Debout, les ducs !
De l’art d’anoblir ceux qui fusillent
Il fallut un certain génie pour renverser une République au nom de la tradition, puis s’apercevoir qu’on manquait précisément de tradition, et se résoudre à la fabriquer soi-même, à la chaîne, au tampon humide. Tel fut le chef-d’œuvre administratif du franquisme. Non content de gagner la guerre, il voulut la rendre héréditaire. On avait pris le pays par les armes. Il restait à le prendre par le blason.
La méthode eut la brutalité des choses simples. En 1947, une loi déclara l’Espagne « royaume ». Un royaume sans roi, ce qui est une singularité, mais le trône vide arrangeait tout le monde, et d’abord celui qui campait devant. Faute de monarque, le Caudillo se réserva les prérogatives du monarque, dont la plus douce : distribuer des couronnes. L’année suivante, la loi du 4 mai 1948 restaura solennellement la légalité nobiliaire d’avant la République et transféra au chef de l’État le droit de créer, transmettre et retirer grandeurs et titres. Le préambule, morceau d’anthologie, parlait de gloires nationales et de gratitude éternelle. Traduction : le général se donnait le pouvoir de faire des ducs, et il comptait bien s’en servir.
Il ne perdit pas de temps. Les quatre premières créations tombèrent le 18 juillet 1948, jour anniversaire du soulèvement, comme on date un gâteau du jour de sa naissance. Duc de Primo de Rivera, duc de Calvo Sotelo, duc de Mola, comte de l’Alcázar de Tolède. Détail piquant : trois des quatre premiers ducs étaient morts. Le régime venait d’inventer une chose que l’Ancien Régime lui-même n’avait pas osée, la noblesse posthume, l’anoblissement du cadavre. On ne flatte pas un mort, mais on flatte ses héritiers et sa légende, et c’était tout l’objet. Le titre ne récompensait pas l’homme. Il achetait sa statue.
Et comme toute noblesse digne de ce nom, celle-ci vint avec ses privilèges. Les premiers décrets accordaient l’exemption des droits jusqu’à la deuxième transmission. On créait donc des grands d’Espagne dispensés de l’impôt qui frappe les héritages ordinaires. C’est la seule aristocratie que le percepteur salue jusqu’à terre : celle qu’on lui interdit de taxer.
Mola, justement. Le duché échut à celui que les conjurés appelaient « le Directeur », l’ordonnateur du complot, l’homme qui avait couché sur le papier les consignes de terreur avant même le premier coup de feu. Il se tua en avion en 1937, ce qui lui épargna de vieillir et lui valut un tombeau ducal. Voilà la première leçon de cette généalogie : pour entrer dans la nouvelle aristocratie, le plus sûr était d’avoir préparé le massacre, et le plus élégant, d’être mort avant d’avoir à s’en expliquer.
Le quatrième, Moscardó, reçut un comté taillé dans un mythe. Le siège de l’Alcázar, la légende du fils au téléphone, toute cette liturgie que l’historiographie a depuis passée au tamis. Peu importait l’exactitude. Un régime qui fabrique des ducs n’est pas à une relique près.
Puis vint la procession des généraux, et c’est ici qu’il faut poser la plume avec soin, parce que derrière chaque parchemin il y a des fosses. Gonzalo Queipo de Llano fut fait marquis en 1950. Marquis de son propre nom, faute de mieux. On honorait l’homme du micro de Séville et le responsable de la répression andalouse, celui dont les colonnes remontèrent vers l’ouest en laissant derrière elles ce que l’on sait. Les morts d’Andalousie n’eurent pas de titre. Ils n’eurent, pour la plupart, pas même de tombe. Leur bourreau eut un marquisat, transmissible, avec les honneurs.
Juan Yagüe reçut le sien en 1952, à titre posthume, marquis de San Leonardo. L’Histoire lui a laissé un autre nom, celui de Badajoz, du mois d’août 1936 et des arènes. Sur Badajoz, on ne plaisante pas. On constate seulement, froidement, que l’Espagne franquiste jugea digne d’un marquisat l’officier que la mémoire des vaincus n’a jamais dissocié de ce mois-là. La sobriété, ici, est toute l’ironie dont l’Histoire est capable.
Les autres suivirent, en rang serré, comme à la revue. Saliquet, Varela, Kindelán, García-Escámez, Martín Moreno, tout l’état-major de la Croisade promu chambellan. On avait connu des armées qui faisaient des rois. En voici une qui se contenta de faire des marquis, et se distribua les titres entre soi, entre gens de bonne compagnie, autour du même tapis vert.
Car il n’y avait pas que les sabres. Il y avait les coffres. Suanzes, l’homme de l’Institut national de l’industrie, fut fait marquis. Benjumea, ministre des finances et gouverneur de la Banque d’Espagne, comte. Barrié de la Maza, qui régnait sur l’électricité du Nord-Ouest, devint comte de Fenosa, du nom même de son entreprise, ce qui a le mérite de la franchise : le titre disait l’actionnariat. La nouvelle noblesse ne récompensait pas seulement ceux qui avaient versé le sang. Elle récompensait ceux qui avaient tenu les comptes. Duché pour le complot, comté pour le bilan.
Restait à couronner la continuité. Luis Carrero Blanco, l’éminence grise devenue chef du gouvernement, fut fait duc en 1973, l’année même où un attentat l’arracha au régime qu’il devait prolonger. Le titre lui survécut de quelques jours. On avait préparé un dauphin. Il n’en resta qu’un duché et un deuil d’État. Le franquisme, décidément, ne savait honorer ses grands hommes qu’une fois qu’ils avaient cessé d’encombrer l’avenir.
Puis Franco mourut, et l’on crut un instant que la manufacture fermait. Erreur. Elle changea seulement de main. Le jeune roi, celui que la dictature avait installé sur le trône enfin pourvu, reprit la plume de son bienfaiteur. Le 2 juillet 1976, au lendemain de la démission de Carlos Arias Navarro de la présidence du gouvernement, il le fit marquis. Arias Navarro, que Málaga, en 1937, surnomma le boucher. Un homme entre à la présidence par la faveur d’un dictateur et en sort par la grande porte d’un marquisat, offert par un roi, la veille pour le lendemain, comme une prime de départ. On a vu des transitions plus austères.
Six jours seulement après la mort du Caudillo, le même roi avait déjà honoré la veuve et la fille. Seigneurie de Meirás pour Carmen Polo, duché de Franco pour sa fille, grandeurs d’Espagne et exemptions fiscales à la clé. La dictature s’éteignait. Sa dynastie, elle, recevait ses lettres. La monarchie restaurée par Franco commençait son règne en signant des faveurs à la famille de Franco. On appelle cela une transition. On pourrait aussi l’appeler un testament.
Résumons cette comptabilité de l’honneur, puisqu’elle se laisse résumer. Pour avoir dressé le plan du coup, un duché ; pour avoir tenu le micro qui appelait au sang, un marquisat ; pour avoir laissé son nom à un mois d’août dont les vaincus se souviennent, un marquisat encore ; pour avoir présidé le siège devenu légende, un comté ; pour avoir tenu la Banque d’Espagne, un comté ; pour avoir facturé l’électricité du régime, un comté à l’enseigne de la société ; pour avoir été l’ombre portée du dictateur, un duché signé dans l’année de sa mort ; pour avoir mérité à Málaga son surnom, un marquisat remis par le roi ; pour avoir été la veuve, une seigneurie ; pour avoir été la fille, un duché. Nul n’avait rien inventé, rien découvert, rien bâti, rien écrit qui survécût par soi. On anoblissait le service rendu à un homme, le zèle mis à le servir, la constance à ne jamais le contredire. C’était une noblesse de la fidélité au maître, la seule vertu que la dictature sût reconnaître, parce que c’était la seule dont elle eût besoin.
Car entre-temps la démocratie n’avait pas seulement toléré ces honneurs. Elle les avait entretenus. Pendant plus de quarante ans, les gouvernements successifs expédièrent sans broncher les lettres de succession des titres franquistes, à droite comme à gauche, sans distinction de sensibilité. En 2018, sous un cabinet du Parti populaire, la dignité de duchesse de Franco passa à l’héritière. En 2019, sous un gouvernement socialiste, ce fut le tour du duché de Primo de Rivera. On changeait de Constitution, de drapeau, de vocabulaire. On ne changeait pas de registre nobiliaire. Le fonctionnaire de la chancellerie, lui, avait la main sûre et la mémoire courte.
Il fallut attendre 2022 pour que la démocratie se décidât à ramasser ce service à thé. La loi de Mémoire démocratique supprima vingt-six des trente-six titres franquistes, trois grandeurs et les cinq honneurs de continuité distribués par Juan Carlos Iᵉʳ. Soixante-quatorze ans après la première fournée, quarante-quatre ans après la Constitution, le registre nobiliaire cessa enfin de garantir la transmission héréditaire des mérites de la Croisade. On applaudirait volontiers, si dix titres n’avaient survécu au ménage.
Et parmi ces dix rescapés, deux noms disent tout du soin avec lequel on fit le tri. Víctor Pradera et Ramiro de Maeztu, les deux théoriciens de l’ordre autoritaire et catholique, gardèrent leur comté quand les généraux perdaient leur marquisat. On effaça les hommes du peloton et l’on épargna les hommes de la doctrine, comme si le crime commençait au fusil pour s’arrêter à la plume, comme si l’on pouvait retrancher le bras armé de la dictature en lui laissant sa bibliothèque. La mémoire, elle aussi, a ses courtisans.
Car c’est la dernière ironie, et la plus amère. On a rayé des noms, rien que des noms. Les fortunes bâties à l’ombre du régime sont demeurées des fortunes, les propriétés des propriétés, et les héritiers ont tout gardé sauf le mot. La dictature avait fait de sa cohorte de courtisans des ducs. La démocratie leur a repris le duché et leur a laissé le domaine. Elle a décroché les couronnes de papier sans soulever un coin du tapis. Franco voulait rendre les siens immortels. Il aura suffi qu’ils se fassent discrets.