attaques aériennes et navales contre la ville et son port, menées notamment par l’aviation italienne des Baléares.18 Les frappes touchèrent les quartiers maritimes comme le centre, détruisirent des habitations et tuèrent des civils. Un réseau de refuges fut aménagé sous les écoles, les marchés et les places, et la ville de la lumière apprit à vivre sous terre. La présence du gouvernement n’avait pas éloigné la guerre, elle l’avait fait entrer par le ciel. L’antifascisme valencien ne fut donc pas seulement une doctrine de congrès, il fut l’expérience quotidienne d’une population visée par des avions fournis ou pilotés par les alliés des insurgés.
La faim qui frappa moins, et l’exil qui manqua
Deux traits distinguent Valence, et il faut les avancer avec prudence car les chiffres comparatifs demandent vérification.
Le premier est que la faim y aurait sévi avec moins de rigueur qu’ailleurs. Pendant la guerre, la huerta maraîchère et rizicole donnait à la ville un approvisionnement de proximité que n’avaient ni Madrid assiégée ni Barcelone dépendante des importations, et Valence reçut par centaines de milliers les réfugiés fuyant les zones conquises. Après la guerre, aux años del hambre, l’autarcie et le rationnement frappèrent toute l’Espagne, Valence comprise, mais la huerta y aurait offert une résilience relative, un accès plus direct au produit frais et une capacité d’autoconsommation. On ne saurait dire que la faim épargna Valence ; on peut avancer, sous réserve de sources, qu’elle y fut moins meurtrière qu’ailleurs.19
Le second est que l’émigration valencienne vers l’étranger aurait été moindre que celle d’autres régions. Les mêmes causes y concouraient : une huerta qui nourrissait et retenait, un tissu de petites propriétés et d’ateliers auquel on tenait. Mais la géographie fut décisive. Valence est loin de la frontière française, au sud du dernier réduit républicain, et elle tomba sans grande bataille ni couloir d’évacuation comparable à la Retirada catalane de février 1939. Ceux qui purent fuir passèrent surtout par le port, vers l’Afrique du Nord, et le port fut vite fermé.20
Ces deux traits ne sont pas des adoucissements. Ils préparent au contraire la clôture de ce chapitre, car une émigration moindre ne signifie pas une répression moindre. Elle signifie l’inverse.
Tenir, puis tomber
À la fin d’octobre 1937, le gouvernement quitta Valence pour Barcelone. La ville cessa d’être capitale mais demeura une base essentielle de l’arrière, son port, ses ateliers et ses hôpitaux soutenant l’effort de guerre.21 L’année 1938 apporta les pénuries, de nouveaux réfugiés et la proximité du front après la chute de Castellón, tandis que la République était coupée de ses soutiens extérieurs et que l’Allemagne et l’Italie maintenaient leur assistance aux insurgés.
Valence resta républicaine jusqu’aux derniers jours de mars 1939 et fut occupée le 30 mars, après l’effondrement politique et militaire de la République. Il n’y eut pas de bataille pour la ville : la résistance avait été brisée ailleurs, par l’épuisement, l’isolement international, les défaites et le coup de force du colonel Casado contre le gouvernement de Negrín.22 Avec les franquistes commencèrent les arrestations, les conseils de guerre, les confiscations et l’épuration des administrations, des écoles, des syndicats et des entreprises. Les athénées disparurent, les journaux furent supprimés, les militants emprisonnés, exilés ou fusillés.
Paterna, ou le prix de la fidélité
C’est ici que le chapitre trouve son terme, et il le trouve contre un mur.
À huit kilomètres de Valence, le cimetière de Paterna et le talus voisin de El Terrer devinrent l’un des principaux lieux d’exécution de l’après-guerre. Le décompte de référence, établi par la recherche locale et repris par le mémorial, la Generalitat et l’ensemble de la presse, est de 2 238 personnes fusillées et ensevelies dans les fosses communes du site, exécutées entre le 3 avril 1939, deux jours après la fin officielle de la guerre, et 1956, année de la mise à mort du guérillero Doroteo Ibáñez. Le site compte plus d’une centaine de fosses communes, et 94 % des victimes étaient originaires du Pays valencien.23
Un fait commande tous les autres, et il vaut mieux que n’importe quel adjectif. Selon l’historien qui a établi le décompte, 90 % de ceux qui moururent alors à Paterna le furent en exécution d’une peine prononcée par un tribunal.24 Ce ne fut donc pas une tuerie de fuite ni une vengeance de première heure. Ce fut une machine judiciaire, méthodique, qui continua de tuer dix-sept ans après la fin de la guerre. C’est la répression planifiée dans son état le plus froid, et Paterna en est le baromètre.
Car un régime ne fusille pas 2 238 personnes contre le mur d’une seule localité, jusqu’en 1956, s’il tient la région pour ralliée. Le paredón de España est la mesure exacte de ce que Valence avait représenté. Là où la frontière était loin et le port fermé, la répression prit ceux que l’exil n’avait pas sauvés. Moins d’exilés, plus de fusillés. La méfiance du vainqueur fut la contre-épreuve de l’engagement des vaincus, et la fidélité que ce chapitre a décrite eut son prix, qui porte un nom, un chiffre et des dates.
Ici, la sobriété tient lieu de tout. On n’ajoute rien à 2 238 noms.
Épilogue : la ville et ses casernes, jusqu’en 1981
Reste une ombre portée, et elle dit la persistance de ce que Valence fut.
La garnison que la République redouta en juillet 1936 était la même institution qui, quarante-cinq ans plus tard, faillit renverser la démocratie retrouvée. Le 23 février 1981, Jaime Milans del Bosch, capitaine général de la IIIᵉ région militaire dont le siège était à Valence, fit sortir les chars de la division Maestrazgo dans les rues et promulgua un ban décrétant l’état d’exception. Le fait mérite d’être pesé : les seuls chars qui sortirent dans toute l’Espagne cette nuit-là furent ceux de Valence, et Valence fut la seule ville réellement occupée par l’armée.25 Tejero tenait le Congrès à Madrid, mais la seule ville que la troupe prit fut Valence.
L’ironie est entière et elle vise l’institution, non ses victimes, car cette nuit-là il n’y en eut pas. Nul n’attendait qu’un général aussi monarchiste se dressât contre le Roi, et l’ultra-monarchiste sortit les chars contre la Constitution du monarque. Pendant qu’à l’état-major de la Maestrazgo les officiers débouchaient le champagne, convaincus que le coup avait réussi, aucun d’eux ne fut jamais inquiété : ni le général de division, ni celui de brigade, ni aucun colonel ne fut poursuivi, seul le capitaine général fut jugé et condamné.26
La ville rouge et la ville des casernes, un siècle durant. Le Cuartel de Ingenieros de la route de Madrid, à La Raïosa, appartient à cette longue histoire, et son terrain, aujourd’hui désaffecté et démoli, doit recevoir de nouvelles constructions, logements publics et équipements. Là où le génie militaire avait tenu la route et surveillé le faubourg, on bâtira des logements et une école. L’Histoire offre parfois de ces substitutions, et celle-là se passe de commentaire.
Note sur l’état de la preuve
Faits établis. La chronologie du siège gouvernemental à Valence, de novembre 1936 à octobre 1937. La constitution du Comité exécutif populaire le 22 juillet 1936 et sa dissolution en janvier 1937. L’entrée de quatre ministres de la CNT au gouvernement en novembre 1936. La tenue du Deuxième Congrès international des écrivains en juillet 1937. L’occupation de Valence le 30 mars 1939 et le contexte du coup de Casado. Le décompte de 2 238 fusillés à Paterna entre le 3 avril 1939 et 1956, la proportion de 94 % de victimes valenciennes et celle de 90 % d’exécutions sur sentence. Le rôle de Milans del Bosch et de la IIIᵉ région militaire le 23 février 1981.
Attestations à consolider, qui ne sont pas présentées ici comme acquises. Le moindre ravage de la faim à Valence grâce à la huerta, avancé ici au conditionnel et qui demande une étude sur le ravitaillement de la zone républicaine et sur l’après-guerre valencien. La moindre émigration valencienne vers l’étranger comparée à d’autres régions, également au conditionnel, qui demande des données chiffrées d’exil. Le lieu précis de la fondation de la FAI en juillet 1927, les sources hésitant entre la plage de El Saler et El Perelló. Et surtout la présence effective en service, en juillet 1936, du Cuartel de Ingenieros de La Raïosa : son emplacement sur l’ancienne route royale de Madrid, sa nature de caserne du génie et son devenir résidentiel actuel sont désormais établis, mais sa date de construction et sa présence en 1936 restent à confirmer, la difficulté tenant à la nécessité de distinguer son histoire de celle de l’homonyme Cuartel de Ingenieros del General Almirante de la calle Zapadores. Les fonds militaires de la place de Valence et la presse locale de l’opération Sepes trancheront.
Écarté en l’état. Le chiffre de huit à dix mille exécutions à Paterna, qui confond vraisemblablement le mur de Paterna avec le total de la répression provinciale : le décompte documenté est de 2 238. L’idée d’une prédisposition naturelle de Valence à la République, que tout ce chapitre s’emploie à réfuter. Toute présentation du Tribunal des eaux comme ancêtre de l’autogestion libertaire, la seule conclusion tenable étant celle d’une plausibilité culturelle et non d’une filiation. Enfin, l’assimilation du Cuartel de Ingenieros de La Raïosa à son homonyme mieux documenté de la calle Zapadores, dont les dates (1921-1923) et le destin (commissariat) ne peuvent lui être transférés.
Appel à contribution
Ce travail avance par vérification et non par accumulation. Toute donnée vérifiable, référence d’archive, cote, procès-verbal ou pièce d’état civil est la bienvenue. Sont particulièrement recherchés, pour ce chapitre, tout document d’archive militaire relatif aux acuartelamientos de la place de Valence, en particulier au Cuartel de Ingenieros du quartier de La Raïosa, contre la calle de San Vicent Màrtir, à ne pas confondre avec celui de la calle Zapadores, ainsi que toute étude chiffrée sur le ravitaillement et sur l’exil valenciens. Les lecteurs qui disposeraient de tels éléments peuvent nous les soumettre : ils seront examinés, et le cas échéant intégrés avec mention de leur provenance.
Rubrique « Recherche historique » : Formulaire de Contact
1Sur Valence capitale de la République, voir Javier Navarro Navarro et Sergio Valero Gómez (dir.), València, capital de la República, 1936-1937, trois volumes consacrés aux institutions, à la vie quotidienne, à l’enseignement et à la culture. Données d’édition à compléter.
2Sur la Lonja de la Seda et la sériciculture, sur la céramique de Manises et de Paterna, et sur les techniques de reflet métallique héritées des productions hispano-musulmanes de Málaga et de Grenade, les données factuelles sont établies. Le développement est ici volontairement réduit à un paragraphe subordonné à l’argument social : il ne s’agit pas d’un échange direct entre Valence et la Chine, mais d’appropriations parvenues par des chaînes de transmission longues et indirectes.
3Sur la structure sociale de la huerta, la coexistence de la petite propriété, du fermage et de la concentration foncière, voir les travaux de synthèse sur l’histoire de la huerta de Valence. Références à compléter.
4Le Tribunal des eaux, ou Tribunal de les Aigües, siège chaque jeudi devant la Porte des Apôtres de la cathédrale. Son ancienneté et sa procédure orale sont établies ; la conclusion tirée ici reste une plausibilité culturelle et non une filiation historique démontrée.
5Sur la transformation de l’ébénisterie valencienne et le meuble en bois courbé, voir les études sur l’industrie du meuble à Valence. Références à compléter.
6Sur le réseau des sociétés musicales, voir les publications de l’Institut Valencià de Cultura. La formule de « l’oreille musicale de l’Espagne » relève de la métaphore et repose sur une réalité associative.
7Sur les élections municipales du 12 avril 1931 à Valence et le poids du blasquisme, voir les travaux sur la Deuxième République dans le Pays valencien. Références à compléter.
8Sur le PURA, son évolution et son déclin après l’alliance de 1933 avec le Parti radical, voir les études sur le républicanisme valencien. Références à compléter.
9La Federación Anarquista Ibérica fut constituée en juillet 1927. La plupart des sources situent la réunion fondatrice à Valence, sur la plage de El Saler, d’autres à El Perelló : le lieu précis reste à établir. Cette datation recoupe celle retenue au chapitre « Le quatrième pilier » à propos de Federica Montseny.
10Sur le trentisme et les Sindicatos de Oposición dans le Pays valencien, voir Xavier Paniagua, Anarquistas y sindicalistas, 1931-1936. La CNT y los Sindicatos de Oposición en el País Valenciano, Institució Alfons el Magnànim, 1987.
11Sur le faubourg ouvrier et industriel voisin de Patraix, la calle de San Vicent Màrtir comme ancien Camino Real de Xàtiva o de Madrid, et les coopératives de Casas Baratas dont La Emancipación (1926), voir Rafael Temes Cordovez, « Recuperación del pasado obrero e industrial del barrio de Patraix como oferta al turismo urbano de la ciudad de Valencia », Cuadernos de Turismo, nᵒ 37, 2016, p. 403-420. La caserne elle-même est le Cuartel de Ingenieros du quartier de La Raïosa, contre la calle San Vicent Màrtir, dont le terrain fait aujourd’hui l’objet d’une opération de logements publics conduite par la Sepes. Elle ne doit pas être confondue avec l’autre caserne du génie de Valence, le Cuartel de Ingenieros del General Almirante, situé calle Zapadores, construit de 1921 à 1923, occupé par le 5ᵉ régiment de sapeurs jusqu’en 1982 puis affecté à un commissariat de police : c’est une implantation distincte, à une autre adresse et d’un autre destin. La date de construction du Cuartel de La Raïosa et sa présence en service en juillet 1936 restent à établir sur pièce, la documentation disponible rapatriant massivement l’histoire de son homonyme de la calle Zapadores. Voir la note sur l’état de la preuve.
12Sur le Comité exécutif populaire de Valence, voir les fonds de la Diputació de València relatifs à la mémoire historique et Albert Girona Albuixech, L’alçament militar de juliol de 1936 a València.
13Sur les collectivisations valenciennes, voir les travaux sur l’économie de guerre dans le Pays valencien. Références à compléter.
14Sur l’installation des institutions républicaines à Valence et la résidence d’Azaña à La Pobleta, voir Navarro Navarro et Valero Gómez, ouvrage cité.
15Sur Fragua Social et la ligne de la CNT régionale de Levante, voir la thèse Fragua Social. Prensa, cultura y movilización en la CNT valenciana, 1936-1939. Données à compléter.
16Sur le passage du Comité exécutif populaire au Conseil provincial en janvier 1937, voir les études institutionnelles citées.
17Sur le Deuxième Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, ouvert à Valence le 4 juillet 1937 et poursuivi à Madrid, Barcelone et Paris, voir aussi le chapitre « La République reçut des volontaires, Franco reçut des États » de cette recherche.
18Sur les bombardements de Valence et de son port, et le réseau de refuges antiaériens, voir les études municipales du Cultural València. Le total de plus de quatre cents attaques est à confirmer sur la source primaire.
19Avancé au conditionnel. La comparaison suppose une étude du ravitaillement de la zone républicaine pendant la guerre et de l’autarcie dans le Pays valencien après 1939. Attestation à consolider.
20Avancé au conditionnel. Le volume comparé de l’émigration valencienne vers l’étranger demande des données chiffrées d’exil que le présent texte ne possède pas. La donnée géographique, en revanche, l’éloignement de la frontière française et la chute sans couloir d’évacuation en mars 1939, est établie.
21Sur le départ du gouvernement vers Barcelone fin octobre 1937 et le rôle de l’arrière valencien en 1938-1939, voir les études citées.
22Sur le coup de Casado contre Negrín en mars 1939 et l’effondrement final, voir les histoires générales de la fin de la guerre. Références à compléter.
23Sur les fosses de Paterna, le décompte de 2 238 fusillés entre le 3 avril 1939 et 1956, les plus de cent fosses communes et la proportion de 94 % de victimes valenciennes, voir le Memorial de las víctimas de la represión franquista du cimetière de Paterna (Generalitat Valenciana) et Ferran Bono, « Paterna recordará a sus 2.238 fusilados… », El País, 15 mars 2022.
24La proportion de 90 % d’exécutions sur sentence de tribunal est attribuée à l’historien local qui a établi le décompte des victimes de Paterna. La référence précise de cette déclaration reste à compléter.
25Sur le 23 février 1981 à Valence, voir Golpe de Estado en España de 1981, et la presse valencienne de commémoration. Les seuls chars sortis dans toute l’Espagne cette nuit-là furent ceux de la IIIᵉ région militaire.
26Milans del Bosch fut jugé par un tribunal militaire, expulsé de l’armée et condamné à trente ans de prison, peine confirmée en cassation par le Tribunal suprême. Il fut gracié et libéré le 1ᵉʳ juillet 1990 et ne manifesta jamais de repentir.