L’armée républicaine Espagnole dans l’exil
Une République qui continuait à agir : défense, renseignement et guerre des ondes
La République espagnole en exil ne se contenta pas de conserver un président, un gouvernement, des ministères et des représentations diplomatiques. À différentes périodes de son existence, elle conserva ou suscita également des structures de défense, des réseaux de renseignement, des organisations militaires clandestines et des moyens de propagande radiophonique destinés directement à l’Espagne.
Il faut cependant distinguer soigneusement ces organismes. Tous ne furent pas placés sous une chaîne de commandement unique, et il serait inexact d’imaginer une armée régulière républicaine demeurée intacte de 1939 à 1977. L’histoire est plus complexe : elle est faite de continuités institutionnelles, de réseaux clandestins, de projets militaires successifs et d’organisations qui reconnaissaient l’autorité de la République sans toujours en dépendre administrativement.
Cette distinction ne diminue pas leur importance. Elle permet au contraire de mesurer ce que fut réellement la République espagnole en exil : un gouvernement privé de territoire, mais qui continua pendant plusieurs décennies à chercher les moyens d’agir sur celui dont il avait été chassé.
Cette continuité prolonge l’histoire commencée avec la défaite de la République espagnole et permet de comprendre pourquoi les oppositions au régime ne disparurent pas avec la victoire militaire de Franco. Elle éclaire également les formes de résistance évoquées dans Ni captifs ni désarmés.
Un ministère de la Défense nationale en exil
Les archives administratives du gouvernement républicain apportent un premier élément difficilement contestable.
Le classement du Fonds Paris de l’Archivo de la II República Española en el Exilio, aujourd’hui conservé par la Fundación Universitaria Española, distingue formellement un Ministerio de Defensa Nacional, au même titre que les ministères de l’État, de la Justice, des Finances, de l’Intérieur, de l’Information ou de l’Émigration.
L’existence d’un ministère ne signifie évidemment pas que le gouvernement disposait à l’étranger d’une armée comparable à celle qu’il avait commandée entre 1936 et 1939. Mais elle établit que la question militaire n’avait pas disparu de l’architecture institutionnelle républicaine.
En 1945 et 1946, cette question était tout sauf théorique. La défaite de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste faisait espérer à une partie de l’exil que Franco ne survivrait pas longtemps à l’effondrement de ses anciens alliés. Le gouvernement de José Giral, des militaires républicains, des clandestins de l’intérieur et différentes organisations envisagèrent alors sérieusement l’hypothèse d’un changement politique en Espagne.
Source : Fundación Universitaria Española — Archivo de la II República Española en el Exilio.
AFARE : les Forces armées de la République espagnole
Son nom lui-même est explicite :
Agrupación de Fuerzas Armadas de la República Española — AFARE.
Les documents conservés par l’Archivo Histórico del Partido Comunista de España permettent d’en suivre l’activité clandestine en 1946. Il ne s’agit pas de souvenirs rédigés plusieurs décennies après les faits, mais de correspondances, circulaires et rapports produits par l’organisation elle-même.
En avril 1946 apparaît ainsi une correspondance émanant de la :
« Secretaría General de la AFARE — Ejército del Interior ».
Elle informe notamment Santiago Carrillo, Enrique Líster et Fernando Claudín de l’état de l’organisation et de ses besoins.
Deux mois plus tard, en juin 1946, la Junta Suprema del Ejército del Interior adresse une lettre au président de la République espagnole pour lui exprimer son adhésion au gouvernement républicain.
Le vocabulaire utilisé est important. L’AFARE ne se présente pas seulement comme une association d’anciens combattants ou d’anciens officiers. Elle possède une Junta Suprema, une Secretaría General et se définit comme Ejército del Interior.
« Créer une armée à l’intérieur »
Un autre document, daté de mars 1946 et réservé aux « mandos superiores », concerne explicitement l’ordre de créer une armée à l’intérieur de l’Espagne.
La circulaire demande notamment l’établissement de listes de chefs, officiers et sous-officiers disposés à intégrer les nouvelles unités. Elle prévoit même l’utilisation de « nombres de guerra », c’est-à-dire de noms clandestins.
Un rapport de février 1946 avait déjà été consacré aux caractéristiques que devait présenter cet Ejército del Interior.
Il existait donc une volonté concrète d’établir des cadres, une hiérarchie, des unités et une organisation militaire clandestine à l’intérieur même de l’Espagne.
Source : Archivo Histórico del PCE — Fondo República Española.
Une armée de la République ? Une distinction nécessaire
Il serait cependant excessif de présenter l’AFARE comme l’armée régulière du gouvernement républicain en exil demeurée intacte depuis 1939.
Ses rapports avec le Parti communiste espagnol étaient importants. Les archives du PCE montrent l’existence de réunions, de correspondances et de collaborations avec les structures communistes clandestines.
Mais la lettre de juin 1946 adressée au président de la République établit simultanément que la Junta Suprema entendait inscrire son action dans le cadre politique de la République et reconnaissait l’autorité de son gouvernement.
La formulation la plus exacte est donc la suivante :
L’AFARE fut une organisation militaire clandestine républicaine, fortement liée aux réseaux communistes, qui reconnaissait l’autorité du gouvernement de la République et entreprit de constituer un « Ejército del Interior ».
Cette précision est importante. Elle évite d’inventer une armée régulière continue de 1939 à 1977 tout en constatant un fait documentaire : des structures militaires républicaines continuèrent d’exister et de s’organiser après la victoire de Franco.
Le renseignement : les yeux de la République à l’intérieur de l’Espagne
La République en exil ne disposait pas seulement de correspondants politiques.
Les travaux de l’historien Emilio Grandío Seoane ont mis en évidence l’existence de véritables services d’information et de sécurité du gouvernement républicain en exil, notamment autour de Vicente Santiago Hodgson dans les années 1946-1947.
L’un des épisodes les mieux documentés se déroule en octobre 1946.
Hodgson traverse clandestinement l’Espagne afin de rencontrer à Barcelone des responsables de l’Estado Mayor General. Cette mission n’est pas une initiative individuelle improvisée : Diego Martínez Barrio, président de la République, José Giral, président du gouvernement, et Manuel Torres Campañá, ministre de l’Intérieur, sont informés de l’opération.
La documentation montre également que Hodgson devait bénéficier, pendant son déplacement clandestin, de mesures de protection organisées avec des secteurs militaires présents à l’intérieur de l’Espagne.
Quelques mois plus tard, les documents le désignent encore comme responsable des Servicios de Seguridad républicains.
Il serait anachronique d’imaginer un service comparable, par ses moyens, à une grande agence contemporaine de renseignement. Mais il serait tout aussi faux de réduire cette activité à de simples échanges de lettres :
le gouvernement républicain recueillait des informations clandestines, maintenait des contacts à l’intérieur de l’Espagne et disposait de responsables chargés de la sécurité et du renseignement.
Une République qui pensait encore pouvoir rentrer
Il faut replacer ces activités dans leur contexte.
En 1945-1947, personne ne sait encore que Franco mourra au pouvoir près de trente ans plus tard.
Hitler et Mussolini viennent d’être vaincus. Les Nations unies condamnent le régime espagnol. Plusieurs États reconnaissent le gouvernement républicain en exil. Certains militaires présents en Espagne s’interrogent sur la pérennité du pouvoir de Franco.
Dans ces conditions, recruter des cadres, recueillir du renseignement, entretenir des contacts clandestins et préparer des structures militaires ne relève pas d’un cérémonial d’anciens combattants.
La République prépare encore l’hypothèse de son retour.
La guerre froide et la réintégration progressive du régime de Franco dans le système occidental réduiront ensuite cette possibilité.
Juan Perea Capulino : le général qui ne considérait pas la guerre terminée
Juan Perea Capulino constitue l’une des figures les plus singulières de cette continuité militaire.
Ancien soldat devenu officier, adversaire de la dictature de Primo de Rivera, il avait participé à la Sanjuanada de 1926 et connu l’emprisonnement. Pendant la guerre, il commanda notamment le XXIe corps puis l’Armée de l’Est.
Perea était républicain fédéraliste et lié au mouvement libertaire, notamment à la FAI. Ses rapports avec les milieux anarchistes et la CNT furent anciens et étroits.
À la fin du conflit, Perea et José del Barrio envisagèrent déjà de conserver une tête de pont dans les Pyrénées. L’objectif était de préserver un territoire depuis lequel la République pourrait reprendre l’initiative lorsque commencerait la guerre européenne que beaucoup considéraient alors comme inévitable.
Le projet échoua.
Mais l’idée d’une reconstruction militaire républicaine ne disparut pas.
1963 : reconstruire une armée républicaine
En 1963, près d’un quart de siècle après la victoire de Franco, Perea s’associa à José del Barrio Navarro et Vicente López Tovar pour constituer le Movimiento por la III República y por la Reconstrucción — ou Reconstitución — del Ejército Republicano.
Cette organisation ne doit pas être confondue avec l’AFARE de 1946 ni avec le ministère de la Défense du gouvernement républicain en exil. Il s’agissait d’une initiative militaire et politique autonome portée par d’anciens cadres qui considéraient que la disparition de Franco devait ouvrir la voie à une nouvelle République.
Le mouvement employait cependant un vocabulaire explicitement militaire.
Une publication de 1964 désigne :
« General Don Juan Perea, Comandante en Jefe »
et évoque directement l’« Ejército Republicano ».
Perea poursuivit ses activités depuis l’Algérie indépendante jusqu’à sa mort à Alger en 1967.
Source : Universitat de Barcelona — Fonds José del Barrio Navarro.
La guerre des ondes : Radio República Española
Les armes n’étaient pas seulement militaires.
La radio permettait de franchir une frontière que les hommes ne pouvaient plus traverser librement et de s’adresser directement à ceux qui vivaient sous la dictature.
C’est ainsi que naquit Radio República Española.
La station commença à émettre depuis Perpignan en avril 1949. Les programmes duraient environ trois quarts d’heure et étaient diffusés deux fois par semaine. L’expérience se poursuivit pendant environ sept mois.
La fonction politique de la station était évidente : diffuser en Espagne les informations et les positions du gouvernement républicain en exil, dénoncer la dictature et entretenir la perspective d’un retour de la République.
En 1951, Félix Gordón Ordás chercha à reprendre l’expérience en créant une nouvelle station spécifiquement destinée à l’intérieur de l’Espagne. Le projet se heurta à des difficultés financières mais aussi diplomatiques, notamment avec la France.
Source : Matilde Eiroa San Francisco — La producción periodística del exilio republicano.
Radio Euzkadi : la voix du gouvernement basque en exil
Radio Euzkadi doit être distinguée de Radio República Española.
Elle dépendait du gouvernement basque en exil, lui-même issu du statut d’autonomie adopté sous la République. Son histoire prolonge directement celle de la République basque et de sa souveraineté inachevée.
À la fin de 1946, le gouvernement basque organise sur le territoire français une station clandestine destinée à émettre vers le Pays basque :
Radio Euzkadi — La Voz de la Resistencia Vasca.
L’émetteur est installé à Mouguerre, près de Bayonne.
Dans un premier temps, les autorités françaises connaissent son existence et choisissent de ne pas intervenir. Les relations personnelles de José Antonio Aguirre avec plusieurs responsables français facilitent cette tolérance.
Le pouvoir de Franco cherche à faire taire Radio Euzkadi
Pour Franco, la situation est difficilement acceptable : une radio installée dans un pays voisin diffuse directement en Espagne des émissions hostiles à la dictature.
Ses services cherchent donc à localiser l’émetteur et organisent parallèlement le brouillage des émissions.
En 1948, une fois l’installation identifiée, les représentants diplomatiques du pouvoir de Franco commencent à multiplier les démarches auprès de la France afin d’obtenir la fermeture de la station.
Il ne s’agit pas d’une demande ponctuelle.
Les pressions se poursuivent pendant plusieurs années.
1949 : première tentative française de fermeture
En août 1949, le ministre français des Affaires étrangères Robert Schuman ordonne une première fois la fermeture de Radio Euzkadi.
La station parvient néanmoins à survivre. Son centre d’émission est déplacé à Ciboure et les programmes reprennent.
En mai 1951, le pouvoir de Franco renouvelle ses pressions, notamment dans le contexte des mouvements sociaux au Pays basque.
Les archives étudiées par l’historien Xabier Hualde montrent alors des divergences au sein même de l’administration française : le Quai d’Orsay se montre favorable à une solution permettant d’améliorer les relations avec Franco, tandis que d’autres secteurs français se révèlent plus réticents.
1954 : la France ferme Radio Euzkadi
En 1954, la question du Maroc modifie le rapport de forces.
Le pouvoir de Franco dispose de moyens de pression sur la France depuis la zone espagnole du protectorat marocain. Des émissions hostiles à la présence française sont notamment diffusées depuis Radio Tétouan, tandis que les tensions nationalistes augmentent en Afrique du Nord.
La France cherche à obtenir de Franco une attitude plus favorable à ses intérêts marocains.
Radio Euzkadi devient alors un élément de cette négociation.
Le 5 août 1954, le président du Conseil Pierre Mendès France ordonne la fermeture de la station.
L’ordre est exécuté le 12 août 1954.
Le ministre de l’Intérieur chargé de son exécution est François Mitterrand.
José Antonio Aguirre rencontre ensuite Mitterrand et tente d’obtenir l’autorisation de reprendre les émissions.
Il échoue.
Radio Euzkadi se tait en France.
Source : Xabier Hualde Amunarriz — étude sur les relations franco-espagnoles et Radio Euzkadi.
Nommer le pouvoir : Franco, pas « Madrid »
Écrire que « Madrid protesta auprès de Paris » serait ici une manière commode mais imprécise de raconter les faits.
Madrid est une ville. Le pouvoir politique était celui de Franco.
Ce sont les services diplomatiques de sa dictature qui déposèrent les protestations ; ses services cherchèrent l’émetteur ; son régime organisa le brouillage ; sa politique étrangère utilisa les tensions marocaines dans le rapport de forces avec la France.
La documentation actuellement disponible ne permet pas encore d’affirmer que Franco rédigea personnellement ou ordonna individuellement chacune des démarches relatives à Radio Euzkadi.
Elle permet en revanche d’écrire sans euphémisme :
Après plusieurs années de pressions exercées sur la France par le pouvoir de Franco, le gouvernement français ferma Radio Euzkadi.
Le paradoxe français
L’épisode résume une évolution diplomatique plus générale.
Quelques années auparavant, la France avait accueilli les institutions de la République espagnole en exil, le gouvernement basque, leurs partis, leurs organisations et une grande partie de leurs réfugiés.
Elle avait toléré l’installation de Radio Euzkadi sur son territoire.
Puis la guerre froide, la normalisation progressive des relations avec Franco et les intérêts coloniaux français en Afrique du Nord changèrent les priorités.
La fermeture de la station constitue une manifestation particulièrement concrète de ce basculement :
une démocratie ferma sur son propre territoire l’instrument de communication d’un gouvernement républicain en exil après plusieurs années de pressions exercées par la dictature qui l’avait chassé d’Espagne.
Une République qui ne se comportait pas comme un souvenir
Chacun de ces éléments doit être apprécié à sa juste dimension.
L’AFARE ne disposa jamais des moyens d’une armée nationale.
Les services de renseignement républicains ne pouvaient rivaliser avec l’appareil policier et militaire de Franco.
Radio República Española ne fonctionna que quelques mois.
Radio Euzkadi dépendait du gouvernement basque et non du gouvernement central.
Le mouvement militaire de Juan Perea dans les années 1960 n’était pas l’armée officielle du gouvernement républicain en exil.
Mais aucune de ces précisions n’annule le constat général.
Pendant des années après 1939, des institutions, des militaires et des réseaux se réclamant de la République espagnole continuèrent à :
organiser, informer, recruter, infiltrer, transmettre, émettre et préparer l’hypothèse d’un retour.
C’est beaucoup pour un prétendu « gouvernement fantôme ».
De la tolérance à l’effacement
En 1939, Franco avait conquis le territoire espagnol.
Il lui restait encore à obtenir que les démocraties étrangères acceptent progressivement que la République qui continuait à parler, à s’organiser et à revendiquer ce territoire cesse d’être considérée comme une alternative politique possible.
L’histoire de Radio Euzkadi rend ce basculement presque visible.
En 1946, la France laisse la radio émettre.
En 1949, elle tente une première fois de la fermer.
En 1954, après plusieurs années de pressions exercées par le pouvoir de Franco, elle coupe définitivement son émetteur.
La République n’avait pas cessé de parler.
On avait commencé à ne plus vouloir l’entendre.
Références et sources
- Fundación Universitaria Española — Archivo de la II República Española en el Exilio. Fonds institutionnels du gouvernement républicain en exil, notamment le Ministerio de Defensa Nacional.
- Archivo Histórico del Partido Comunista de España — Fondo República Española. Documentation sur l’AFARE, la Junta Suprema et l’Ejército del Interior.
- Emilio Grandío Seoane — De la República a Europa : oposición exterior al franquismo, 1946-1957. Documentation relative aux services d’information, Vicente Santiago Hodgson et aux contacts clandestins.
- Emilio Grandío Seoane — Historiar servicios de inteligencia. Présentation des recherches sur les services d’information du gouvernement républicain en exil.
- Universitat de Barcelona — Fonds José del Barrio Navarro. Documentation relative à Juan Perea Capulino et au Movimiento por la III República y la reconstrucción del Ejército Republicano.
- Matilde Eiroa San Francisco — La producción periodística del exilio republicano. Étude sur les médias de l’exil et Radio República Española.
- Xabier Hualde Amunarriz — La question basque, un facteur de tension entre la France et l’Espagne. Étude documentant Radio Euzkadi, les pressions du pouvoir de Franco et sa fermeture par la France en août 1954.