Le quatrième pilier
La CNT-FAI, les femmes libertaires et l’art de la note de bas de page
Anatomie d’une révolution. Recherche historique sur la révolution sociale pendant la Deuxième République espagnole, 1931-1939.
Une résistance qui n’attendit pas les communiqués
La CNT, la FAI et les Jeunesses libertaires comptèrent parmi les forces qui opposèrent au coup d’État la réaction la plus rapide et la plus directement armée. À Barcelone, les 19 et 20 juillet 1936, les militants libertaires, encadrés par les comités de défense de quartier, jouèrent un rôle décisif dans l’écrasement de l’insurrection militaire, aux côtés des gardes d’assaut et des unités demeurées fidèles à la République.1 La précision s’impose : les anarchistes ne vainquirent pas seuls les putschistes. Mais en Catalogne, aucune histoire sérieuse ne peut reléguer leur intervention au rang d’appoint.
Le mot « première » demande toutefois d’être territorialisé, faute de quoi il devient une formule de meeting. À Barcelone, la CNT-FAI constitua la force ouvrière prépondérante de la résistance. À Madrid, l’opposition armée associa les organisations socialistes, la CNT, les communistes et les forces de sécurité loyales. Ailleurs, les équilibres furent encore différents. Ce que l’on peut écrire sans réserve, c’est que la CNT-FAI fut l’une des premières forces à comprendre que le coup d’État ne serait arrêté ni par les communiqués ministériels ni par l’attente légaliste, mais par l’armement immédiat de la population.
Il serait pourtant inexact d’en faire de simples défenseurs institutionnels de la République. Ils combattirent d’abord le fascisme militaire et la contre-révolution sociale. Leur rapport à l’État républicain demeura conflictuel : ils défendirent les libertés que les généraux menaçaient tout en cherchant à dépasser la République parlementaire par la collectivisation et l’autogestion. Leur guerre fut simultanément antifasciste, révolutionnaire et, à partir de l’automne 1936, partiellement gouvernementale, lorsque plusieurs responsables de la CNT acceptèrent d’entrer dans les institutions.
Ni auxiliaires décoratives, ni arrière-garde sanitaire
La lacune la plus grave de l’historiographie antifranquiste concerne les femmes anarchistes. Elles ne furent ni les figurantes de la révolution ni son intendance. Elles écrivirent, organisèrent, enseignèrent, soignèrent, administrèrent des organismes de solidarité, et certaines prirent les armes.
La photographie de guerre a retenu d’elles une image et une seule : la milicienne en salopette, fusil à l’épaule, cadrée sur fond de barricade au cours des premières semaines. L’image fut abondamment reproduite tant qu’elle servit la propagande, puis rangée dès l’automne, lorsque le gouvernement rappela les femmes de l’arrière. On en a conclu qu’elles avaient été peu nombreuses. On aurait pu conclure qu’elles avaient été photogéniques, ce qui n’est pas la même chose, et que l’on cessa de les photographier au moment précis où elles cessèrent d’être décoratives pour devenir encombrantes.2
Car elles eurent à combattre deux dominations à la fois : le fascisme, et le patriarcat qui subsistait jusque dans leurs propres organisations. Cette seconde bataille n’est pas une reconstruction rétrospective. Elle fut menée sur la place publique, dans la presse confédérale, et elle est datable. En 1935, dans Solidaridad Obrera, Lucía Sánchez Saornil répondit publiquement au compagnon Mariano Gallardo et aux théories biologisantes qui réduisaient la femme à sa fonction maternelle.3 Elle le fit dans l’organe même du mouvement, sous la signature d’une militante de la CNT, et sans que la polémique reçût de réponse organisationnelle. C’est de cette insuffisance, et non d’un caprice séparatiste, que naquit Mujeres Libres.
Le quatrième pilier
L’organisation ne fut pas une improvisation de guerre. Elle procéda de la jonction entre le Grupo Cultural Femenino de Barcelone, constitué en 1934, et le noyau madrilène animé par Lucía Sánchez Saornil, Mercedes Comaposada Guillén et Amparo Poch y Gascón. Le premier numéro de la revue Mujeres Libres parut le 20 mai 1936, deux mois avant le soulèvement. Trois numéros avaient déjà été publiés lorsque les généraux se soulevèrent. La Fédération nationale, elle, ne fut constituée qu’à Valence, au congrès du 20 août 1937, unique congrès de l’organisation.4 Distinguer ces trois moments n’est pas de la pédanterie chronologique : c’est ce qui interdit de présenter Mujeres Libres comme un produit de la guerre.
L’organisation ne fut pas davantage une « section féminine » de la CNT-FAI. Elle conserva une autonomie complète à l’égard de la Confédération, de la FAI et des Jeunesses libertaires, et développa un programme propre : formation professionnelle, alphabétisation, santé, éducation sexuelle, mobilisation antifasciste. À son apogée, elle réunit quelque vingt mille adhérentes dans environ cent quarante-sept groupements.5
Cette autonomie fut une thèse politique avant d’être un statut. Les militantes de Mujeres Libres ne demandaient pas une place dans la révolution des hommes. Elles soutenaient que la révolution échouerait si elle reproduisait au foyer, au syndicat et dans l’organisation la subordination qu’elle prétendait abolir à l’usine.
Le mouvement libertaire leur donna raison de la manière la plus éclatante qui soit : en refusant de les entendre. En octobre 1938, la CNT et le Mouvement libertaire rejetèrent la demande de reconnaissance de la Fédération nationale de Mujeres Libres comme composante spécifique du mouvement, au même titre que la Confédération, la FAI et les Jeunesses.6 Vingt mille femmes, un congrès, une revue, un réseau d’écoles et de dispensaires : cela ne suffisait pas à faire un pilier. Une organisation qui avait collectivisé en quelques semaines la métallurgie catalane, les transports urbains et une partie de l’agriculture aragonaise buta durablement sur la reconnaissance statutaire de ses compagnes. La révolution avait aboli l’État, le capital et l’Église. Elle hésitait devant l’ordre du jour.
Mujeres Libres s’auto-dissolvit dans les derniers mois de la République, à la chute de la Catalogne, en février 1939.
Celles qu’il faut rétablir
Lucía Sánchez Saornil. Poète issue de l’ultraïsme, téléphoniste syndiquée à la CNT, journaliste, elle écrivit dans Solidaridad Obrera, CNT, Tierra y Libertad et Mujeres Libres. Elle dirigea la revue, publia Horas de revolución et le Romancero de Mujeres Libres, exerça les fonctions de secrétaire nationale de Mujeres Libres, puis, en mai 1938, celles de secrétaire du Conseil général de Solidarité internationale antifasciste.7 Après la défaite, elle poursuivit en France son travail d’assistance aux réfugiés. Elle appartient non seulement à l’histoire du militantisme, mais à celle de la poésie espagnole du siècle, ce que les anthologies mirent une soixantaine d’années à découvrir.
Mercedes Comaposada Guillén. Pédagogue, juriste, journaliste et organisatrice, elle fut l’une des principales théoriciennes de Mujeres Libres et rédactrice de sa revue. Elle collabora à Ruta et à Tierra y Libertad, sur l’éducation, la sexualité et la formation sociale des femmes.8 Elle vécut en exil à Paris.
Amparo Poch y Gascón. Médecin, écrivaine, éducatrice sexuelle, elle associa constamment la clinique et l’émancipation. Elle travailla dans les structures sanitaires et sociales, participa à la protection des enfants réfugiés, et dirigea à partir de décembre 1937 le Casal de la Dona Treballadora de Barcelone.9 Elle mourut en exil à Toulouse en 1968.
Federica Montseny. Romancière, essayiste, oratrice de la CNT, membre du comité péninsulaire de la FAI à partir de 1936 et du comité national de la Confédération, elle fut la voix la plus puissante du mouvement.10 Ministre de la Santé et de l’Assistance sociale en novembre 1936, elle incarna la contradiction majeure de l’anarchisme en guerre : entrer au gouvernement pour sauver la révolution. Son exil toulousain se prolongea près de quarante ans, en conférences, en livres et en presse libertaire, jusqu’à sa mort en 1994.
Son rapport au féminisme autonome de Mujeres Libres demeura pourtant réservé. Elle défendait l’émancipation des femmes, mais tenait que la révolution sociale générale y pourvoirait d’elle-même. Ses compagnes de Mujeres Libres avaient observé, elles, que les révolutions conduites par des hommes redistribuent volontiers la terre, les usines et les moyens de transport, et beaucoup plus rarement la vaisselle.
Lola Iturbe, dite Kiralina. Ouvrière, militante de la CNT, journaliste à la rédaction et à l’administration de Tierra y Libertad, elle fut la chroniqueuse de sa propre génération. Son livre La mujer en la lucha social y en la Guerra Civil de España demeure une source de première main sur les militantes libertaires.11
Sara Berenguer. Militante des Jeunesses libertaires, de la CNT et de Mujeres Libres, écrivaine et propagandiste, elle poursuivit en France son activité de solidarité envers les internés espagnols et enseigna dans les cours par correspondance organisés depuis Toulouse par le mouvement libertaire en exil.
À ces noms il faut joindre ceux de Suceso Portales, journaliste et dirigeante de Mujeres Libres ; Concha Liaño, organisatrice du mouvement à Barcelone, longtemps exilée au Venezuela ; Pepita Carpeña, ouvrière, propagandiste et mémorialiste ; Antonia Fontanillas, écrivaine, historienne et militante clandestine de la CNT ; Libertad Ródenas, propagandiste et organisatrice ; Soledad Estorach, fondatrice du Groupe culturel féminin de Barcelone ; Conxa Pérez Collado, combattante des journées de juillet puis du front d’Aragon ; Pepita Inglés, milicienne de la CNT tombée au front ; Sara Guzmán, María Jiménez, Áurea Cuadrado ; Teresa Claramunt, morte avant la guerre mais fondatrice de cette tradition ; María Bruguera, qui poursuivit la résistance libertaire dans la clandestinité franquiste.12
Une culture que l’on ne cherchait pas où elle se trouvait
L’erreur historiographique fut d’une simplicité désarmante. On chercha les intellectuels dans les académies, les universités et les grands catalogues littéraires. On ne les y trouva pas. On en conclut qu’il n’y en avait pas.
La culture libertaire s’élaborait ailleurs : dans les ateliers, les syndicats, les athénées populaires, les écoles rationalistes, les tournées de conférences, les journaux ouvriers et les bibliothèques de quartier. Nombre de ces femmes n’étaient pas des intellectuelles au sens socialement homologué du terme. Elles étaient couturières, téléphonistes, domestiques, ouvrières du textile, infirmières, employées. Elles lisaient, traduisaient, enseignaient, dirigeaient des revues et produisaient une pensée politique. Le problème ne fut jamais qu’elles eussent manqué d’œuvre. Il fut que l’instrument de mesure avait été calibré ailleurs, sur d’autres corps et d’autres titres.
Elles ne furent donc pas oubliées par accident. Elles furent oubliées parce qu’elles étaient femmes, et que l’on ne cherche pas la pensée là où l’on attend le service. Elles furent oubliées parce qu’elles étaient ouvrières, et que la couturière n’entre pas dans les répertoires où entre le professeur. Elles furent oubliées parce qu’elles étaient anarchistes, et que les deux historiographies qui se disputèrent l’après-guerre, la franquiste et la communiste, avaient chacune d’excellentes raisons de les rayer. Elles furent oubliées, enfin, parce qu’elles furent vaincues, et que la défaite ne laisse à ses morts que la place qu’on veut bien leur concéder au bas des pages.
Ce que le franquisme fit d’elles
L’exil ne fut pas le seul sort. Pour celles qui restèrent, la victoire des généraux ouvrit un dispositif spécifique, et il vaut d’être nommé, car il est le prolongement direct de la doctrine policière du régime.
La Ley de Vagos y Maleantes, héritée de la République mais retournée par le franquisme contre les « asociaux », fournit l’instrument administratif de leur mise à l’écart. Le Patronato de Protección a la Mujer fournit l’institution. La caution scientifique vint de la psychiatrie policière du régime, et notamment de Francisco J. de Echalecu, neuropsychiatre de la Dirección General de Seguridad, qui publia sous les auspices du Patronato et théorisa, avec Antonio Vallejo-Nágera, la caractérisation des femmes déviantes par la psychopathie innée, la déficience mentale et l’amoralité.13
La boucle se referme ici. Les mêmes hommes qui prétendaient établir les racines biopsychiques du marxisme entreprirent d’établir celles de l’insoumission féminine. Le régime ne se contenta pas de vaincre ces femmes. Il entreprit de démontrer qu’elles avaient été malades.
Note sur l’état de la preuve
Cet article distingue trois degrés d’établissement, conformément à la méthode suivie dans l’ensemble de cette recherche.
Faits établis. La chronologie de Mujeres Libres, l’effectif et le nombre de groupements dans la fourchette indiquée, le refus opposé en octobre 1938 par la CNT et le Mouvement libertaire, les fonctions exercées par Sánchez Saornil, Comaposada et Poch y Gascón, le ministère de Federica Montseny et sa mort à Toulouse en 1994.
Attestations à consolider, qui ne sont pas présentées ici comme acquises. La qualité de cofondatrice de la FAI attribuée à Federica Montseny, sur laquelle les sources se contredisent frontalement. Le chiffre de plus d’un millier de combattantes identifiées en Catalogne. La date et le support exacts de la polémique entre Lucía Sánchez Saornil et Mariano Gallardo. La date de mort de Teresa Claramunt et sa coïncidence alléguée avec la proclamation de la République. Les données biographiques des douze militantes réduites ici à la mention nominale. La date exacte de remise en vigueur du Patronato de Protección a la Mujer. Ces points appellent la cote, la pagination et, le cas échéant, le procès-verbal.
Écarté en l’état. Le nombre de cent cinquante groupements, arrondi sans source et fréquemment reproduit, auquel il faut préférer cent quarante-sept avec mention des variantes. La qualité de rédactrice en chef de la revue attribuée à Mercedes Comaposada, incompatible avec la direction exercée par Lucía Sánchez Saornil et non attestée. La qualité de secrétaire générale de Solidarité internationale antifasciste attribuée à Lucía Sánchez Saornil, la fonction documentée étant celle de secrétaire du Conseil général.
Appel à contribution
Ce travail avance par vérification et non par accumulation. Toute donnée vérifiable, référence d’archive, cote, procès-verbal ou pièce d’état civil est la bienvenue. Les lecteurs qui disposeraient de tels éléments peuvent nous les soumettre : ils seront examinés, et le cas échéant intégrés avec mention de leur provenance.
Rubrique « Recherche historique » : Formulaire de Contact
1Sur les comités de défense de quartier et leur rôle dans les journées de juillet, la référence est l’œuvre d’Agustín Guillamón. Les données d’édition et la pagination restent à compléter avant citation littérale.
2Le retrait des femmes du front fut engagé à l’automne 1936 et parachevé au printemps 1937. Les recherches contemporaines ont identifié en Catalogne plus d’un millier de femmes ayant effectivement appartenu à des formations combattantes, notamment aux colonnes libertaires Los Aguiluchos, Tierra y Libertad et Roja y Negra. Ce chiffre est attribué à la base documentaire de Memoria.cat : sa méthode de comptage, son périmètre et sa date de mise à jour restent à établir. Il est reproduit ici sous réserve expresse.
3La polémique s’engagea dans Solidaridad Obrera au cours de l’année 1935, sous le titre général de la question féminine dans les milieux libertaires. Les dates, numéros et pagination des livraisons concernées restent à établir sur collection. Attestation à consolider.
4Mary Nash, Mujeres Libres. España 1936-1939, dont les données d’édition restent à compléter. Le congrès de Valence, tenu à partir du 20 août 1937, fut le premier et le seul de la Fédération nationale.
5Le total de cent quarante-sept groupements est celui que retient Mary Nash ; on rencontre également cent cinquante-trois et cent soixante-dix. L’effectif de vingt mille adhérentes est celui que la même historienne tient pour le plus crédible, les sources officielles ayant oscillé entre vingt mille et soixante mille, le chiffre bas étant celui qu’employait l’organisation dans ses documents internes lorsqu’elle n’avait pas de raison de gonfler ses effectifs.
6Le refus fut opposé en octobre 1938. Le procès-verbal de la réunion et la formulation exacte du rejet restent à retrouver et constituent une pièce prioritaire de cette recherche.
7La fonction documentée est celle de secrétaire du Conseil général de Solidarité internationale antifasciste, prise en mai 1938, et non celle de secrétaire générale de l’organisation.
8La direction de la revue revint à Lucía Sánchez Saornil. Mercedes Comaposada y exerça comme rédactrice, sans qu’un titre hiérarchique lui soit attesté.
9Direction du Casal de la Dona Treballadora à compter de décembre 1937.
10La qualité de cofondatrice de la FAI, fréquemment attribuée à Federica Montseny, ne peut être retenue en l’état. Certaines sources la font participer, à vingt-deux ans, à la réunion clandestine de Valence de 1927 qui vit la création formelle de la Fédération ; d’autres datent son adhésion du 21 juillet 1936, sur intervention du comité exécutif de la CNT. Le présent texte retient la formulation minimale et vérifiable.
11Lola Iturbe, La mujer en la lucha social y en la Guerra Civil de España. Données d’édition à compléter.
12Ces douze notices sont ici réduites à la mention nominale, faute de références vérifiées. Elles ne prétendent à rien d’autre qu’à signaler des noms à instruire. Toute pièce d’état civil, dossier militant ou notice biographique documentée sera examinée.
13Francisco J. de Echalecu publia notamment Psicopatología, Publicaciones del Patronato de Protección a la Mujer, 1946. Sur sa doctrine et sa fonction au sein de la Dirección General de Seguridad, voir Javier Bandrés, Rafael Llavona et Eva Zubieta, « La psicología criminal en la policía de Franco », Psicothema, vol. 25, nᵒ 1, 2013, p. 55-60. La date exacte de remise en vigueur du Patronato de Protección a la Mujer reste à vérifier sur le texte réglementaire.