Chapeau bas (et je le remets aussitôt)
Salut républicain à un roi, sans cirer les bottes
Je vais faire une chose qui me coûte, et je l’avoue tout de suite pour qu’on ne m’accuse pas de conversion : je vais saluer un roi. Un anarchiste qui tire son chapeau devant une couronne, on aura tout vu. Qu’on se rassure, je le remets aussitôt, et de travers. Mais il est des gestes qu’on ne peut pas faire semblant de ne pas voir, même quand ils viennent du camp d’en face, et je tiens pour principe de ne mentir ni pour flatter un puissant ni pour ménager mes propres convictions.
Commençons par le père, puisque c’est lui qui donne la mesure. Juan Carlos, celui que Franco choisit, au mépris de l’ordre dynastique, pour lui succéder et prolonger l’œuvre. Cinquante ans plus tard, réfugié à Abou Dabi au terme d’une histoire de cadeau saoudien de cent millions de dollars qu’il concède lui-même être une « grave erreur », il publie ses mémoires. Et qu’y trouve-t-on ? Du respect pour le dictateur, de l’admiration pour son intelligence et son sens politique, un lien qu’il dit presque filial, et cette phrase que l’Histoire retiendra à sa charge autant qu’à sa décharge : « C’est grâce à lui que j’ai été roi. » On ne saurait mieux dire. Le trône lui vint d’un général qui avait fusillé la République pour l’y asseoir. Et l’homme qui doit tout à Franco le remercie encore, un demi-siècle après, pendant que le pays exhume ses fosses.
Voilà le décor. Venons en au fils.
Felipe n’a pas écrit de mémoires attendries. Il a fait autre chose, plus discret et plus net : il est allé là où les siens n’allaient jamais. À la mémoire de La Nueve, ces républicains espagnols qui entrèrent dans Paris en août 1944 sur des half-tracks baptisés Guadalajara ou Belchite, du nom de leurs batailles perdues. Aux commémorations d’Auschwitz, en 2020 puis au début de 2025. Et surtout, en mai 2025, à Mauthausen, où aucun roi d’Espagne n’avait jamais mis les pieds, ce camp qui, selon le mot de Montserrat Roig, engloutit plus de républicains espagnols que tout autre. Il y déposa une gerbe devant le monument aux Espagnols, flanqué des deux drapeaux, le constitutionnel et le républicain. Il traversa la chambre à gaz, le four crématoire, les baraques. Il écrivit, au livre d’hommage, quelques lignes pour ces milliers de républicains morts en combattant pour la liberté, et il appela la chose par son nom.
Le détail que je savoure, parce qu’il désarme d’avance le soupçon de calcul : l’association pour la mémoire historique lui avait demandé de renoncer au voyage, jugeant qu’un roi n’avait pas sa place dans ce deuil républicain. Il vint quand même. Un homme qui affronte les gros yeux de sa droite et les réticences d’une part de la gauche pour aller se découvrir devant des morts qui l’auraient volontiers destitué, ce n’est pas un communicant. C’est quelqu’un qui a décidé quelque chose.
Ce n’est du reste pas la première fois qu’il contrarie son monde. En 2004, il épousa Letizia, roturière, journaliste et divorcée, ce qu’aucun héritier du trône n’avait osé avant lui. On devine les mines pincées des grands d’Espagne, ces mêmes familles décorées naguère pour services rendus à la Croisade, découvrant qu’une présentatrice de journal télévisé s’apprêtait à devenir reine. Le père, d’ailleurs, ne le lui a jamais pardonné : dans ses mémoires, il reproche à sa bru de n’avoir pas aidé à la cohésion de la famille. Traduisons : elle n’était pas des leurs. Et moi, républicain bougon, je confesse une faiblesse coupable pour quiconque agace exactement les gens qu’il faut agacer.
Alors voici mon salut, et je le veux net, sans génuflexion. Je ne salue pas la couronne, je n’en veux toujours pas. Je ne salue pas l’institution ni son origine, qui sent encore le décret de 1969. Je salue un geste, et rien que le geste : qu’un homme né pour régner soit allé, tête nue, devant les fosses de ceux que les siens avaient vaincus. Cela ne me convertit pas et ne rachète pas cinq siècles, et je ne me découvre pas felipin pour deux sous. Mais cela mérite qu’on le dise sans le tordre, car un républicain qui ne sait pas reconnaître une décence lorsqu’il en croise une n’est que le miroir inversé du fanatique qu’il combat.
Et puis je m’arrête, parce que le vrai salut n’est pas pour lui. Il est pour ceux devant qui il s’inclina : les fusillés sans procès, les colonnes de Málaga jetées sur la route d’Almería, les déportés morts sans patrie parce qu’on la leur avait retirée. C’est à eux que va, par-dessus la nuque royale, le chapeau que cette fois je ne remets pas. Aux morts, on doit la vérité et le silence ; aux vivants qui les honorent, fût-ce un roi, on doit au moins de ne pas mentir. Le reste, la couronne, les titres de contrebande, les mémoires attendries d’un vieux monarque pour son bienfaiteur en uniforme, tout cela, on a bien le droit d’en sourire. Surtout lorsqu’on nage dans le noir.