Franco en 1936 : pouvoir absolu et « concept totalitaire »
Du décret 138 au premier BOE : quatre jours pour mettre l’Espagne entre ses mains
Il ne fallut pas trente-neuf ans pour savoir ce que Francisco Franco ferait du pouvoir. Il fallut quatre jours.
Du 29 septembre au 2 octobre 1936, les textes, les discours et les actes administratifs s’emboîtent avec une précision presque inconvenante. Un décret lui remet tous les pouvoirs du nouvel État. Le président de la Junte lui transmet publiquement les « pouvoirs absolus ». Franco répond qu’on met l’Espagne entre ses mains. Quelques heures plus tard, il annonce un État conçu selon un « ample concept totalitaire ». Le lendemain, le premier Boletín Oficial del Estado le traite déjà en chef de l’État et précise que l’organisation provisoirement mise en place annonce celle qui deviendra permanente après la conquête du territoire.
Il serait difficile de faire plus clair.
Et pourtant, avant même que ces textes fussent écrits, un homme avait averti les autres.
Miguel Cabanellas, président de la Junte de défense nationale et ancien supérieur de Franco dans l’armée d’Afrique, connaissait le personnage autrement que par ses communiqués. Selon le témoignage rapporté par le général Alfredo Kindelán, il prévint ses collègues que, s’ils lui donnaient l’Espagne, Franco « va a creerse que es suya » (il croira qu’elle est à lui) et ne laissera personne le remplacer « hasta su muerte ».
Ce n’était pas une expertise psychologique. C’était un jugement de caractère porté par un militaire sur un officier qu’il avait eu sous ses ordres.
La suite allait transformer le jugement en prophétie administrative.
29 septembre 1936 : « tous les pouvoirs du nouvel État »
Le 29 septembre 1936, à Burgos, la Junte de défense nationale promulgua le décret nº 138. Le texte fut publié le lendemain dans son Boletín Oficial.
Il faut le lire avant de le commenter.
La Junte rappelle d’abord qu’elle avait été créée le 24 juillet pour répondre aux nécessités les plus urgentes de l’insurrection. Mais elle considère désormais cette organisation provisoire comme insuffisante. Il faut, dit le préambule, préparer l’avenir avec « l’autorité maximale » et « concentrar en un solo poder » les pouvoirs nécessaires non seulement à la victoire militaire, mais à l’établissement, à la consolidation et au développement du nouvel État.
La guerre est là.
Mais l’après-guerre aussi.
Et surtout l’État à venir.
L’article premier nomme Francisco Franco : chef du Gouvernement de l’État espagnol, puis ajoute la disposition qui contient déjà presque tout le régime : « asumirá todos los poderes del nuevo Estado ». Tous les pouvoirs.
Pas le commandement militaire seulement. Pas les pouvoirs nécessaires aux opérations. Pas des attributions exceptionnelles strictement limitées à la durée du conflit. Tous les pouvoirs du nouvel État.
L’article 2 complète le dispositif : Franco devient en même temps généralissime des forces terrestres, maritimes et aériennes et général en chef des armées d’opérations. Le pouvoir politique et le pouvoir militaire se rejoignent donc dans la même personne.
La concentration n’est pas une interprétation hostile du décret. Elle est son objet déclaré.
Quatre mots avaient essayé de fermer la porte
L’histoire du texte rend l’affaire plus instructive encore.
Le 28 septembre, Kindelán et Nicolás Franco avaient préparé un projet dans lequel Franco devait devenir, en plus de généralissime, chef de l’État, mais selon un mandat limité dans le temps : « mientras dure la guerra » (tant que durerait la guerre). Il faut être précis : cette limitation figurait dans un projet présenté à la Junte, et non dans un texte définitivement adopté que l’on aurait ensuite frauduleusement falsifié.
Le projet souleva d’ailleurs des résistances. Plusieurs généraux comprirent parfaitement ce qu’impliquait le transfert du pouvoir détenu par un organisme collégial vers un seul homme. La réunion du 28 septembre s’acheva sans accord définitivement arrêté.
Cabanellas fut chargé de préparer le décret définitif et confia sa rédaction à José Yanguas Messía.
Deux jours plus tard, le texte publié ne comportait plus aucune limitation temporelle. Les quatre mots avaient disparu. À leur place se trouvait une formule infiniment plus vaste : « tous les pouvoirs du nouvel État ».
Il existe une controverse sur ce qui se passa matériellement entre le projet et sa publication. Plusieurs récits attribuent à Nicolás Franco une intervention de dernière minute sur le décret en route vers le Boletín. Luis Fernando Crespo Montes rappelle cependant honnêtement que cette version n’est pas unanimement établie et repose davantage sur des suppositions et des témoignages indirects que sur une preuve documentaire définitive.
Il n’est nul besoin de transformer l’hypothèse en certitude.
Le fait certain suffit.
Nicolás Franco avait participé avec Kindelán à l’élaboration du projet politique destiné à porter son frère au sommet de l’État. La famille n’est peut-être pas prise la main dans l’encrier au moment de la modification finale ; elle était déjà autour de la table lorsque l’on préparait le texte.
Et, surtout, le décret publié est là. Sans terme. Sans échéance. Sans « tant que durera la guerre ».
1er octobre, le matin : Cabanellas remet les « pouvoirs absolus »
Le 1er octobre 1936, dans la Capitainerie générale de Burgos, la transmission du pouvoir fut solennellement mise en scène.
L’ironie de l’histoire voulut que Miguel Cabanellas, l’homme qui s’était méfié de cette concentration et qui avait averti ses collègues du caractère de Franco, fût celui qui dut lui remettre officiellement ce qu’il avait redouté de lui voir posséder.
Ses paroles sont rapportées par Luis Fernando Crespo Montes : « Poderes absolutos del Estado ». Les pouvoirs absolus de l’État. L’expression n’est pas de l’opposition républicaine.
Elle n’est pas davantage le jugement rétrospectif d’un historien.
Elle est prononcée par le président même de la Junte qui transmet le pouvoir. Franco répondit : « Ponéis en mis manos a España ». Vous mettez l’Espagne entre mes mains. Puis il assura que « mi pulso no temblará » : son pouls ne tremblerait pas.
Quelques jours auparavant, Cabanellas avait averti : donnez-lui l’Espagne, il croira qu’elle lui appartient.
Le 1er octobre, Franco lui répondait presque mot pour mot, sans même avoir entendu la postérité : vous mettez l’Espagne entre mes mains.
Il arrive que l’Histoire manque de documents. Cette fois, elle manque surtout de subtilité.
1er octobre, le soir : Franco donne lui-même le mot
On pourrait encore soutenir que le décret répondait aux nécessités de la guerre ; que la concentration du pouvoir n’était qu’une mesure militaire ; que les formules de la cérémonie relevaient de l’emphase castrense.
Franco se chargea lui-même de fermer cette issue. Dans ses déclarations du 1er octobre sur l’organisation du nouvel État, il annonça qu’il serait constitué :
« dentro de un amplio concepto totalitario ». Selon un ample concept totalitaire.
Et il associa ce projet à « los más severos principios de autoridad » : les principes les plus sévères d’autorité. Le mot totalitaire n’est donc pas ici une catégorie inventée après 1945 pour être plaquée rétrospectivement sur Franco.
Il est prononcé en 1936. Par Franco, pour définir l’État qu’il entend construire. Cette distinction est essentielle.
Il semble que monsieur Linz n’ait jamais lu Franco. À moins qu’il n’en ait perdu la mémoire. Voilà qui complique quelque peu la typologie.
On peut ensuite discuter savamment des typologies : comparer le régime franquiste à l’Italie fasciste, à l’Allemagne nationale-socialiste ou à l’Union soviétique ; mesurer le degré de mobilisation des masses ; discuter le rôle du parti unique, de l’Église, de l’armée ou des familles politiques du régime.
Ce débat historiographique est légitime. Mais il vient après le document.
Avant de demander aux historiens si Franco fut totalitaire, il faut commencer par constater qu’au moment de prendre tous les pouvoirs il déclarait vouloir organiser l’Espagne selon un « concept totalitaire », assorti des principes les plus sévères d’autorité.
Il ne faut pas faire dire au texte davantage qu’il ne dit. Il serait tout aussi curieux de lui faire dire moins.
2 octobre : le provisoire annonce déjà le permanent
Restait une dernière échappatoire : tout cela aurait pu n’être que provisoire. La guerre exigeait une organisation exceptionnelle ; la victoire acquise, les institutions auraient pu être révisées. Le premier numéro du nouveau Boletín Oficial del Estado, publié à Burgos le 2 octobre 1936, ruine lui-même cette lecture. Le texte organisant administrativement le nouvel État reconnaît que la structure alors créée n’est pas encore définitive.
Puis il précise immédiatement qu’elle constitue : « anuncio de la permanente a establecerse » (l’annonce de celle qui devra devenir permanente) une fois l’ensemble du territoire national dominé.
Cette phrase est capitale. Le provisoire n’est pas présenté comme une parenthèse destinée à disparaître après la guerre. Il est présenté comme l’ébauche du permanent après la conquête.
La guerre n’est donc pas la limite du nouvel ordre. Elle en est la condition de réalisation territoriale. Et le même texte place la nouvelle administration sous les caractéristiques d’autorité, d’unité, de rapidité et d’austérité.
Le président de la Junte technique doit soumettre ses décisions à l’approbation du « Jefe del Estado ». Le responsable des Relations extérieures dépend directement du « Jefe del Estado ». Une Secrétairerie générale du chef de l’État est créée.
Or le décret du 29 septembre n’avait officiellement nommé Franco que : « Jefe del Gobierno del Estado Español ». Chef du Gouvernement de l’État.
Quelques heures après son entrée en fonction, la précaution lexicale avait déjà vécu. Il était devenu, dans son propre Journal officiel : chef de l’État.
La laisse n’avait pas cassé. Elle avait disparu.
Du Gouvernement à l’État : vingt-quatre heures
Cette transformation terminologique pourrait sembler secondaire. Elle ne l’est pas.
« Chef du Gouvernement de l’État » pouvait encore laisser imaginer un gouvernement, une institution supérieure, une Junte, quelque chose entre l’homme et l’État. « Chef de l’État » supprime l’intermédiaire. Et les actes suivent les mots.
La Junte de défense nationale qui avait créé la fonction se trouve immédiatement vidée de son rôle politique central. Les nouvelles institutions administratives relèvent de Franco. Les responsabilités sont redistribuées. Cabanellas lui-même reçoit le poste d’inspecteur général de l’armée, fonction qui l’éloigne du centre politique qu’il présidait encore quelques jours auparavant.
Celui qui remettait les pouvoirs n’en détenait déjà plus. Celui qui les recevait ne les rendrait plus.
Cabanellas avait-il simplement compris l’homme ?
Revenons alors à son avertissement. Il avait eu Franco sous ses ordres.
Son jugement n’était pas celui d’un démocrate découvrant avec effroi un dictateur. Cabanellas était lui-même l’un des généraux insurgés contre la République et le président de la Junte issue du soulèvement militaire. C’est précisément ce qui donne à son avertissement sa force.
Il ne parlait pas depuis l’autre camp.
Il parlait depuis la même rébellion.
Et il disait à ses propres camarades : vous ne savez pas ce que vous faites. Donnez-lui l’Espagne et il la croira sienne. Il ne laissera personne le remplacer. Ni pendant la guerre. Ni après. Jusqu’à sa mort.
Il est difficile de qualifier cette prédiction d’excessive lorsque Franco mourut le 20 novembre 1975, toujours chef de l’État, après trente-neuf années de pouvoir personnel.
Cabanellas ne décrivait peut-être pas la « psychologie profonde » de Franco. Il faisait mieux. Il prévoyait son comportement.
Le réquisitoire était déjà au Journal officiel
Reprenons simplement la chronologie.
Le 28 septembre, un projet envisage encore de limiter le pouvoir politique de Franco à la durée de la guerre. Le 29 septembre, le décret définitif ne contient plus cette limite et lui confie tous les pouvoirs du nouvel État.
Le 1er octobre au matin, Cabanellas lui remet publiquement les pouvoirs absolus de l’État.
Franco répond : vous mettez l’Espagne entre mes mains.
Le 1er octobre, il annonce l’organisation du nouvel État selon un ample concept totalitaire et les principes les plus sévères d’autorité.
Le 2 octobre, son Boletín Oficial del Estado le désigne déjà comme chef de l’État et annonce que l’organisation alors instaurée préfigure celle qui deviendra permanente après la conquête de tout le territoire.
Que fallait-il encore attendre pour savoir où l’on allait ? Une constitution démocratique ? Des élections libres ? Le rétablissement des libertés ? Le retour du pouvoir à ceux qui venaient précisément de le concentrer dans une seule main ?
Après ces textes, soutenir que la nature du pouvoir qui se mettait en place était imprévisible devient difficile. On peut avoir refusé de la voir. On peut l’avoir sous-estimée. On peut avoir espéré que Franco rendrait un jour ce qu’on venait de lui donner sans terme. Mais on ne peut pas prétendre que les mots manquaient.
Tous les pouvoirs. Pouvoirs absolus. L’Espagne entre mes mains. Concept totalitaire. Principes les plus sévères d’autorité. Chef de l’État. Organisation permanente.
Il ne manque presque rien au vocabulaire.
Et Cabanellas avait ajouté la durée : jusqu’à sa mort.
Qui prétendrait encore que personne ne pouvait prévoir la suite devrait commencer par expliquer pourquoi ceux qui la fabriquaient l’avaient déjà écrite.
Il ne reste plus alors l’excuse de l’imprévisible. Il reste l’aveuglement. Et quelquefois l’aveuglement volontaire.
Le réquisitoire, ici, n’a même pas besoin d’être composé après les faits.
Il fut rédigé à Burgos, daté, signé et publié au Boletín Oficial. À l’historien de le lire à voix haute.
Sources et références
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Boletín Oficial de la Junta de Defensa Nacional de España, nº 32, Burgos, 30 septembre 1936, décret nº 138 du 29 septembre 1936, signé Miguel Cabanellas. Le préambule expose la concentration du pouvoir et l’article premier attribue à Franco tous les pouvoirs du nouvel État.
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Luis Fernando Crespo Montes, « España, 1.º de octubre de 1936 », Revista de Estudios Políticos, nouvelle époque, nº 102, octobre-décembre 1998, notamment pp. 250-254. L’étude retrace les réunions des 21 et 28 septembre, le projet élaboré par Kindelán et Nicolás Franco, la limitation « mientras dure la guerra », sa disparition dans le texte publié, les réserves concernant une éventuelle intervention de Nicolás Franco et la cérémonie du 1er octobre.
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Alfredo Kindelán, témoignage sur l’avertissement formulé par Miguel Cabanellas à propos de Franco, repris et discuté par Crespo Montes, art. cité, p. 253, note 31. La même mise en garde est transmise par Philippe Nourry, Francisco Franco. La conquista del poder, Madrid, 1976, p. 390. Voir également Julián Casanova, Franco, Barcelone, Crítica, 2025, p. 108.
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Luis Fernando Crespo Montes, art. cité, p. 253 : transcription des paroles de Cabanellas remettant à Franco les « Poderes absolutos del Estado » et de la réponse de Franco déclarant que l’Espagne était placée entre ses mains.
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Miguel Pino Abad, « Los inicios de la Administración central franquista », Anuario de Historia del Derecho Español, nº 77, 2007, notamment p. 385. L’auteur documente les déclarations de Franco sur le « amplio concepto totalitario » et « los más severos principios de autoridad » à partir de la presse contemporaine d’octobre 1936.
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Foreign Relations of the United States, Diplomatic Papers, 1936, vol. II (Europe), Washington, Government Printing Office. Dépêche diplomatique américaine relative au discours radiodiffusé par Franco à Burgos le 1er octobre 1936 : la nouvelle Espagne y est décrite comme devant s’organiser selon des « conceptions totalitaires » (totalitarian concepts), avec suppression du vote populaire. Source contemporaine, extérieure au camp franquiste, corroborant l’emploi par Franco du « amplio concepto totalitario ».
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Boletín Oficial del Estado, nº 1, Burgos, 2 octobre 1936, loi du 1er octobre 1936 sur l’organisation administrative du nouvel État. Le texte présente l’organisation instaurée comme l’annonce de celle qui deviendra permanente après la conquête de tout le territoire et emploie à plusieurs reprises le titre de « Jefe del Estado ».
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Pour la distinction entre le projet du 28 septembre et le décret effectivement publié, ainsi que pour les différentes interprétations historiographiques du processus de désignation de Franco, voir également Javier Tusell, Franco en la guerra civil. Una biografía política, Tusquets, 1992, et les références discutées par Crespo Montes dans l’article précité.