Un syndicat qui jurait fidélité au Caudillo
Ce que le « pluralisme limité » cachait : une vie de travail enrôlée d’office, 1938-1977
Le syndicat vertical ne peut pas être compris si l’on s’obstine à le regarder comme une simple organisation professionnelle, un syndicat un peu rude, autoritaire, corporatiste, mal élevé, mais au fond comparable à d’autres formes d’encadrement social.
Ce serait lui faire beaucoup trop d’honneur.
Ce n’était pas un syndicat libre ayant mal tourné.
C’était un appareil d’État conçu pour faire entrer le monde du travail dans la maison franquiste, porte fermée derrière lui.
Sa singularité ne réside donc pas seulement dans son autoritarisme. Elle réside dans sa fonction : intégrer le travailleur, l’employeur, l’entreprise, la branche professionnelle, la représentation, la cotisation, l’information économique et le conflit social dans une même structure verticale, placée sous la dépendance politique du régime.
Le syndicat vertical n’allait pas du travailleur vers la défense de ses intérêts. Il descendait de l’État vers le travailleur.
Les textes fondateurs ne cachent d’ailleurs ni leur ambition ni leur vocabulaire. Le Fuero del Trabajo du 9 mars 1938 définit le nouvel État comme un « instrumento totalitario » et inscrit l’organisation syndicale sous les principes d’Unité, Totalité et Hiérarchie. Deux ans plus tard, la loi d’Unité syndicale du 26 janvier 1940 reprend expressément le triptyque : « Unidad, Totalidad y Jerarquía ». La loi du 6 décembre 1940 organise ensuite l’appareil chargé de faire vivre ces trois mots dans les entreprises, les branches, les provinces et les professions.
Il ne s’agit donc pas d’appliquer rétrospectivement au syndicat vertical une terminologie étrangère à ses fondateurs. La totalité, l’unité et la hiérarchie appartiennent à sa définition légale. Il faut simplement prendre les lois au sérieux.
Ce n’est pas un syndicat libre
Un syndicat, au sens ordinaire du terme, suppose une liberté première : s’associer ou ne pas s’associer, choisir son organisation, changer de syndicat, défendre collectivement des intérêts qui peuvent s’opposer à ceux de l’employeur.
Le syndicat vertical inverse cette logique. Travailleurs et employeurs ne constituent plus deux groupes sociaux capables de s’organiser séparément. Ils sont réunis dans la même corporation, par branche d’activité, au nom d’une prétendue communauté supérieure d’intérêts.
Le Fuero del Trabajo définit ainsi le syndicat vertical comme une corporation de droit public intégrant dans un organisme unique tous les éléments participant à une branche de production. Il précise que cette corporation est hiérarchiquement placée sous la direction de l’État, que ses dirigeants doivent appartenir à la FET y de las JONS et que le syndicat constitue un instrument au service de l’État, notamment pour appliquer sa politique économique. Il peut intervenir dans la réglementation, la surveillance et l’exécution des conditions de travail.
Nous sommes donc très loin d’une simple représentation professionnelle.
Le syndicat vertical ne représente pas librement les travailleurs. Il les administre. Il les finance à leurs frais.
Unidad : supprimer le choix
Le premier principe est l’Unidad.
La loi d’Unité syndicale du 26 janvier 1940 est limpide. Elle annonce que trois principes inspirent l’Organisation nationale-syndicaliste : « Unidad, Totalidad y Jerarquía ». Elle ajoute qu’il n’existera qu’un seul ordre de syndicats.
L’article premier reconnaît comme seule organisation syndicale celle de la FET y de las JONS et interdit toute autre organisation poursuivant des fins analogues. L’article 2 incorpore dans cette organisation les syndicats ouvriers, organisations patronales, associations professionnelles et gremiales préexistantes. L’article 3 les soumet à la discipline du Mouvement et à l’inspection de la Délégation nationale des syndicats.
L’unité signifie donc concrètement : un travailleur, une branche, un seul appareil syndical légal.
L’État ne réglemente pas la concurrence entre syndicats. Il la fait disparaître.
Totalidad : personne ne doit rester dehors
Le deuxième principe est plus révélateur encore : Totalidad.
La loi du 6 décembre 1940 explique elle-même ce qu’il faut entendre par là. Tous les producteurs espagnols sont considérés comme membres d’une vaste communauté nationale et syndicale. La syndication devient la forme politique de l’économie espagnole tout entière. Les producteurs sont encadrés dans cette organisation sous le commandement de la FET y de las JONS.
La totalité signifie donc que le système ne vise pas seulement les militants, les volontaires, les adhérents convaincus ou les travailleurs désireux d’être représentés. Il vise tous ceux qui participent au processus productif.
La loi de 1940 tente bien une petite élégance : elle affirme que ce pouvoir sur tous les producteurs n’implique pas nécessairement une inscription bureaucratique de chacun. Mais la subtilité s’évapore aussitôt devant les pouvoirs réels attribués à l’organisation. Le syndicat possède un pouvoir disciplinaire et financier sur toute la catégorie professionnelle. Les centrales national-syndicalistes peuvent imposer des cotisations aux producteurs qu’ils soient inscrits ou non.
L’absence d’une fiche d’adhésion volontaire ne signifie donc nullement que le travailleur reste extérieur au système. Il est encadré parce qu’il travaille.
1971 : travailler vaut intégration
La loi syndicale 2/1971 du 17 février dissipe toute ambiguïté.
Son article 5 dispose que travailleurs, techniciens et employeurs sont intégrés, avec leurs droits et devoirs, dans le syndicat correspondant à leur branche d’activité.
L’article 6 précise le mécanisme. Pour le salarié, l’intégration résulte de son incorporation à l’entreprise au moyen d’une relation juridique de travail. Pour l’employeur, elle résulte du fait d’être employeur. Pour le travailleur indépendant, elle résulte de l’exercice même de son activité professionnelle.
La conséquence est fondamentale : le salarié n’accomplit aucun acte libre d’adhésion au syndicat vertical. Son contrat de travail produit son intégration syndicale.
Travailler légalement signifie entrer dans le système. Le contrat de travail devient le billet d’entrée. L’État tient la billetterie.
La même loi impose aux « syndiqués » de respecter les principes fondamentaux de l’Organisation syndicale, d’exécuter les décisions valablement prises et de payer les cotisations syndicales. Son article 63 confirme que les entreprises, techniciens et travailleurs doivent contribuer au financement de l’organisation par ces cotisations.
Le mécanisme se résume sans détour : travail → intégration obligatoire → obligations syndicales → cotisation obligatoire. Et il n’existe pas, parallèlement, de possibilité légale de choisir un syndicat extérieur au système.
C’est en ce sens précis qu’il faut parler d’un contrôle institutionnel total du travailleur dans sa condition professionnelle. Non pas contrôle absolu de ses pensées, de ses colères, de ses fidélités secrètes ou de ses résistances. Mais contrôle légal de sa représentation, de sa cotisation, de son appartenance professionnelle et de l’espace où ses revendications pouvaient être formulées.
Le régime ne possédait pas les âmes. Il prétendait posséder les cadres. Et il savait très bien qu’un homme à qui l’on confisque les cadres de parole finit souvent par devoir parler clandestinement.
Jerarquía : de Franco jusqu’à l’entreprise
Le troisième principe, Jerarquía, donne au système son architecture.
La loi du 6 décembre 1940 organise une chaîne de commandement. La Délégation nationale des syndicats de la FET y de las JONS dirige la communauté nationale-syndicaliste ; les délégations provinciales et locales encadrent territorialement les producteurs ; les syndicats nationaux organisent les branches de l’économie.
Les statuts des syndicats nationaux sont approuvés par le commandement national du Mouvement. Le chef de chaque syndicat national est nommé par celui-ci. Les responsables syndicaux sont désignés dans la structure de la FET y de las JONS. L’article 19 prescrit même que tous les postes de commandement des syndicats doivent nécessairement revenir à des militants de la FET y de las JONS.
La hiérarchie ne constitue donc pas une simple technique administrative. Elle relie directement le lieu de travail, le syndicat, le parti, l’administration et l’État.
Même après la réorganisation de 1971, le lien politique demeure. La nouvelle loi définit l’Organisation syndicale comme une institution appartenant à l’ordre défini par les Lois fondamentales et lui assigne pour mission d’agir conformément aux Principes du Mouvement national. Le ministre des Relations syndicales préside ses organes supérieurs et conserve d’importants pouvoirs de nomination, de contrôle et de suspension.
Plus révélateur encore : l’article 52 de la loi de 1971 impose aux principaux responsables de l’Organisation syndicale de prêter serment de fidélité au chef de l’État, aux Principes du Mouvement national et aux Lois fondamentales du Royaume.
Le sommet de la pyramide ne prête donc pas fidélité aux travailleurs qu’il prétend représenter. Il la prête au chef de l’État.
On cherchait la représentation du travail. On trouve un serment au Caudillo.
Le pouvoir intrinsèque du syndicat vertical
L’analyse du syndicat vertical doit dépasser son organigramme. Cette organisation concentre plusieurs pouvoirs normalement séparés dans une société fondée sur la liberté syndicale.
Le pouvoir de représentation
L’Organisation syndicale revendique la représentation des travailleurs et des employeurs d’une branche entière. En 1971 encore, la loi lui attribue la représentation exclusive et la défense des intérêts professionnels des employeurs, techniciens et travailleurs.
Le travailleur est donc représenté par un appareil qu’il n’a pas choisi et auquel son activité professionnelle l’intègre automatiquement. Un représentant obligatoire : belle invention. C’est un peu comme un avocat commis d’office par l’adversaire.
Le pouvoir financier
L’organisation prélève des cotisations obligatoires. En 1940, celles-ci peuvent être imposées même aux producteurs qui ne sont pas matériellement inscrits. En 1971, leur paiement figure expressément parmi les devoirs des syndiqués.
Le travailleur doit ainsi contribuer financièrement au fonctionnement de l’institution dans laquelle la loi l’a placé. Le régime pousse même la délicatesse jusqu’à faire payer l’encadrement par l’encadré.
Le pouvoir disciplinaire
La loi de 1940 attribue aux organismes syndicaux la « représentation et discipline » de tous les producteurs. Les Centrales national-syndicalistes doivent établir la discipline sociale ; les syndicats nationaux disposent d’un pouvoir disciplinaire sur les organisations inférieures. La loi de 1971 conserve un appareil de contrôle important : le ministre des Relations syndicales et les délégués provinciaux peuvent notamment suspendre des entités syndicales dont l’activité est jugée contraire aux Principes fondamentaux du Mouvement.
Le syndicat ne sert pas seulement à parler du travailleur. Il sert à le tenir.
Le pouvoir réglementaire
Le syndicat vertical intervient dans la réglementation et la surveillance des conditions de travail. Les syndicats nationaux participent à l’élaboration des règles applicables au travail et à l’économie de leur branche. En 1971, ils interviennent encore dans les bases minimales d’organisation du travail, les conventions collectives, la surveillance des conditions de travail et les conflits collectifs.
Le système prétend donc organiser la négociation tout en empêchant les acteurs de se constituer librement. On appelle cela encadrer. En français moins poli : verrouiller.
Le pouvoir sur le conflit
Le système ne reconnaît pas originellement le conflit entre travail et capital comme expression légitime de rapports sociaux contradictoires. Le Fuero del Trabajo de 1938 proclame au contraire que les facteurs de la production sont subordonnés à l’intérêt suprême de la Nation. Sa déclaration XI assimile les actes collectifs perturbant la production à des crimes de lèse-patrie.
Ainsi, revendiquer collectivement contre l’ordre économique peut devenir une atteinte à la patrie. La patrie avait bon dos. Elle servait souvent à demander aux pauvres de travailler en silence pendant que les puissants expliquaient la grandeur nationale depuis des bureaux mieux chauffés.
La législation évoluera ensuite et cette qualification disparaîtra. Mais le principe fondateur est clair : la lutte des classes ne doit pas être organisée ; elle doit être dissoute institutionnellement dans une prétendue communauté d’intérêts.
Le patron et l’ouvrier ne doivent plus apparaître comme deux parties capables de constituer librement leurs propres organisations. Ils deviennent deux « facteurs de la production » contenus dans le même organisme vertical. Mettre dans le même panier celui qui possède l’usine et celui qui vend ses bras, puis appeler cela harmonie sociale.
Le pouvoir sur l’accès au travail
Le Fuero del Trabajo prévoit que le syndicat établira des offices de placement chargés de procurer un emploi aux travailleurs. La loi de 1971 lui attribue encore des fonctions en matière de placement, de niveau d’emploi et de réemploi.
L’appareil syndical ne se situe donc pas seulement après la conclusion du contrat de travail. Il intervient aussi dans les mécanismes de placement et d’emploi. Il accompagne le travailleur avant, pendant et après.
Le pouvoir d’information
Le syndicat recueille les données nécessaires aux statistiques de production et de travail et les communique à l’État. Les lois lui attribuent des fonctions de collecte, d’analyse et de transmission d’informations économiques et sociales.
Le mouvement est à double sens. Les informations remontent du monde du travail vers le sommet. Les directives du pouvoir redescendent vers les producteurs. La loi de 1940 le dit presque explicitement : les syndicats transmettent les besoins des branches au gouvernement et font exécuter, en sens inverse, les normes et directives dictées par l’État.
Le syndicat vertical est donc à la fois capteur d’informations et courroie de transmission du pouvoir. On comprend pourquoi le régime tenait tant à l’appeler syndicat. Le mot était plus aimable que surveillance économique organisée.
Encadrer, discipliner, contrôler
La finalité apparaît avec une netteté particulière dans le préambule de la loi du 6 décembre 1940. Le législateur explique que les dirigeants du Parti et des syndicats doivent discipliner les forces de la production. Tous les producteurs sont intégrés dans une communauté nationale et syndicale ; l’économie espagnole entière est conçue comme un gigantesque syndicat de producteurs ; cette communauté est placée sous le commandement de la Falange. Le texte ajoute même que les producteurs sont organisés « en milice ».
Le mot est là. Milice. Dans un texte syndical. Il faut parfois lire les lois lentement, pour leur laisser le temps d’avouer.
Plus loin, la loi définit les Centrales national-syndicalistes comme le cadre d’encadrement et de discipline dans lequel les intérêts économiques doivent s’insérer, puis assure explicitement la subordination de l’Organisation syndicale au Parti et à l’État.
Il serait donc très réducteur de présenter le syndicat vertical comme une simple volonté d’arbitrer les rapports sociaux. Sa finalité est plus vaste : absorber le monde du travail dans l’organisation politique du régime, supprimer son autonomie collective, remplacer le libre affrontement des intérêts par une représentation imposée, contrôler les structures par lesquelles le travailleur peut négocier, revendiquer et être représenté.
Le syndicat vertical est, de ce point de vue, un outil coercitif du régime totalitaire franquiste. Non parce que le mot serait commode. Mais parce que les textes, les mécanismes et les obligations convergent.
Une coercition qui ne suppose pas l’obéissance
Qualifier l’institution d’instrument de contrôle total ne signifie évidemment pas que le régime réussit à contrôler les pensées ou les comportements de chaque travailleur. L’histoire sociale du régime démontre exactement le contraire : conflits, grèves, résistances quotidiennes, organisations clandestines, utilisation des élections syndicales officielles par des militants d’opposition, retournement partiel de certains espaces internes contre leur finalité initiale.
Les travailleurs ne furent pas des pièces dociles dans la machine. Ils résistèrent, contournèrent, rusèrent, organisèrent, infiltrèrent, retournèrent parfois les instruments du pouvoir contre le pouvoir lui-même.
Il faut donc distinguer deux propositions très différentes : la prétention institutionnelle au contrôle total, inscrite dans les lois, et l’efficacité réelle de ce contrôle, constamment contestée par la société et les travailleurs.
L’existence d’une résistance n’infirme pas la nature coercitive d’un appareil. Elle démontre seulement que la coercition ne produit jamais mécaniquement l’obéissance.
Même les machines totalitaires rencontrent parfois une résistance imprévue : la dignité humaine. Ce défaut de fabrication échappa toujours aux ingénieurs du régime.
L’homme qui dit non à son propre bureau
Le régime nazi, pour tout ce qu’il fut, réussit une chose que le franquisme ne réussit jamais : produire, en son sein, un homme qui dit non. Fritz Kolbe, fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères du Reich, garda son poste sans jamais prendre la carte du parti, pour l’excellente raison que la dictature avait besoin de gens compétents, denrée que le fanatisme ne fournit pas toujours. On le relégua d’abord aux écritures. Mal en prit au régime : c’est de ces écritures qu’il vit passer ses secrets.
En 1943, promu courrier diplomatique, il eut accès aux télégrammes les plus sensibles, et il fit ce qu’un honnête homme fait d’un secret criminel : il le livra. Entre mille six cents et deux mille six cents documents, portés aux Alliés à Berne dans la valise diplomatique, au péril de sa tête. Il frappa d’abord à la porte des Britanniques, qui le prirent pour un provocateur et le renvoyèrent : le renseignement de Sa Majesté avait, ce jour-là, l’œil ailleurs. Les Américains, eux, comprirent. Et pour couronner l’affront à toute logique d’espion, Kolbe refusa d’être payé. Un traître qui ne veut pas d’argent : de quoi désespérer les manuels.
Traître, selon une administration à peine dénazifiée
Vient le meilleur, si l’on ose dire. La guerre finie, on n’éleva pas de statue à Kolbe. On le mit à la porte. L’Allemagne de l’Ouest, fraîchement « dénazifiée », rouvrit son ministère des Affaires étrangères avec un personnel qui connaissait fort bien les lieux, et pour cause : c’étaient en bonne part les mêmes. Ces messieurs jugèrent que le vrai fautif, dans cette histoire, n’était pas celui qui avait servi Hitler, mais celui qui l’avait trahi. Réintégration refusée en 1951, carrière interdite sous Adenauer, et notre espion le plus important de la guerre acheva sa vie à vendre des tronçonneuses, mort à Berne en 1971 dans un oubli complet. Il fallut 2004 pour qu’on lui accordât une plaque et une salle, et l’aveu, tout de même, qu’il s’agissait là d’une des pages les moins reluisantes de la maison.
Un mot pour couper court à une légende : point de citoyenneté américaine, sous Clinton ni sous personne. Ce que Clinton signa, en 1998, ce fut la déclassification des archives qui le concernaient, sans quoi il dormirait encore dans l’oubli. La seule reconnaissance qu’il obtint des Américains fut posthume et discrète : la CIA déposa une gerbe sur sa bière. On honore comme on peut ceux dont on a eu besoin.
Ce que le franquisme n’a jamais produit
Qu’on ne se trompe pas de leçon. Il ne s’agit pas de dire que les Espagnols furent dociles quand les Allemands furent braves : ce serait une sottise et une injure. L’antifranquisme fut vaste et il coûta des vies, des clandestins aux Commissions ouvrières, à la CNT, des étudiants aux prêtres basques, des anarchistes, jusqu’aux cinq fusillés de septembre 1975. La résistance espagnole ne manqua ni de courage ni de morts.
Ce qui manqua fut d’un autre ordre. Kolbe n’était pas un opposant clandestin, c’était un rouage du régime qui grippa la machine de l’intérieur. Or de ce rouage-là, le franquisme n’en produisit pas un. Pas un ministre pour claquer la porte, pas un général pour dire halte, pas un haut fonctionnaire pour trahir Franco au nom de ce que Franco faisait. L’appareil nazi, tout immonde qu’il fût, eut ses Kolbe et ses officiers du 20 juillet. L’appareil franquiste, lui, tint sans une fêlure jusqu’au dernier jour. « Atado y bien atado », disait l’autre. Il ne croyait pas si bien dire, et Kolbe, en creux, en donne la mesure.
Le plus révélateur reste pour la fin, et c’est la morale des deux après-guerres. Bonn réhabilita ses complices et chassa son juste. Madrid recycla ses policiers et oublia ses Lago. Deux administrations, un même réflexe : l’appareil ne meurt pas avec le tyran, il lui survit, et il garde rancune à qui eut raison contre lui. Kolbe n’est pas une anecdote allemande. C’est un miroir tendu à l’Espagne, et le reflet n’est pas flatteur.
Sources : Lucas Delattre, Fritz Kolbe, un espion au cœur du IIIᵉ Reich (2003), d’après les archives déclassifiées en 1998 ; U.S. National Archives, Prologue, 2002 ; réhabilitation par le ministère fédéral des Affaires étrangères, 2004.
Ce que dit l’historiographie
Cette lecture n’est pas étrangère à la recherche historique. Dans son étude intitulée El sindicato vertical como instrumento político y económico del régimen franquista, Glicerio Sánchez Recio analyse précisément le syndicat vertical comme le pendant du parti unique dans le monde économique et social. Il souligne que l’affiliation généralisée et obligatoire devait permettre au régime d’intégrer, encadrer, contrôler et réprimer le monde du travail et de l’entreprise.
Il insiste également sur ce qui distingue fondamentalement cette institution d’un syndicat classique : disparition de la liberté d’association, négation du pluralisme, obligation d’intégration au syndicat unique et subordination de la représentation à l’État. Il renvoie lui-même aux travaux de Carme Molinero et Pere Ysàs sur la discipline ouvrière, ainsi qu’à ceux de Javier Babiano sur le syndicat vertical comme appareil de contrôle de la main-d’œuvre.
Il existe naturellement un débat historiographique plus général sur la qualification du régime franquiste et sur ses transformations au cours de ses presque quarante années d’existence. Mais ce débat ne modifie pas les caractéristiques juridiques observées ici : monopole syndical, intégration obligatoire, cotisation imposée, hiérarchie politique, pouvoir disciplinaire et subordination de l’organisation au régime sont des faits documentaires.
Il n’est pas nécessaire de les déduire d’une théorie. Les lois les énoncent.
« Un pluralisme limité »
Qu’on mesure alors ce que certains ont appelé, pour le régime franquiste, un « pluralisme limité ».
Un homme entrait dans l’Organisation le jour de son premier contrat et n’en sortait qu’en cessant de travailler. Il la finançait qu’il l’eût voulu ou non. Il était représenté par des chefs qu’il n’avait pas choisis. Ces chefs juraient fidélité non aux travailleurs, mais au chef de l’État. Et aucune loi ne permettait à ce travailleur de choisir librement un autre syndicat.
Toute une vie professionnelle, du premier bulletin de paie au dernier, encadrée par le bras économique du parti unique. On n’entrait pas plus librement dans son syndicat qu’on ne choisissait son chef d’État.
Voilà le pluralisme. Limité, en effet. Si limité qu’il en devenait invisible à l’œil nu.
Le régime avait écrit Totalidad dans sa loi syndicale et instrumento totalitario dans sa loi du travail. Il faut donc un rare génie de la nuance pour lire, dans un pouvoir qui enrôle d’office une vie laborieuse entière et se proclame total dans ses propres textes, la preuve d’un simple autoritarisme.
Mais la science politique a parfois ses pudeurs. Elle sait poser un mouchoir conceptuel sur des mots qui crient.
Linz a donné son nom à une catégorie forgée en grande partie sur le cas espagnol. Le franquisme, lui, a laissé ses lois. Et ses lois disent autre chose : monopole, totalité, hiérarchie, serment, discipline, cotisation, subordination.
Rarement un adjectif aura autant travaillé pour faire oublier un substantif.
Autoritaire. Totalitaire. La nuance est parfois utile. Elle devient suspecte lorsqu’elle sert à ne pas lire les textes. Et les textes, ici, ont l’impolitesse de ne pas confirmer l’euphémisme.
1971 ne supprime pas le système : il le réorganise
La loi syndicale du 17 février 1971 abroge les deux lois de 1940. Ce fait pourrait donner l’impression d’une rupture. Il n’en est rien.
La nouvelle loi conserve le principe d’unité, l’intégration de tous les participants au processus productif, l’organisation par branches, la représentation institutionnelle, les cotisations obligatoires et la position centrale de l’Organisation syndicale dans les rapports professionnels. Elle précise même que, dans chaque territoire, il ne peut exister qu’un seul syndicat pour une même branche d’activité. Surtout, le travail continue de produire automatiquement l’intégration syndicale.
La modification du vocabulaire et des procédures ne fait donc pas disparaître le principe essentiel : le travailleur demeure intégré par la loi à l’organisation officielle du régime.
Le décor change un peu. La serrure reste.
Une prouesse administrative
Un mot de comparaison, sans esprit de compétition, car ce n’est pas un concours et personne ne rêve de remporter cette médaille-là.
Les trois régimes avaient supprimé les syndicats libres, interdit la grève et dressé leur organisation unique. Rien d’original. Mais il faut rendre au franquisme ce qui lui revient : là où les autres se montrèrent, disons, artisanaux, lui fut méthodique.
L’Allemagne nazie avait son syndicat unique, le Deutsche Arbeitsfront, dont l’adhésion était « volontaire », entre guillemets épais, puisqu’il devenait à peu près impossible de trouver du travail sans sa carte. Contrainte réelle, mais pudique : on laissait au moins la fiction du choix. L’Italie fasciste, elle, tenait le monopole de la représentation et faisait payer des cotisations même à ceux qui n’étaient pas membres, ce qui témoigne déjà d’un joli sens du commerce, mais sans aller jusqu’à vous inscrire d’office.
Le franquisme, lui, ne s’embarrassa pas de ces délicatesses. Pourquoi contraindre par la peur du chômage quand on peut contraindre par la loi ? L’article 6 de la loi de 1971 se chargeait de tout : il inscrivait le travailleur tout seul, à l’instant où celui-ci signait son contrat. Le régime avait compris une vérité que ses aînés avaient négligée : le plus court chemin vers l’homme n’est pas la ferveur, c’est le formulaire.
Ainsi Franco réussit ce que ni Hitler ni Mussolini n’avaient codifié aussi proprement : faire du seul fait de travailler un acte d’adhésion à l’appareil du régime. Non par une quelconque supériorité, mais faute de mieux. Il lui manquait leur parti de masse, leurs foules en délire, leur mouvement qui avalait les âmes. Alors il fit avec ce qu’il avait sous la main : le droit administratif. Là où les autres embrigadaient, il enregistrait.
Qu’on ne se méprenne pas sur la portée du compliment. Sur la terreur, la guerre et l’extermination, l’Espagne franquiste n’a aucune leçon de sinistre grandeur à donner, et prétendre le contraire serait obscène. La palme est ici plus modeste, et plus révélatrice : celle du régime qui, à défaut d’enthousiasme, sut faire du contrat de travail un bulletin d’adhésion involontaire. C’est peu glorieux. C’est très totalitaire. Et cela s’appelait, paraît-il, un simple autoritarisme.
1977 : la disparition
Le système commence véritablement à se défaire en 1977.
La loi 19/1977 du 1ᵉʳ avril, entrée en vigueur le 5 avril, reconnaît aux travailleurs et employeurs le droit de constituer les associations professionnelles de leur choix, d’en établir les statuts et de les gouverner de manière autonome. Le principe même du monopole syndical franquiste est juridiquement brisé.
Mais une anomalie demeure encore : l’intégration obligatoire et la cotisation issues de la législation antérieure. Le Real Decreto-ley 31/1977 du 2 juin y met explicitement fin. Son article premier dispose que la syndication obligatoire des employeurs, techniciens et travailleurs ainsi que la cotisation syndicale obligatoire cessent de produire effet le 1ᵉʳ juillet 1977.
1ᵉʳ juillet 1977 : le travail ne produit plus juridiquement l’appartenance obligatoire à l’organisation syndicale franquiste.
Restent encore certains organes de l’ancienne structure. Le Real Decreto 3149/1977 du 6 décembre, publié le 13 décembre, déclare éteints le Comité exécutif syndical, le Congrès syndical, les Conseils syndicaux, les Conseils des travailleurs et techniciens, les Conseils des employeurs, les Conseils économico-sociaux syndicaux ainsi que les Unions de travailleurs et techniciens. Le texte entre en vigueur le 14 décembre 1977. Quelques anciens Enlaces et Jurados de Empresa continuent provisoirement leurs fonctions, uniquement dans l’attente des nouvelles représentations démocratiques des travailleurs.
La chronologie finale est donc claire :
5 avril 1977 : reconnaissance de la liberté d’association syndicale.
1ᵉʳ juillet 1977 : fin de la syndication et de la cotisation obligatoires.
14 décembre 1977 : extinction des principaux organes institutionnels de l’Organisation syndicale.
La date de fin du syndicat vertical est donc : 1977.
Et, si l’on veut donner le terme institutionnel précis de l’organisation : 14 décembre 1977.
Unidad, Totalidad y Jerarquía
Trois mots suffisent finalement à comprendre la logique de l’institution.
Unidad : une organisation unique et la suppression du pluralisme.
Totalidad : l’intégration de tous ceux qui travaillent ou emploient, indépendamment de leur volonté personnelle.
Jerarquía : leur insertion dans une structure verticale dont le sommet appartient au pouvoir politique franquiste.
À ces trois principes répond un mécanisme cohérent : monopole de représentation, intégration automatique, cotisation obligatoire, pouvoir disciplinaire, intervention dans les conditions de travail, contrôle des structures représentatives, participation à la réglementation économique, collecte d’informations, placement professionnel et subordination à l’État et au Mouvement.
Le syndicat vertical ne fut donc pas simplement le syndicat du régime. Il fut l’un des appareils par lesquels le régime entra dans l’entreprise et dans la condition même du travailleur.
Celui qui travaillait entrait dans l’organisation. Celui qui entrait dans l’organisation était soumis à ses règles. Celui qui y était soumis devait la financer. Et aucune organisation syndicale concurrente ne pouvait légalement lui offrir une autre représentation.
C’est précisément ce que signifiaient, transposés de la doctrine dans la vie professionnelle : Unidad. Totalidad. Jerarquía. Trois mots. Trois barreaux.
Le travailleur n’est pas ici l’objet du reproche. Il est l’objet de l’emprise. C’est l’institution qu’il faut regarder : cette machine verticale, disciplinée, payée par ceux qu’elle encadrait, fidèle au chef de l’État, chargée de représenter sans liberté, de parler sans mandat, d’unifier sans choix et d’organiser sans pluralisme.
Un syndicat ? Non. Un appareil.
Et c’est en cela que le syndicat vertical constitue, non par métaphore mais par son architecture juridique et sa finalité politique, un outil coercitif supplémentaire du régime totalitaire franquiste.
Sources et références
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Fuero del Trabajo, 9 mars 1938 : l’État y est défini comme « instrumento totalitario al servicio de la integridad patria » (BOE du 10 mars 1938, nᵒ 505, p. 6178-6181). Déclaration XIII : organisation syndicale verticale « par branches d’activité, comprenant tous les facteurs de la production » ; déclaration XI : actes perturbant la production qualifiés de « delitos de lesa patria ».
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Ley de 26 de enero de 1940 sobre Unidad Sindical : préambule (« Unidad, Totalidad y Jerarquía ») et article 1ᵉʳ (l’Organisation syndicale de la FET y de las JONS « es la única reconocida con personalidad suficiente por el Estado »). BOE nᵒ 31, 31 janvier 1940, p. 772-773 : texte au BOE.
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Ley de Bases de la Organización Sindical, 6 décembre 1940 (BOE du 7 décembre 1940) : constitution organique de l’Organisation syndicale espagnole, article 19.
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Ley 2/1971, de 17 de febrero, Sindical : articles 5 et 6 (intégration par la relation de travail), 52 (serment au chef de l’État), 63 (cotisations). Identifiant BOE exact à consolider.
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Ley 19/1977, de 1 de abril, sobre regulación del derecho de asociación sindical (BOE nᵒ 80, 4 avril 1977), en vigueur le 5 avril 1977.
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Real Decreto-ley 31/1977, de 2 de junio : fin de la syndication et de la cotisation obligatoires à effet du 1ᵉʳ juillet 1977. Référence BOE à consolider.
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Real Decreto 3149/1977, de 6 de diciembre (BOE du 13 décembre 1977) : extinction des organes de l’Organisation syndicale, en vigueur le 14 décembre 1977.
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Glicerio Sánchez Recio, El sindicato vertical como instrumento político y económico del régimen franquista ; Carme Molinero et Pere Ysàs, sur la discipline ouvrière ; Javier Babiano, sur le syndicat vertical comme appareil de contrôle de la main-d’œuvre.
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Sur la qualification du régime, voir L’affaire Linz et le franquisme.