Le troisième belligérant
Les forces fascistes italiennes au service du soulèvement, 1936-1939
Anatomie d’une révolution. Recherche historique sur la révolution sociale pendant la Deuxième République espagnole, 1931-1939, et sur l’intervention étrangère au service de la dictature totalitaire franquiste.
Une intervention déguisée en solidarité
L’intervention de l’Italie fasciste dans la guerre d’Espagne ne fut ni un concours diplomatique ni l’envoi occasionnel de quelques volontaires. Elle constitua une véritable guerre extérieure, décidée par Benito Mussolini, conduite par les forces armées royales et la milice fasciste, financée par l’État italien et dissimulée sous les conventions de la non-intervention.
Les mots participèrent au camouflage. Le Corpo Truppe Volontarie, le CTV, ne fut volontaire que par son nom. Dans les faits, il forma une armée expéditionnaire autonome, dotée de ses divisions, de son commandement, de son artillerie, de ses blindés, de ses transmissions, de ses services sanitaires et de sa propre aviation. À partir de l’hiver 1936-1937, l’Italie cessa pratiquement d’être un État soutenant les insurgés : elle devint, selon une formule que Javier Rodrigo a imposée à l’historiographie, le troisième belligérant du conflit, aux côtés de l’Espagne républicaine et du camp soulevé.1
Une histoire longtemps écrite par les intervenants
L’histoire de cette intervention fut d’abord écrite par ceux qui la menaient. Pendant le conflit, le régime fasciste produisit une abondante littérature de justification, reportages, récits de campagne, brochures militaires, actualités cinématographiques et ouvrages présentés comme des analyses. Francesco Belforte, Sandro Volta, Ezio Maria Gray, Nello Quilici décrivirent l’Espagne comme le premier champ de bataille d’une guerre européenne contre le bolchevisme. Le Spagna de Quilici, publié en 1938 par l’Institut national de culture fasciste, transformait le soulèvement en réponse défensive à un prétendu coup d’État communiste, plaçant le raisonnement sous la tutelle d’une conclusion déjà fixée.2 Cette production ne relevait pas seulement de la propagande extérieure : elle servait la mobilisation intérieure, fournissant au régime un récit de cohésion nationale autour de l’armée, du fascisme et de l’anticommunisme. Paola Lo Cascio a montré que l’intervention fut conçue comme une entreprise de guerre totale, où l’action militaire, l’encadrement culturel et la fabrication de l’opinion étaient indissociables.3
Après 1945, cette intervention fut en partie refoulée dans la mémoire italienne, la participation des antifascistes italiens aux Brigades internationales occupant souvent plus d’espace que l’engagement, bien plus massif, de l’État fasciste au service de Franco. L’étude de John Coverdale, Italian Intervention in the Spanish Civil War, en 1975, fit le tournant : fondée sur les archives diplomatiques et militaires italiennes, elle distingua trois étapes, une aide limitée de juillet à novembre 1936, une intervention massive de novembre 1936 à mars 1937, puis une force expéditionnaire permanente jusqu’à la victoire.4 Les travaux d’Alberto Rovighi et Filippo Stefani, de Morten Heiberg, Ismael Saz, Javier Rodrigo, Edoardo Grassia, Daniela Aronica et Paola Lo Cascio ont ensuite replacé l’intervention dans l’histoire du fascisme, de la propagande et des relations internationales. Le débat ne porte plus sur l’existence de l’intervention d’État, incontestable, mais sur son poids, entre ceux qui soulignent les limites militaires du CTV et ceux qui tiennent que, sans les avions, l’artillerie, les véhicules et les hommes de Mussolini, la victoire franquiste aurait été retardée, compromise ou rendue impossible.
De l’aide clandestine à la guerre ouverte
Dans les premiers jours du putsch, la difficulté majeure des insurgés était de transporter l’armée d’Afrique depuis le Maroc vers la péninsule, une part de la marine étant restée fidèle à la République et le détroit de Gibraltar pouvant devenir un verrou mortel. À la fin de juillet 1936, neuf bombardiers italiens furent envoyés vers le Maroc, suivis deux semaines plus tard de vingt-sept chasseurs avec leurs équipages. Ces appareils protégèrent le transport des troupes coloniales, attaquèrent les bâtiments républicains et établirent progressivement la supériorité aérienne des insurgés. L’aide comprit vite avions, chars légers, artillerie, mitrailleuses, armes antiaériennes, véhicules et munitions : entre le 27 juillet 1936 et le 18 février 1937, l’Italie livra ou engagea notamment 248 avions, 542 pièces d’artillerie, 756 mortiers, plus de 3 400 mitrailleuses, 105 000 fusils, 81 chars et environ 3 800 véhicules.5
L’intervention ne vint donc pas secourir une armée déjà victorieuse. Elle intervint quand le succès du soulèvement demeurait incertain. Les premiers avions de Mussolini ne furent pas une décoration ajoutée à la guerre : ils contribuèrent à empêcher l’asphyxie du putsch.
Le 28 novembre 1936, Mussolini et Franco conclurent un accord secret d’amitié. À partir de décembre, l’afflux changea d’échelle : les instructeurs cédèrent la place à des unités constituées, capables d’opérations terrestres autonomes. Le CTV fut placé sous le commandement du général Mario Roatta, puis, après Guadalajara, d’Ettore Bastico, Mario Berti et Gastone Gambara. Le corps maintint généralement en Espagne une force de 40 000 à 50 000 hommes, mais les rotations portent le total cumulé des combattants terrestres à 72 775, soit 43 129 militaires de l’armée régulière et 29 646 de la Milice volontaire pour la sécurité nationale ; en ajoutant 5 699 hommes de l’Aviazione Legionaria, Coverdale parvient à 78 474 combattants italiens passés par l’Espagne.6 Il faut donc distinguer deux chiffres souvent confondus, le nombre d’hommes présents simultanément, inférieur à 50 000, et le nombre total ayant servi successivement.
Une armée dans l’armée
Le CTV associait deux forces, le Regio Esercito, l’armée royale, et la Milizia Volontaria per la Sicurezza Nazionale, la milice du Parti national fasciste, les Chemises noires. Début 1937, il fut organisé autour de quatre divisions, les trois divisions de Chemises noires Dio lo Vuole, Fiamme Nere et Penne Nere, et la division Littorio, formée surtout de militaires réguliers. Ces formations disposaient d’infanterie, d’artillerie, d’unités antichars et antiaériennes, de blindés légers, du génie, de transmissions et de services logistiques, médicaux et automobiles, constituant une organisation militaire autonome bien que formellement subordonnée au haut commandement franquiste.
Les Italiens organisèrent aussi des formations mixtes italo-espagnoles, les brigades Frecce Nere, Frecce Azzurre et Frecce Verdi, aux cadres et au matériel italiens et à la troupe largement espagnole, ce qui permettait à Rome d’étendre son influence tout en encadrant des unités espagnoles selon les méthodes fascistes. Roatta, officier de renseignement partisan d’une guerre rapide et motorisée, commanda la première grande phase avant que Guadalajara ne ruine son prestige ; Bastico réorganisa le corps au printemps 1937 et l’intégra mieux à la stratégie de Franco ; Berti dirigea les opérations de 1938 en Aragon et au Levant ; Gambara conduisit la phase finale en Catalogne. Parmi les autres officiers, Annibale Bergonzoli commandait la Littorio, Emilio Faldella était chef d’état-major de Roatta.
Málaga, février 1937
En février 1937, près de 10 000 soldats italiens, appuyés par l’aviation et l’artillerie, participèrent à l’offensive contre Málaga, qui tomba le 8 février. Ce fut le premier succès important des forces terrestres de Mussolini en Espagne.
Avant l’entrée des troupes, des dizaines de milliers de civils prirent la route côtière vers Almería. Cette colonne de femmes, d’enfants et de vieillards fut attaquée par l’aviation et par les croiseurs insurgés Canarias, Baleares et Almirante Cervera.7 Ce chapitre renvoie sur ce point à celui consacré à Málaga, où l’exode et la répression qui suivit sont traités en détail. Il faut ici distinguer rigoureusement les responsabilités. Les Italiens jouèrent un rôle majeur dans la conquête militaire et dans l’appui aérien. La répression systématique conduite après l’occupation, arrestations, conseils de guerre et exécutions au mur de San Rafael, releva principalement de l’appareil militaire, policier et judiciaire franquiste, et notamment du procureur Carlos Arias Navarro. La distinction n’est pas une atténuation : c’est la condition d’une imputation juste des crimes à ceux qui les commirent.
Guadalajara, mars 1937
Le 8 mars 1937, les divisions italiennes lancèrent une offensive au nord-est de Madrid. Mussolini voulait une victoire autonome et spectaculaire, démonstration de la guerre motorisée fasciste. L’opération échoua : la pluie, la neige, l’état des routes, l’allongement des lignes logistiques et la résistance républicaine désorganisèrent l’avance, et les troupes républicaines, appuyées par des chars soviétiques et par les volontaires antifascistes italiens du bataillon Garibaldi, contre-attaquèrent avec succès. La propagande républicaine exploita aussitôt l’affrontement entre Italiens fascistes et antifascistes.8
Guadalajara fut une défaite réelle, mais non la destruction du CTV, réorganisé et actif jusqu’en 1939. L’historiographie franquiste utilisa parfois cette défaite pour minimiser l’ensemble de l’intervention et exalter rétrospectivement le génie militaire de Franco. Une bataille perdue n’efface pourtant pas trois années de troupes, d’avions, de navires, d’artillerie et de ravitaillement.
Du Nord à la Catalogne
Après Guadalajara, le CTV fut engagé dans la campagne du Nord, participant à la rupture des lignes républicaines et à la conquête de Santander en août 1937, où les unités italiennes représentèrent près du tiers des forces terrestres insurgées, leur artillerie et l’Aviazione Legionaria contribuant puissamment à la victoire. La chute du front nord procura à Franco les ressources industrielles et minières de la région, raccourcit le front et libéra des effectifs.
Pendant la bataille de Teruel, à l’hiver 1937-1938, Mussolini refusa d’engager massivement l’infanterie du CTV mais autorisa l’artillerie et l’Aviazione Legionaria, dont la puissance de feu appuya la reprise de la ville en février 1938. En mars, trois divisions du CTV furent au centre de l’offensive d’Aragon : les forces franquistes atteignirent la Méditerranée à Vinaròs le 15 avril, coupant en deux le territoire républicain, résultat stratégique majeur obtenu avec l’aide italienne, la Catalogne se trouvant séparée de la zone centrale et valencienne. Pendant la bataille de l’Èbre, de juillet à novembre 1938, l’infanterie italienne ne fut pas au premier plan, mais l’artillerie du CTV et l’aviation contribuèrent à arrêter l’offensive républicaine puis à soutenir la contre-offensive. Enfin, réorganisé en une division italienne et trois divisions espagnoles à cadres italiens, le CTV participa à l’offensive de Catalogne engagée le 23 décembre 1938 ; Barcelone tomba le 26 janvier 1939, la frontière française fut atteinte en février, et des centaines de milliers de civils et de combattants prirent le chemin de l’exil.
La guerre depuis le ciel
L’Aviazione Legionaria, constituée à partir des unités de la Regia Aeronautica, atteignit environ 5 700 militaires cumulés et utilisa notamment des chasseurs Fiat CR.32 et des bombardiers Savoia-Marchetti SM.79 et SM.81. Elle intervint dans quatre domaines, la protection du transport de l’armée d’Afrique, l’appui tactique aux forces terrestres, l’attaque des ports, navires et voies de communication, et le bombardement stratégique des villes et des arrières républicains. Les comptages divergent : Edoardo Grassia recense, sur les archives de l’armée de l’air italienne, 4 782 actions de bombardement et 11 199 tonnes d’explosifs, Brian Sullivan avance environ 5 300 raids et 12 700 tonnes.9 Ces divergences n’altèrent pas le constat : l’engagement aérien fut massif et continu. Pour la seule côte méditerranéenne républicaine, de janvier à juin 1938, l’aviation légionnaire mena 782 attaques et largua 16 558 bombes.10
C’est à Barcelone que cette guerre aérienne trouva sa forme la plus pure, et son nom. Du 16 au 18 mars 1938, l’aviation italienne des Baléares mena une succession de raids par vagues espacées de trois heures, destinées à maintenir la ville en alerte permanente et à empêcher les secours de dégager les blessés avant l’attaque suivante. Ce n’était pas une improvisation : l’ordre lui-même le prescrivait. Le télégramme reçu dans la nuit du 16 mars par le général Vincenzo Velardi, chef de l’Aviazione Legionaria aux Baléares, signé du général Giuseppe Valle, sous-secrétaire à l’aviation à Rome, disait : commencer dès cette nuit une action violente sur Barcelone, par un martèlement étalé dans le temps.11 Le premier bombardement de saturation de l’histoire fut ainsi défini par cinq mots, martellamento diluito nel tempo. Les chiffres officiels de la Generalitat, rendus publics le 26 mars, donnèrent 875 morts dont 118 enfants, portés à 924 les jours suivants, et plus de 1 500 blessés ; l’estimation historiographique va de 880 à 1 300 morts. L’attaque fut à titre principal italienne, avec un appoint allemand ponctuel le 17 mars.12
Sur la chaîne de responsabilité, l’archive offre ici l’une de ses pièces les plus nettes. Ciano déclara à l’ambassadeur britannique que l’ordre venait de Franco, alors qu’il émanait de Mussolini, transmis à Valle rencontré par hasard à la Chambre où le Duce venait prononcer un discours sur l’Anschluss. Et le télégramme de l’ambassadeur allemand von Stohrer à Berlin est accablant : Mussolini avait ordonné personnellement le bombardement, à la grande indignation de Franco.13 Voilà la preuve la plus nette du troisième belligérant : non un auxiliaire, mais un État menant sa propre guerre au-dessus des villes, jusqu’à bombarder une ville espagnole sans prévenir celui qu’il servait, lequel cherchait ensuite à s’en distancer.
D’autres villes payèrent le même prix. Le 25 mai 1938, des appareils italiens bombardèrent le marché central d’Alicante à l’heure de grande affluence, larguant jusqu’à quatre-vingt-dix bombes : la documentation officielle espagnole retient 273 morts et au moins 244 blessés. Le 31 mai, cinq Savoia-Marchetti SM.79 partis de Majorque attaquèrent Granollers ; les objectifs militaires mentionnés dans les documents italiens, centrales, ateliers, voies de communication, ne furent pas atteints, mais les bombes frappèrent le centre-ville aux abords du marché, tuant 226 personnes et en blessant 165, en majorité des civils, dont de nombreuses femmes et des enfants.14 Ces attaques montrent les limites de l’expression commode de dommages collatéraux. Lorsque des bombardiers frappent à l’heure du marché une ville insuffisamment défendue, l’erreur répétée devient une méthode.
Les pirates de la Méditerranée, chargés de la police contre la piraterie
La Regia Marina joua un rôle moins visible mais important, escortant des transports, surveillant les routes, fournissant du renseignement et participant au blocus des ports républicains. L’Italie remit aussi aux insurgés quatre destroyers, deux sous-marins et quatre vedettes lance-torpilles. Entre le 6 août et le 4 septembre 1937, Mussolini autorisa une campagne sous-marine clandestine contre les navires soupçonnés de ravitailler la République, des sous-marins opérant sans pavillon ou sous une identité dissimulée, avec l’appoint d’avions et de bâtiments de surface. Cette campagne dite des sous-marins pirates coula une douzaine de navires marchands et contraignit l’Union soviétique à abandonner la route méditerranéenne directe pour ses principaux convois.15
Elle poussa le Royaume-Uni à convoquer la conférence de Nyon en septembre 1937. Les accords qualifièrent les attaques sous-marines non revendiquées d’actes de piraterie sans nommer l’Italie, alors que Londres et Paris disposaient d’éléments établissant l’activité anormale de la flotte italienne. La non-intervention atteignit là son expression la plus absurde : les puissances européennes organisaient des patrouilles contre des pirates dont elles évitaient de prononcer le nom. Et le trait final est de l’Histoire elle-même : l’Italie, principale coupable, fut invitée à participer aux patrouilles anti-piraterie et se vit attribuer une zone de surveillance en Méditerranée. Le pirate fut chargé de la police contre la piraterie.16
Fabriquer le consentement
En décembre 1936, l’Italie créa à Salamanque un Ufficio Stampa e Propaganda, intégré à la mission militaire et lié à la représentation diplomatique de Roberto Cantalupo. Le premier responsable en fut Guglielmo Danzi, journaliste proche de Ciano, jusqu’en juillet 1937, avant Lamberti Sorrentino puis le consul Carlo Bossi. L’office diffusait les communiqués militaires italiens, contrôlait les correspondants, produisait articles et brochures, organisait des émissions et diffusait les actualités de l’Institut LUCE, présentait l’Italie fasciste comme modèle et se coordonnait avec la propagande franquiste et phalangiste. Il ne se contentait pas de défendre Franco : il cherchait à introduire en Espagne les formes, les symboles et le vocabulaire du fascisme italien.17
Mario Appelius, correspondant du Popolo d’Italia, fasciste depuis 1922 et déjà présent en Éthiopie, présentait les campagnes comme des étapes de l’expansion italienne et de la lutte anticommuniste ; la notice Treccani souligne son adaptation complète aux nécessités de la propagande et sa propension à déformer les faits militaires. Nello Quilici, directeur du Corriere Padano, donnait à l’intervention une justification civilisationnelle ; Sandro Volta, Ezio Maria Gray et Francesco Belforte inscrivaient le conflit dans la croisade européenne contre le communisme. Ces publications circulaient entre reportage, témoignage et histoire officielle, livrant au public non des faits contradictoires mais des faits déjà disciplinés.
Le parcours d’Indro Montanelli en montre les limites. Arrivé en Espagne en juillet 1937, il envoya au Messaggero des articles favorables aux franquistes, mais une description peu héroïque de la conquête de Santander irrita le commandement et entraîna son rappel. L’épisode ne fait pas de lui un antifasciste en 1937, comme il le suggéra plus tard : il montre qu’au sein du journalisme fasciste, la marge de liberté commençait où cessait l’éloge, et cessait où commençait l’observation.
Intervention et répression
La participation italienne à la répression doit être définie avec précision, et cette précision est votre garantie contre l’exagération comme contre l’exonération.
Il serait inexact d’attribuer au CTV l’ensemble des exécutions des territoires conquis : arrestations, conseils de guerre, fusillades et épuration furent principalement l’œuvre des autorités militaires, policières, judiciaires et phalangistes espagnoles. Mais il serait tout aussi inexact d’exonérer l’Italie au motif que ses soldats n’établissaient pas eux-mêmes les listes de condamnés. Les forces italiennes conquirent des territoires ensuite livrés à l’appareil répressif franquiste, bombardèrent des colonnes de réfugiés et des centres urbains, attaquèrent des ports et des navires civils, participèrent au renseignement et à la surveillance, apportèrent au camp insurgé les moyens de prolonger la guerre, et conduisirent, par leurs services de renseignement et leurs auxiliaires, des opérations de sabotage et d’élimination visant des intérêts républicains, y compris en France.
La responsabilité n’exige pas que tous les bourreaux portent le même uniforme. Celui qui ouvre la ville, détruit ses défenses, bombarde ses routes de fuite et remet les survivants à l’appareil de répression participe à la chaîne de violence, même lorsqu’un autre signe les sentences.
Ce que l’Italie changea, et ce qu’elle y perdit
Aucune opération italienne ne fut à elle seule décisive. Guadalajara révéla les faiblesses de certaines Chemises noires et les limites de la guerre motorisée improvisée, et les relations entre Franco et les généraux italiens furent souvent difficiles, le Caudillo refusant que Mussolini transformât sa victoire espagnole en victoire italienne. Mais la somme fut considérable : sauvegarde initiale du transport de l’armée d’Afrique, supériorité aérienne des premiers mois, conquête de Málaga, participation déterminante à la campagne du Nord, soutien à Teruel, offensive d’Aragon et coupure du territoire républicain, appui à l’Èbre, participation à la conquête de la Catalogne, affaiblissement des voies de ravitaillement maritime. L’Italie fournit au total environ 1 900 pièces d’artillerie, 1 500 mortiers, 3 500 mitrailleuses, 240 000 fusils, 175 chars ou blindés et 7 600 véhicules, employa directement près de 370 avions et en transféra environ 390.18 La victoire de Franco ne fut pas italienne. Mais elle aurait été beaucoup plus difficile, plus lente et plus incertaine sans l’Italie.
L’Espagne rapprocha durablement Mussolini de Hitler, transformant une convergence idéologique hésitante en coopération régulière, contribuant à la proclamation de l’axe Rome-Berlin en octobre 1936 puis au pacte d’Acier en mai 1939. L’Espagne fut ainsi l’un des ateliers diplomatiques de l’Axe autant que le prélude militaire de la guerre européenne. L’Italie chercha aussi à favoriser la fascisation du camp franquiste, parti unique, mobilisation de masse, organisation corporative, encadrement de la jeunesse, culte du chef, contrôle de la presse, sans transformer l’Espagne en copie de l’Italie : Franco combina des éléments fascistes avec la tradition militaire, le monarchisme, le catholicisme intégriste et la réaction sociale. Mussolini contribua à la naissance du régime sans en devenir le propriétaire.
Le coût, enfin. Environ 3 400 Italiens moururent en Espagne, auxquels s’ajoutent des décès ultérieurs et plusieurs centaines de disparus, et près de 11 000 furent blessés. Une controverse oppose Coverdale et Stanley Payne, qui jugent que l’Italie envoya surtout du matériel ancien et n’en tira pas les leçons tactiques, à Brian Sullivan, pour qui les pertes de matériel contribuèrent à l’impréparation italienne de 1939-1940. Les deux lectures ne sont pas incompatibles : l’Espagne fut à la fois un laboratoire et une saignée, le régime y acquérant une expérience de guerre tout en consumant des ressources qu’une économie fragile remplaça difficilement.19
Conclusion
L’intervention italienne fut l’une des plus importantes opérations extérieures du régime mussolinien avant la Seconde Guerre mondiale. Elle associa l’armée régulière, les Chemises noires, l’aviation, la marine, les services secrets, la diplomatie, le cinéma, la radio, la presse et l’édition.
La formule de volontaires italiens a longtemps protégé une fiction. Les volontaires véritables sont des individus qui choisissent un combat. Le CTV, lui, avait des généraux, des divisions, des crédits d’État, des navires, des bombardiers et des ordres venus de Rome. Ce n’était pas une solidarité militante, c’était une intervention militaire sans déclaration de guerre. Les forces de Mussolini ne furent ni omnipotentes ni constamment victorieuses ; elles furent battues à Guadalajara, connurent des difficultés logistiques et durent accepter la primauté politique de Franco. Mais leurs défaites partielles ne diminuent pas la portée de leur engagement.
L’Italie fasciste contribua à transporter les troupes qui sauvèrent le putsch, à conquérir les territoires qui alimentèrent la guerre, à bombarder les populations qui soutenaient la République et à isoler diplomatiquement le gouvernement légal. Elle ne se contenta pas d’assister à l’écrasement de la République : elle y engagea ses hommes, ses armes, ses avions, sa marine et sa parole publique. En Espagne, Mussolini ne fit pas répéter la guerre future par quelques techniciens aventureux. Il y conduisit déjà sa guerre : clandestine dans les chancelleries, officielle sur les champs de bataille, meurtrière au-dessus des villes.
Note sur l’état de la preuve
Faits établis. Les livraisons italiennes entre juillet 1936 et février 1937 et les totaux d’ensemble d’après Coverdale. Les effectifs cumulés, 72 775 combattants terrestres et 78 474 au total. Le commandement successif du CTV. La participation de près de 10 000 Italiens à la prise de Málaga le 8 février 1937. La défaite de Guadalajara du 8 mars 1937. Les tonnages de bombes de l’Aviazione Legionaria d’après Grassia et Sullivan, et les 782 attaques et 16 558 bombes de janvier à juin 1938. Le télégramme du général Valle à Velardi du 16 mars 1938 et sa formule martellamento diluito nel tempo. Les chiffres officiels de la Generalitat pour Barcelone, 875 puis 924 morts. Les bilans d’Alicante, 273 morts, et de Granollers, 226 morts. La campagne sous-marine clandestine d’août-septembre 1937 et la conférence de Nyon.
Attestations à consolider. Le mot prêté à Mussolini selon lequel les Italiens horrifieraient le monde par leur agressivité au lieu de le charmer par leur guitare, rapporté par la presse et à vérifier sur source primaire avant citation. La part exacte de l’appoint allemand dans les raids de Barcelone du 17 mars 1938. Le chiffre de plus de 3 000 morts parfois avancé pour la route d’Almería, traité au chapitre de Málaga. Le détail des opérations italiennes de sabotage et d’élimination en France.
Écarté en l’état. La qualification de l’intervention comme envoi de volontaires, démentie par la structure d’armée expéditionnaire du CTV. L’attribution à Franco de l’ordre de bombarder Barcelone, que Ciano avança mais que les télégrammes von Stohrer contredisent. L’usage de la défaite de Guadalajara pour minimiser l’ensemble de l’intervention. L’imputation aux forces italiennes de la répression judiciaire d’après-conquête, qui relève de l’appareil franquiste, sans pour autant exonérer l’Italie de sa part dans la chaîne de violence.
Appel à contribution
Ce travail avance par vérification et non par accumulation. Toute donnée vérifiable, référence d’archive, cote, procès-verbal, journal de bord ou pièce d’état civil est la bienvenue. Sont particulièrement recherchés, pour ce chapitre, les documents de l’Aviazione Legionaria relatifs aux raids de Barcelone, d’Alicante et de Granollers, ainsi que les témoignages nominatifs de victimes de ces bombardements. Les lecteurs qui disposeraient de tels éléments peuvent nous les soumettre : ils seront examinés, et le cas échéant intégrés avec mention de leur provenance.
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Bibliographie sélective
John F. Coverdale, Italian Intervention in the Spanish Civil War, Princeton University Press, 1975.
Javier Rodrigo, Fascist Italy in the Spanish Civil War, 1936-1939, Routledge, 2021.
Alberto Rovighi et Filippo Stefani, La partecipazione italiana alla guerra civile spagnola, 1936-1939, Rome, Ufficio Storico dello Stato Maggiore dell’Esercito, 1992.
Morten Heiberg, Emperadores del Mediterráneo. Franco, Mussolini y la guerra civil española, Crítica, Barcelone, 2003.
Ismael Saz, Mussolini contra la Segunda República. Hostilidad, conspiraciones, intervención, 1931-1936, Edicions Alfons el Magnànim, Valence, 1986.
Edoardo Grassia, L’Aviazione Legionaria da bombardamento (Spagna 1936-1939). Iniziare da stanotte azione violenta su Barcellona, IBN Editore, Rome, 2009.
Paola Lo Cascio, « La retaguardia italiana frente a la guerra civil española : propaganda, cultura y movilización », Revista Universitaria de Historia Militar, 2014.
Daniela Aronica, La guerra civil española en la propaganda fascista. Noticiarios y documentales italianos, 1936-1943, Shangrila, 2017.
Julián Casanova, The Spanish Republic and Civil War, Cambridge University Press, 2010.
1La formule du « troisième belligérant » est notamment développée par Javier Rodrigo, Fascist Italy in the Spanish Civil War, 1936-1939, Routledge, 2021, aujourd’hui la synthèse de référence, plus récente que Coverdale.
2Nello Quilici, Spagna, Istituto Nazionale di Cultura Fascista, 1938.
3Paola Lo Cascio, « La retaguardia italiana frente a la guerra civil española », Revista Universitaria de Historia Militar, 2014.
4John F. Coverdale, Italian Intervention in the Spanish Civil War, Princeton University Press, 1975.
5Chiffres des livraisons du 27 juillet 1936 au 18 février 1937 d’après Coverdale et l’histoire militaire officielle de Rovighi et Stefani.
6Coverdale, ouvrage cité : 72 775 combattants terrestres cumulés (43 129 de l’armée régulière, 29 646 de la MVSN), plus 5 699 de l’Aviazione Legionaria, soit 78 474 au total. Présence simultanée généralement inférieure à 50 000.
7Sur les croiseurs Canarias, Baleares et Almirante Cervera et l’attaque de la route d’Almería, voir le chapitre « Málaga, la fidèle » de cette recherche, et Julián Casanova, The Spanish Republic and Civil War, Cambridge University Press, 2010.
8Sur Guadalajara et l’affrontement avec le bataillon Garibaldi, voir Rodrigo et Coverdale, ouvrages cités.
9Edoardo Grassia, « Aviazione Legionaria », Diacronie, nᵒ 7, 2011 : 4 782 actions de bombardement, 11 199 tonnes. Brian Sullivan avance environ 5 300 raids et 12 700 tonnes.
10De janvier à juin 1938, l’aviation légionnaire italienne mena 782 attaques aériennes sur la côte méditerranéenne républicaine, larguant 16 558 bombes.
11Télégramme reçu dans la nuit du 16 mars 1938 par le général Vincenzo Velardi, chef de l’Aviazione Legionaria aux Baléares, signé du général Giuseppe Valle : « Iniziare da stanotte azione violenta su Barcellona con martellamento diluito nel tempo. » Voir Edoardo Grassia, L’Aviazione Legionaria da bombardamento, IBN Editore, 2009.
12Chiffres officiels de la Generalitat de Catalogne publiés le 26 mars 1938 : 875 morts, dont 118 enfants, portés à 924 les jours suivants ; plus de 1 500 blessés, 48 immeubles détruits, 78 gravement endommagés. Estimation historiographique : 880 à 1 300 morts, 1 500 à 2 000 blessés. Considéré comme le premier bombardement de saturation de l’histoire. Un appoint de l’aviation allemande, avec des bombes expérimentales, est attesté pour le 17 mars.
13Ciano attribua l’ordre à Franco devant l’ambassadeur britannique ; le télégramme de l’ambassadeur allemand Eberhard von Stohrer à Berlin indique que Mussolini avait ordonné personnellement le bombardement, à l’indignation de Franco. Voir Grassia, ouvrage cité.
14Alicante, 25 mai 1938 : jusqu’à quatre-vingt-dix bombes, 273 morts et au moins 244 blessés selon la documentation officielle espagnole. Granollers, 31 mai 1938 : cinq Savoia-Marchetti SM.79, 226 morts et 165 blessés, en majorité des civils.
15Sur la campagne sous-marine clandestine du 6 août au 4 septembre 1937, voir Rodrigo et Heiberg, ouvrages cités.
16Conférence de Nyon, septembre 1937. Les accords qualifièrent d’actes de piraterie les attaques sous-marines non revendiquées sans nommer l’Italie, qui fut ensuite associée aux patrouilles de contrôle et reçut une zone de surveillance en Méditerranée.
17Sur l’Ufficio Stampa e Propaganda de Salamanque, voir Daniela Aronica, La guerra civil española en la propaganda fascista, Shangrila, 2017, et Lo Cascio, article cité.
18Totaux d’ensemble du matériel fourni d’après Coverdale et Rovighi-Stefani.
19Sur le coût humain et la controverse Coverdale-Payne-Sullivan, voir Coverdale, ouvrage cité, et les travaux de Brian R. Sullivan sur la préparation militaire italienne.