Les bonnes manières de Londres
Ou comment les conjurés prévinrent Londres et laissèrent la République dans le noir
Il y a une phrase que l’on répète encore, quatre-vingt-dix ans après, avec l’aplomb tranquille des gens qui n’ont jamais ouvert un carton d’archives. La guerre, disent-ils, fut la faute des rouges. Le désordre. Les grèves. Les églises brûlées. La rue. Comme si une République se faisait assassiner par distraction, et comme si les assassins, eux, n’avaient rien préparé.
Or ils avaient tout préparé. La conspiration courait depuis des mois, dans les casernes, les sacristies et les salons. Et le plus beau, c’est qu’ils l’avaient dite. Pas à Madrid, bien sûr. À Londres.
À la fin du mois de mai 1936, un émissaire des conjurés se présenta devant l’administration britannique. Les documents que deux historiens, Enrique Moradiellos et Scott Ramsay, ont exhumés des archives du Foreign Office le nomment Hipólito Finat, marquis de Carvajal. Il ne venait pas dénoncer le complot. Il venait le vendre. Il annonçait un coup d’État pour la semaine suivante et se disait envoyé par celui qu’il appelait le chef de l’armée espagnole. Une minute du Foreign Office, datée du début de juin 1936, enregistra la démarche.1
Le message était un argumentaire de commerçant soucieux de sa clientèle. Le futur mouvement ne serait pas fasciste, jurait-il. Il ne devrait rien à l’Italie de Mussolini. Il rétablirait l’ordre, installerait un gouvernement civil de droite, et veillerait à ce que Rome n’allât pas se servir aux Baléares pendant le désordre. Traduit du langage des salons, cela donnait ceci : rassurez-vous, messieurs, notre coup d’État sera respectable, conservateur, méditerranéennement correct, et il protégera vos routes maritimes mieux que cette encombrante République.
On ne demandait pas à Londres d’aider les conjurés. On lui demandait de ne pas gêner. Une neutralité de faveur, obtenue d’avance, avant même que le premier soldat ne sortît de sa caserne.
Et Londres écouta. Le Foreign Office pesa le renseignement à l’aune de ses intérêts, l’orientation du régime à venir, la sécurité de Gibraltar, l’avenir des Baléares, la tranquillité de la Méditerranée occidentale. Il douta du calendrier, jugea l’informateur trop pressé, rangea la note. Ce qu’il ne fit pas, en revanche, c’est prévenir le gouvernement légal de l’Espagne. Aucune trace, dans les dossiers exploités par les historiens, d’un télégramme à Madrid, d’une confidence à l’ambassade, d’un mot glissé au ministre espagnol. Rien.
Retenons la scène, car elle est d’une éloquence parfaite. Les conjurés eurent, pour une chancellerie étrangère, des égards qu’ils refusèrent au gouvernement qu’ils allaient renverser. Ils prévinrent Londres. Ils ne prévinrent pas Madrid. On appela plus tard cela de la diplomatie. Il faut lire : la politesse du complot s’adresse aux puissances, jamais aux victimes.
Que l’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Rien ne prouve que la Grande-Bretagne ait organisé le soulèvement, ni même connu sa date véritable. Le marquis se trompait d’une bonne quinzaine sur le délai, et les diplomates britanniques doutaient qu’un coup pût réussir. Mais l’ignorance du détail n’efface pas la nature du fait. Un homme se présentant au nom des conjurés vint exposer à une grande puissance le régime qu’ils prétendaient bâtir, et cette puissance trouva l’affaire assez intéressante pour l’étudier, et pas assez grave pour en avertir le gouvernement menacé. La responsabilité britannique n’est pas dans une complicité de fusil. Elle est dans un silence de bureau.
Et voici l’autre versant, celui qui interdit de faire de la République une innocente aveugle. Car à Madrid non plus, on n’ignorait rien.
Le directeur général de la Sûreté, José Alonso Mallol, avait fait poser des écoutes partout où se tramait la conspiration. Dès le mois de mai 1936, il tenait une liste de cinq cents noms de conjurés, qu’il porta lui-même à Azaña et à Casares Quiroga, avec la recommandation expresse de procéder aux arrestations. On connaît la suite. On ne fit rien. La liste alla dormir dans un tiroir, où elle attendit, patiente, que les cinq cents noms passassent des fiches de police aux communiqués de guerre.2
Au début de juin, Mallol monta en personne à Pampelune pour y surprendre le général Mola, cœur du complot. Peine perdue. Le commissaire Martín Báguenas, homme de la Sûreté et confident de Mola, avait prévenu son général. La police arriva dans une ville nettoyée, et repartit bredouille. Mallol rentra à Madrid convaincu que ces rumeurs de conspiration étaient exagérées, ce qui est une manière de conclure quand on vient de se faire trahir par ses propres services sans même s’en apercevoir.
Le sommet du genre, on le doit à Casares Quiroga lui-même. Comme on nommait Mola, aux Cortes, parmi les chefs possibles d’une insurrection, le chef du gouvernement se leva pour le défendre et lança cette phrase que l’Histoire a recueillie avec le sourire cruel qu’elle réserve aux aveugles volontaires : je réponds sur ma tête de la loyauté de Mola. Il répondit, en effet. Six semaines plus tard, Mola avait déclenché la guerre, et la tête de Casares ne valait plus le prix d’une fiche oubliée.3
Il faut donc en finir avec l’image commode d’une Angleterre parfaitement renseignée face à une République parfaitement naïve. La vérité est pire, et plus simple. On savait à Londres. On savait à Rome, qui signait déjà les contrats.4 On savait à Berlin, qui préparait ses avions. On savait à Pampelune, où le complot se tramait presque au grand jour. On savait à Madrid même, où sommeillait, dans un tiroir de ministère, la liste des cinq cents. On savait partout. Il n’y eut qu’un seul endroit où l’on refusa obstinément de savoir, et ce fut autour de la table où l’on aurait pu décider d’agir.
Reste une question, et elle n’est pas de pure rhétorique. Comment se fait-il que tant de manuels, de tribunes et d’historiens pressés escamotent tout cela pour ne retenir que le désordre des rouges ? Trois réponses se disputent le terrain, et aucune n’est flatteuse.
Le parti pris, d’abord. Il y a des plumes pour qui la République fut coupable par nature, coupable d’exister, coupable d’avoir touché à la terre, à l’Église, à l’armée, aux privilèges. Pour celles-là, l’émissaire de Londres et la liste des cinq cents ne sont pas des faits gênants, ce sont des faits invisibles. On ne voit bien qu’avec le camp qu’on a choisi.
La paresse, ensuite. Il est si reposant de recopier la fable héritée, deux Espagnes également coupables, une fatalité tragique, un malheur sans auteurs. Cela dispense de lire Moradiellos, de vérifier une cote, d’ouvrir un carton à Kew. La symétrie est le confort des esprits qui répugnent à l’effort de nommer un coupable.
Le calcul, enfin, et c’est le plus sérieux. Car dire que le coup fut préparé, financé, annoncé aux chancelleries et couvert par l’inaction des puissances, c’est désigner des responsabilités qui n’ont jamais été jugées. Il est des silences qui protègent encore. Accuser le désordre est sans risque. Accuser les préparatifs oblige à demander qui les paya, qui les bénit, qui les laissa faire. On comprend que certains préfèrent la première méthode.
Parti pris, paresse ou calcul, le résultat est le même. On accuse la victime d’avoir provoqué son meurtre, et l’on classe le dossier des meurtriers sous le mot de tragédie.
Le 18 juillet ne surprit personne. Il ne pouvait surprendre que ceux qui avaient choisi, chacun pour ses raisons, de ne pas le voir venir. Les uns par intérêt, les autres par confiance mal placée, tous par cette sorte de lâcheté distinguée qui préfère un désastre prévisible à un scandale immédiat.
Alors, la prochaine fois qu’un histrion vous expliquera doctement que la République n’eut qu’elle-même à blâmer, posez-lui une seule question. A-t-il lu la liste ? Les cinq cents noms, celle qu’on rangea dans un tiroir pour ne pas fâcher des généraux si loyaux.
Il n’en a jamais entendu parler.
C’est précisément le problème.
1Enrique Moradiellos, « The Origins of British Non-Intervention in the Spanish Civil War : Anglo-Spanish Relations in Early 1936 », European History Quarterly, vol. 21, nᵒ 3, 1991, p. 339-364, et « British Political Strategy in the Face of the Military Rising of 1936 in Spain », Contemporary European History, vol. 1, nᵒ 2, 1992, p. 123-137. Scott Ramsay, « Ideological Foundations of British Non-Intervention in the Spanish Civil War : Foreign Office Perceptions of Political Polarisation in Spain, 1931-1936 », Diplomacy & Statecraft, vol. 31, nᵒ 1, 2020, p. 44-64, et Negotiating Neutrality : Britain and Spain, 1936-1945, thèse de doctorat, University of Leeds, 2021. La minute d’Evelyn Shuckburgh est datée du 3 juin 1936 : The National Archives, Kew, FO 371/20521 (FO 371/20522 selon Moradiellos), pièce W4919/62/41. Aucune transmission du renseignement au gouvernement espagnol n’est attestée dans les dossiers exploités par ces auteurs. (Nom de l’émissaire et cote exacte à confirmer sur les exemplaires de Moradiellos et Ramsay.)
2Sur les écoutes et la liste de cinq cents conjurés dressée par le directeur général de la Sûreté José Alonso Mallol, remise en mai 1936 à Manuel Azaña et à Santiago Casares Quiroga et restée sans suite, puis sur l’échec de la descente de police à Pampelune, au début de juin 1936, où le général Emilio Mola fut prévenu par le commissaire Santiago Martín Báguenas, voir l’historiographie de la conspiration, notamment Ángel Viñas, La conspiración del general Franco (Barcelone, Crítica, 2011). (Page à préciser.)
3« ¡Respondo con mi cabeza de la lealtad de Mola ! », déclaration de Santiago Casares Quiroga devant les Cortes, printemps 1936, quelques semaines avant le soulèvement.
4Sur les quatre contrats d’armement signés à Rome le 1ᵉʳ juillet 1936 et le financement de Juan March, voir supra, chapitre « La croisade à crédit », ainsi qu’Ángel Viñas, ¿Quién quiso la guerra civil ? Historia de una conspiración (Barcelone, Crítica, 2019).