Le stade que Berlin avait pris
Barcelone, juillet 1936 : l’Olimpiada Popular et l’antifascisme d’avant les Brigades
Anatomie d’une révolution. Recherche historique sur la révolution sociale pendant la Deuxième République espagnole, 1931-1939, et sur les prolongements européens de la dictature totalitaire franquiste.
I. Ce qui fut retiré à Barcelone
On raconte ordinairement l’Olimpiada Popular comme une protestation contre une ville lointaine. C’est passer à côté de l’essentiel, qui est une affaire de revanche et se joue sur une seule colline.
Barcelone avait été candidate à l’organisation des Jeux de 1936, et elle était la favorite. Elle disposait depuis 1929 du stade de Montjuïc, soixante mille places, que seul Wembley dépassait alors en Europe. La ville avait déjà tenté sa chance pour 1920 et pour 1924. Mieux encore : c’est chez elle que le Comité international olympique se réunit pour trancher, à l’hôtel de ville, les 25 et 26 avril 1931.1
La session s’ouvrit onze jours après la proclamation de la République. Le climat était trouble, les absences nombreuses, et dix-neuf membres seulement assistèrent aux séances de travail. Rome et Budapest ayant retiré leur candidature, il ne restait en lice que Barcelone et Berlin. La décision fut ajournée et renvoyée à un vote par correspondance, dont le dépouillement eut lieu à Lausanne le 13 mai 1931 : quarante-trois voix pour Berlin, seize pour Barcelone, huit abstentions.2
Il faut mesurer la séquence. Les Jeux furent retirés à Barcelone au profit de Berlin, lors d’une session tenue à Barcelone, et pour une raison qui n’avait rien de sportif : l’Espagne venait de devenir une République. Le Comité international olympique jugea donc plus prudent de confier ses Jeux à une capitale où la démocratie en était à ses derniers mois qu’à une ville où elle en était à ses premières semaines. L’instabilité espagnole l’inquiétait, l’agonie allemande le rassurait.
Deux ans plus tard, Hitler était chancelier. Le comité avait voté pour la République de Weimar et livra au Troisième Reich. Il ne corrigea jamais cette erreur d’adresse.
Un détail achève le tableau, et il vaut mieux que tout commentaire. Après la défaite, l’ensemble des membres du Comité olympique espagnol démissionnèrent. Ils étaient à peu près tous monarchistes, leurs rapports avec le nouveau régime étaient exécrables, et Niceto Alcalá Zamora refusa la présidence d’honneur qu’on lui offrait.3 Le sport officiel espagnol préféra donc perdre les Jeux plutôt que de les gagner sous un drapeau tricolore. C’est en partie pour cela que, cinq ans plus tard, ce furent des athénées de quartier, des syndicats et des clubs ouvriers qui durent organiser les Jeux que l’Espagne n’avait pas obtenus.
II. Berlin, ou l’olympisme mis au service du Reich
Le régime national-socialiste comprit rapidement ce qu’il pouvait tirer de l’événement. Les Jeux offriraient à des milliers de journalistes, d’athlètes et de visiteurs l’image composée d’une Allemagne pacifique, moderne et ordonnée. Pendant les compétitions, les autorités firent retirer une partie de la signalétique antisémite et dissimulèrent temporairement les manifestations les plus visibles de la persécution. Il ne s’agissait pas de suspendre la politique raciale mais d’en masquer les effets devant le public étranger.4 Le Reich fit donc ce que fait tout hôte attentionné, qui range avant l’arrivée des invités. La presse mondiale visita une Allemagne balayée de frais et rapporta scrupuleusement ce qu’on lui avait montré.
Des campagnes de boycott se développèrent aux États-Unis, en France, en Grande-Bretagne, en Tchécoslovaquie, aux Pays-Bas et ailleurs, mobilisant organisations juives, syndicats, fédérations sportives ouvrières, mouvements chrétiens, intellectuels et responsables politiques. Leur argument tenait en une phrase : concourir revenait à reconnaître le régime organisateur.
Le boycott échoua devant les instances olympiques. L’opposition, elle, ne disparut pas. Elle chercha une autre ville. Barcelone la lui offrit, et pour cause : c’était la ville dépossédée.
III. Une initiative enracinée, et la question communiste
L’Olimpiada Popular ne naquit pas dans un vide politique. Depuis les années 1920, la Catalogne connaissait un développement considérable des clubs amateurs, des sociétés récréatives, des athénées populaires, des associations culturelles, des syndicats et des organisations de jeunesse pratiquant le sport hors des fédérations officielles dominées par les élites sociales. Ces structures rassemblaient ouvriers, employés et classes moyennes, et combinaient éducation physique, loisirs collectifs, culture populaire, républicanisme de gauche et affirmation catalane.
Le Comitè Català pro Esport Popular fut constitué le 17 mars 1936. Son premier programme se limitait à un tournoi de football ouvrier et à une grande rencontre sportive barcelonaise. En avril, le projet prit le nom d’Olimpiada Popular et acquit explicitement une dimension internationale et antinazie. Une lettre adressée le 22 avril par le comité catalan aux responsables de l’Internationale sportive rouge atteste que l’organisation était engagée et cherchait des relais étrangers.5
Des militants communistes participèrent à cette mise en réseau, notamment par la Fédération culturelle et sportive ouvrière et par l’Internationale sportive rouge, laquelle contribua à diffuser l’appel et à contacter les organisations étrangères. Le fait est documenté et il n’y a aucune raison de le taire. Il ne permet pas davantage de transformer l’Olimpiade en création du Komintern. André Gounot, qui a précisément dépouillé les archives de l’Internationale sportive rouge, souligne qu’il serait erroné d’attribuer la constitution du comité catalan à la seule initiative communiste : les républicains de gauche y étaient majoritaires et le projet reposait sur un tissu associatif catalan antérieur, qui débordait largement les organisations du parti.6
IV. La ville que l’Olimpiade devait recevoir
Il faut distinguer la composition d’un comité du rapport des forces dans une société. Sur ce point, la prudence s’impose, et l’honnêteté aussi.
La principale organisation du prolétariat catalan demeurait la Confédération nationale du travail, profondément implantée dans les usines et les quartiers populaires. Les travaux de José Luis Oyón décrivent certains faubourgs ouvriers comme des bastions confédéraux, numériquement dominants dans une grande partie du monde du travail barcelonais.7 La CNT-FAI n’assura pas la direction institutionnelle de l’Olimpiade. Mais la Barcelone qui devait la recevoir n’était en rien une ville sous hégémonie communiste, et la foule qui aurait rempli Montjuïc était très largement une foule confédérale.
Le milieu libertaire nourrissait d’ailleurs depuis longtemps une culture du corps qui n’avait rien de commun avec le sport de compétition des fédérations officielles : athénées libertaires, écoles rationalistes, groupes excursionnistes, naturisme, culture physique et hygiénisme populaire. L’idée même d’un esport popular, détaché du record et rendu à la participation, sort de ce terreau autant que du sport ouvrier d’obédience partisane.
Un second point de convergence mérite d’être noté, car il est daté. Mujeres Libres se constituait dans la même ville et dans les mêmes semaines, à partir du Grupo Cultural Femenino de Barcelone fondé en 1934, et le premier numéro de sa revue parut le 20 mai 1936, entre la naissance du projet olympique et son ouverture manquée. Son programme comprenait l’éducation physique au titre de l’émancipation. Or l’Olimpiade fut la première manifestation sportive internationale à inscrire la participation des femmes dans son manifeste. Les deux entreprises procédaient du même tissu associatif et de la même conviction, à savoir que le corps des femmes cessait d’être un objet dès lors qu’il devenait un instrument.8
Reste la question que ce chapitre ne peut pas trancher : quelle fut la position officielle de la Confédération à l’égard d’une manifestation subventionnée par la Generalitat, la municipalité et le gouvernement de Madrid ? Adhésion, réserve, indifférence ou hostilité de principe au patronage étatique, les documents manquent. Elle figure ci-dessous parmi les attestations à consolider, et c’est le point sur lequel cette recherche sollicite le plus ses lecteurs.
V. De l’initiative sportive à l’entreprise publique catalane
Lorsque le projet prit de l’ampleur, son organisation revint à un comité plus vaste, le Comitè Organitzador de l’Olimpíada Popular, dont la direction reflétait principalement la gauche républicaine catalane. Le président du comité, Josep Antoni Trabal, et ses vice-présidents Jaume Miravitlles et Pere Aznar étaient des élus liés à l’Esquerra Republicana de Catalunya. Le conseiller à la Culture Ventura Gassol devait superviser le volet culturel et prendre part aux cérémonies.
Le président de la Generalitat, Lluís Companys, accepta la présidence d’honneur. Retenez ce nom et ce lieu. Nous les retrouverons.
L’engagement fut aussi financier. La Generalitat accorda cent mille pesetas et la ville de Barcelone une somme équivalente. Le gouvernement du Front populaire vota une subvention de deux cent cinquante mille pesetas, alors même qu’il avait décidé de ne pas financer l’envoi d’une délégation officielle espagnole à Berlin.9 Les archives syndicales britanniques étudiées par Ray Physick font également état d’un soutien financier du gouvernement français de Léon Blum, information de seconde main qui demande vérification directe, d’autant que Blum reculerait quelques semaines plus tard sur l’aide à la République.10
L’Olimpiade devint ainsi une entreprise à la fois catalane, républicaine, populaire et internationale. Elle ne fut ni la manifestation privée d’un parti ni un tournoi de quelques clubs. En moins de trois mois, elle réunit des institutions publiques, des organisations ouvrières, des fédérations sportives et des mouvements antifascistes étrangers.
VI. Sauver l’idée olympique de ceux qui la tenaient
Les organisateurs refusaient de présenter leur projet comme une imitation ou une compétition rivale. Ils affirmaient vouloir sauver l’idée olympique de son usage national-socialiste, ce qui, venant de la ville dépossédée en 1931, ne manquait pas d’à-propos.
Le manifeste opposait la paix, l’égalité et la fraternité au culte de la race, de la discipline militaire et de la puissance nationale, et dénonçait les Jeux de Berlin comme un instrument de propagande en faveur du national-socialisme, de la guerre et de la haine raciale.
Cette opposition se traduisait dans la conception même des délégations. Là où les Jeux officiels ne reconnaissaient que les États et leurs comités nationaux, l’Olimpiade devait accueillir des équipes représentant des nations et des communautés sans État, ainsi que des délégations régionales, et des sportifs allemands et italiens exilés pouvaient concourir sans avoir à représenter les régimes qui les avaient chassés.11
Le stade ne devait donc pas seulement aligner des drapeaux d’États. Il devait rendre visibles des peuples sans souveraineté, des exilés politiques et des communautés exclues de la représentation officielle. Là où le mouvement olympique n’admettait que ce qui possédait un siège aux instances internationales, Barcelone se proposait de faire concourir ce que les États ne reconnaissaient pas. C’était, pour l’époque, une provocation d’une insolence considérable : elle consistait à supposer qu’un peuple pût exister sans l’autorisation d’une chancellerie.
VII. Le sport, le folklore et les femmes
Le titre complet était significatif : Olimpiada Popular. Setmana Popular d’Esport i Folklore, Semaine populaire du sport et du folklore. Le programme conservé aux archives municipales annonce des compétitions de football, rugby, boxe, lutte, cyclisme, natation, aviron, pelote basque, tennis et échecs, complétées par des démonstrations de gymnastique, de handball et de baseball.12
Les épreuves devaient être réparties par niveaux. Les athlètes confirmés auraient disputé des championnats internationaux, tandis que des catégories distinctes étaient prévues pour les sportifs moins expérimentés, les équipes régionales et les enfants. La participation comptait davantage que le record ou la victoire nationale.
Le sport féminin y reçut une place explicite. Le bulletin du comité affirmait qu’une Olympiade populaire serait incomplète sans la participation des femmes, et présentait l’éducation physique comme un instrument d’émancipation. Des courses, des épreuves de saut et de lancer, des compétitions de natation féminines étaient inscrites au programme.13 L’ouverture demeurait imparfaite, les inscriptions féminines restant minoritaires et le programme largement masculin. Mais la volonté était formulée, et elle l’était noir sur blanc. Pendant ce temps, le mouvement olympique officiel en était encore à débattre gravement de la question de savoir si la course de fond convenait à la constitution féminine, débat que des ouvrières du textile tranchaient chaque matin en se rendant à l’usine.
Les compétitions devaient s’accompagner de chants, de danses, de représentations théâtrales et d’une exposition d’art à Montjuïc, avec plus de quarante artistes annoncés et des groupes de musiciens et de danseurs venus de plusieurs régions espagnoles et étrangères.
Barcelone ne proposait donc pas d’autres Jeux. Elle proposait une autre représentation de la société : moins hiérarchique, moins étatique, ouverte aux cultures populaires, aux femmes et aux identités que les États ne reconnaissaient pas.
VIII. Une audience véritablement internationale
Les chiffres demandent prudence, les sources confondant souvent les inscriptions enregistrées, les participants attendus et les personnes effectivement arrivées. André Gounot retient environ six mille sportifs inscrits, dont quatre mille venus d’Espagne et deux mille de l’étranger. Les archives de la Generalitat mentionnent plus de cinq mille inscrits et indiquent que la délégation française, avec environ mille cinq cents sportifs, devait être la plus nombreuse. Au début de juillet, les organisateurs annonçaient jusqu’à dix mille concurrents et vingt-cinq mille visiteurs extérieurs, prévisions préparatoires et non recensement.14 La rapidité de l’organisation, les inscriptions tardives et l’interruption des transports interdisent tout total certain.
Entre vingt-deux et vingt-cinq pays, régions ou communautés devaient être représentés. Des comités de soutien s’étaient formés dans plusieurs États et des fêtes sportives étaient organisées jusqu’au Canada et en Norvège pour financer le voyage des athlètes. Un navire de la Workers’ Travel Association devait même être dérouté vers Barcelone avec plusieurs centaines de visiteurs.
La France joua un rôle central, avec des trains spéciaux au départ de Paris, Limoges, Lyon et Toulouse, et une mobilisation appuyée sur les organisations du sport ouvrier réunies dans la Fédération sportive et gymnique du travail. En Grande-Bretagne, la British Workers’ Sports Association travailla avec le Trades Union Congress, et une conférence fut tenue à Londres le 22 juin pour préparer le voyage. Quarante-sept athlètes britanniques gagnèrent Barcelone, la délégation comprenant un important groupe gallois et quatre joueurs de cornemuse écossais destinés aux manifestations folkloriques.15
Les délégations nord-américaines étaient moins nombreuses et politiquement significatives. Le groupe américain, soutenu par le Committee on Fair Play in Sport, comprenait des syndicalistes et plusieurs athlètes noirs. Au Canada, la sauteuse en hauteur Eva Dawes, médaillée de bronze aux Jeux de Los Angeles en 1932, choisit Barcelone plutôt que Berlin, de même que les boxeurs juifs Sammy Luftspring et Norman Yack.16
Une délégation issue du mouvement sportif juif de Palestine sous mandat britannique prit également la route de Barcelone. L’historien Raanan Rein y voit la première manifestation collective de solidarité du Yishouv envers la République espagnole, ce qui rattache directement l’Olimpiade à la mobilisation internationale contre l’antisémitisme nazi.17
Le caractère international apparaissait jusque dans les documents : le programme conservé aux archives municipales porte le nom de la manifestation en catalan, espagnol, français, anglais et allemand, et le comité disposait d’un service de presse multilingue dont les bulletins circulaient auprès des syndicats, des fédérations et des journaux étrangers.
IX. Le 18 juillet : Beethoven avant les barricades
Le 18 juillet, Barcelone achevait ses préparatifs. Les délégations répétaient la cérémonie d’ouverture au stade de Montjuïc. Au Palau de la Música Catalana, Pau Casals dirigeait son orchestre, l’Orfeó Gracienc et la soprano Conxita Badia dans la répétition de la Neuvième Symphonie de Beethoven, qui devait être donnée le lendemain pour l’inauguration. C’est pendant cette répétition que Casals apprit le soulèvement.18
Le coup d’État avait commencé la veille au Maroc espagnol et gagné la péninsule. À Barcelone, les colonnes militaires sortirent de leurs casernes dans les premières heures du dimanche 19 juillet. Les habitants qui devaient se rendre à Montjuïc dressèrent des barricades, et les militants ouvriers, au premier rang desquels ceux de la CNT, combattirent les insurgés aux côtés des forces de sécurité restées fidèles.
L’ouverture n’eut pas lieu. Il y a quelque chose de littéral dans cette substitution : le même peuple, le même matin, la même ville, et à la place du défilé, les barricades.
X. Une Olimpiade défendue après son annulation
Les organisateurs ne renoncèrent pas immédiatement. Le soulèvement une fois écrasé dans la ville, ils envisagèrent un programme réduit. Le 21 juillet, des athlètes encore présents défilèrent de la place de Catalogne au stade de Montjuïc, conduits par les cornemuseurs écossais de la délégation britannique, et plusieurs milliers de Barcelonais applaudirent le cortège selon le témoignage d’un participant.19 Certains sportifs s’entraînèrent encore au stade et le comité espérait maintenir quelques épreuves.
Les consulats en décidèrent autrement, pressant leurs ressortissants de partir. La délégation britannique fut embarquée sur le croiseur HMS London à destination de Marseille, d’autres groupes furent évacués par leurs représentations diplomatiques ou regagnèrent la frontière par leurs propres moyens.20 Des syndicalistes et des sportifs ouvriers venus célébrer la fraternité des peuples quittèrent donc Barcelone sous la protection de la Royal Navy, laquelle appartenait au gouvernement qui allait, quelques semaines plus tard, appliquer l’embargo le plus rigoureusement du monde.
Quelques-uns restèrent. Le nombre exact de ceux qui rejoignirent les milices est impossible à établir, les estimations oscillant entre deux cents et plusieurs centaines sans liste vérifiable. La nageuse suisse Clara Thalmann participa aux combats puis rejoignit une colonne révolutionnaire.21
Il serait impropre d’y voir une Brigade internationale déjà constituée, celles-ci ne devant être organisées que plusieurs mois plus tard. Leur présence établit néanmoins que la solidarité internationale armée avec la République ne commença pas par une décision administrative. Une partie de cette solidarité se trouvait déjà sur place, venue pour une rencontre sportive.
XI. La colline
Reste à raconter ce qu’il advint de Montjuïc, car tout ce chapitre y revient.
Lluís Companys, président d’honneur de l’Olimpiada Popular, fut arrêté en France en août 1940 par un commando associant la Wehrmacht, la Gestapo, la gendarmerie collaborationniste et la police politique franquiste, livré aux autorités espagnoles, et fusillé le 15 octobre 1940 au château de Montjuïc.22 Le château domine le stade. On voit l’un depuis l’autre.
Il n’avait pas fallu quatre ans pour que la colline qui devait accueillir des équipes de peuples sans État devînt le lieu d’exécution du président de l’un d’eux.
Les autres se dispersèrent. Ventura Gassol, Jaume Miravitlles et Josep Antoni Trabal prirent le chemin de l’exil, dont chacun connut une variante particulière qui reste à établir précisément.23 En quatre ans, la direction de l’Olimpiade fut fusillée ou dispersée, ce qui constitue le meilleur commentaire disponible sur ce que cette manifestation représentait aux yeux des vainqueurs.
Le stade, lui, resta, et il fut le seul. Il avait été inauguré le 20 mai 1929 par Alphonse XIII. Il fut à peu près entièrement reconstruit entre 1985 et 1989 et réinauguré le 8 septembre 1989 par Juan Carlos I, soixante ans après son grand-père, de sorte que ce stade compte à ce jour deux inaugurations et deux Bourbons, pour les Jeux que la ville avait enfin obtenus le 17 octobre 1986 après quatre candidatures et soixante-trois années d’attente. Le 31 mars 2001, il reçut le nom d’Estadi Olímpic Lluís Companys.24
Barcelone perdit les Jeux de 1936 parce qu’elle venait de devenir républicaine. Barcelone perdit son Olimpiade populaire parce que des généraux se soulevèrent la veille de son ouverture. Barcelone perdit le président qui l’avait patronnée parce qu’une police étrangère le livra à ceux qui le voulaient mort. Et Barcelone finit par obtenir ses Jeux, dans le même stade, sur la même colline, à quelques centaines de mètres du mur où l’on avait fusillé son président, dont le stade porte désormais le nom.
Que la ville ait fini par recevoir en 1992 ce qu’on lui avait retiré en 1931 relève d’une chaîne de causes trop longue pour être démontrée ici, et l’auteur de ces lignes y voit une interprétation plutôt qu’un fait. Mais la dénomination de 2001, elle, n’est pas une interprétation. C’est une décision municipale, datée, prise en pleine connaissance de cause. Une ville avait mis soixante-cinq ans à écrire elle-même l’épilogue de son Olimpiade manquée.
XII. Barcelone contre Berlin
L’Olimpiada Popular n’a jamais distribué de médailles. Aucun record n’y fut homologué et aucune cérémonie ne put être achevée. Son importance est ailleurs.
Elle établit d’abord que l’opposition aux Jeux nazis ne se réduisait pas à des protestations diplomatiques. En trois mois, une initiative née dans le mouvement associatif catalan avait obtenu l’appui de la Generalitat, de la municipalité, du gouvernement républicain, de syndicats et de fédérations de plus de vingt pays.
Elle montra ensuite que l’antifascisme de 1936 était pluriel. Des républicains catalans, des socialistes, des communistes, des syndicalistes, des anarchistes, des organisations juives, des exilés allemands et italiens, des athlètes noirs américains et des militants ouvriers pouvaient se retrouver dans une même manifestation sans relever d’une direction commune. Les réseaux communistes contribuèrent à l’internationaliser ; ils n’en épuisèrent ni les origines catalanes ni la diversité sociale.
Elle plaça enfin face à face deux conceptions inconciliables du corps. Berlin mettait les corps au service de l’État, de la nation et de la propagande raciale. Barcelone voulait faire du stade un lieu où se voient les travailleurs, les femmes, les exilés et les peuples sans État.
Les Jeux de Berlin eurent lieu devant les caméras du monde. L’Olimpiade fut interrompue avant son ouverture. Mais l’histoire ne se réduit pas aux cérémonies qui aboutirent. En juillet 1936, tandis que le Reich préparait sa mise en scène, des milliers de femmes et d’hommes avaient déjà choisi une autre ville, un autre drapeau et une autre idée de l’Europe.
Ils étaient venus courir contre Hitler. Le coup d’État les trouva sur place.
Note sur l’état de la preuve
Faits établis. La session du Comité international olympique tenue à Barcelone en avril 1931, son ajournement, le vote par correspondance dépouillé à Lausanne le 13 mai 1931 et son résultat. La démission des membres du Comité olympique espagnol et le refus d’Alcalá Zamora. La constitution du Comitè Català pro Esport Popular le 17 mars 1936 et la lettre du 22 avril à l’Internationale sportive rouge. Les conclusions d’André Gounot sur l’origine non communiste du projet. La composition de la direction du comité organisateur et la présidence d’honneur de Lluís Companys. Le programme conservé aux archives historiques de la ville de Barcelone. Le contenu du manifeste et l’admission d’équipes de peuples sans État. La répétition de Pau Casals le 18 juillet. Le défilé du 21 juillet et l’évacuation britannique. L’exécution de Companys au château de Montjuïc le 15 octobre 1940. L’inauguration du stade en 1929, sa reconstruction, sa réinauguration en 1989, l’attribution des Jeux à Barcelone le 17 octobre 1986 et la dénomination du 31 mars 2001.
Attestations à consolider, qui ne sont pas présentées ici comme acquises. La position officielle de la CNT à l’égard de l’Olimpiade, qui demeure la principale lacune de ce chapitre. La liste exacte des nations et communautés admises à concourir, les sources divergeant notamment sur la présence de la Galice et de la Lorraine : elle doit être établie sur le programme dont la cote est donnée ci-dessous. Le soutien financier du gouvernement Blum, connu de seconde main. L’attribution à Josep Maria de Sagarra du texte de la cérémonie d’ouverture mis en musique par Hanns Eisler, la composition d’Eisler étant mieux attestée que le texte. L’arrivée effective en Espagne de Sammy Luftspring et de Norman Yack, dont le choix de Barcelone est en revanche établi. La suspension antérieure d’Eva Dawes par sa fédération. Le nombre des participants demeurés pour rejoindre les milices. L’identité et le parcours du volontaire américain cité dans certains récits sous le nom d’Alfred Chakin, introuvable en l’état. La numérotation de la session du Comité international olympique de 1931, donnée tantôt comme la vingt-neuvième, tantôt comme le trente-neuvième congrès. Le parcours exact de Ventura Gassol, Jaume Miravitlles et Josep Antoni Trabal après 1939.
Écarté en l’état. L’attribution de l’Olimpiada Popular à l’initiative exclusive du Komintern, contredite par les archives de l’Internationale sportive rouge elle-même. La présentation des volontaires demeurés à Barcelone comme une Brigade internationale constituée, celles-ci n’étant organisées qu’à partir de l’automne. Et, en sens inverse, la dissimulation de la contribution communiste à l’internationalisation du projet, qui est documentée.
Appel à contribution
Ce travail avance par vérification et non par accumulation. Toute donnée vérifiable, référence d’archive, cote, procès-verbal ou pièce d’état civil est la bienvenue. Sont particulièrement recherchés, pour ce chapitre, tout document émanant de la CNT, de la FAI, des Jeunesses libertaires ou des athénées barcelonais relatif à l’Olimpiada Popular, ainsi que les listes nominatives de participants étrangers demeurés en Espagne après le 19 juillet 1936. Les lecteurs qui disposeraient de tels éléments peuvent nous les soumettre : ils seront examinés, et le cas échéant intégrés avec mention de leur provenance.
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Références principales
André Gounot, « El proyecto de la Olimpiada Popular de Barcelona (1936), entre comunismo internacional y republicanismo regional », Cultura, Ciencia y Deporte, vol. 1, nᵒ 3, 2005.
Ray Physick, « The Olimpiada Popular: Barcelona 1936, Sport and Politics in an Age of War, Dictatorship and Revolution », Sport in History, vol. 37, nᵒ 1, 2017.
Raanan Rein, « El desafío a los Juegos Olímpicos de Berlín 1936: Barcelona, la Olimpiada Popular olvidada y los atletas judíos de Palestina », Historia Contemporánea, nᵒ 56, 2018.
Xavier Pujadas et Carlos Santacana, L’altra Olimpíada. Barcelona ’36. Données d’édition à compléter.
José Luis Oyón, « The Split of a Working-Class City: Urban Space, Immigration and Anarchism in Inter-War Barcelona, 1914-1936 », Urban History. Volume, numéro et pagination à compléter.
« Programa de la Olimpiada Popular de Barcelona », Arxiu Històric de la Ciutat de Barcelona, cote CAT-AHCB-AHCB2-472-4.1.
United States Holocaust Memorial Museum, dossiers sur les Jeux de Berlin et les campagnes internationales de boycott.
1Le stade de Montjuïc, conçu par Pere Domènech i Roura, fut construit à partir de 1927 et inauguré le 20 mai 1929 par Alphonse XIII, au lendemain de l’ouverture de l’Exposition internationale. Barcelone avait présenté sa candidature pour 1920 et 1924 avant celle de 1936.
2Session du Comité international olympique tenue à l’hôtel de ville de Barcelone les 25 et 26 avril 1931, dans un climat troublé et avec de nombreuses absences ; dix-neuf membres seulement assistèrent aux séances de travail et la décision fut ajournée. Le scrutin par correspondance fut dépouillé à Lausanne le 13 mai 1931 : Berlin quarante-trois voix, Barcelone seize, huit abstentions. La numérotation de cette session, donnée tantôt comme la vingt-neuvième, tantôt comme le trente-neuvième congrès, reste à vérifier.
3La démission collective des membres du Comité olympique espagnol et le refus de Niceto Alcalá Zamora d’accepter la présidence d’honneur sont rapportés par plusieurs travaux. Les pièces d’archive correspondantes restent à identifier.
4Sur les mesures de dissimulation prises pendant les Jeux et sur les campagnes de boycott, voir les dossiers du United States Holocaust Memorial Museum consacrés aux Jeux de Berlin.
5Comitè Català pro Esport Popular, constitué le 17 mars 1936. La lettre du 22 avril 1936 adressée à l’Internationale sportive rouge est citée par André Gounot d’après les archives de cette organisation.
6André Gounot, « El proyecto de la Olimpiada Popular de Barcelona (1936), entre comunismo internacional y republicanismo regional », Cultura, Ciencia y Deporte, vol. 1, nᵒ 3, 2005.
7José Luis Oyón, « The Split of a Working-Class City: Urban Space, Immigration and Anarchism in Inter-War Barcelona, 1914-1936 », Urban History. Références à compléter.
8Sur Mujeres Libres, voir le chapitre « Le quatrième pilier » de cette recherche. Le rapprochement établi ici entre le programme féminin de l’Olimpiade et celui de Mujeres Libres relève de la convergence documentée de deux initiatives contemporaines issues du même tissu associatif, et non d’un lien organique attesté entre les deux comités.
9Cent mille pesetas de la Generalitat, une somme équivalente de la municipalité, deux cent cinquante mille pesetas du gouvernement de la République. Les délibérations correspondantes restent à retrouver.
10Ray Physick, « The Olimpiada Popular: Barcelona 1936, Sport and Politics in an Age of War, Dictatorship and Revolution », Sport in History, vol. 37, nᵒ 1, 2017. Le soutien financier français y est connu par les archives syndicales britanniques : attestation à consolider par une source française directe.
11Les listes disponibles mentionnent la Catalogne, Euskadi, l’Alsace et la Palestine, ainsi que, selon les sources, la Galice ou la Lorraine. La liste exacte doit être établie sur le programme conservé aux archives historiques de la ville.
12« Programa de la Olimpiada Popular de Barcelona », Arxiu Històric de la Ciutat de Barcelona, cote CAT-AHCB-AHCB2-472-4.1.
13Bulletin du comité organisateur. La référence exacte du numéro et sa pagination restent à établir.
14Gounot retient environ six mille inscrits, dont deux mille étrangers ; les archives de la Generalitat mentionnent plus de cinq mille inscrits et une délégation française d’environ mille cinq cents sportifs. Les chiffres de dix mille concurrents et vingt-cinq mille visiteurs relèvent des prévisions annoncées début juillet.
15Physick, article cité. La conférence préparatoire de Londres se tint le 22 juin 1936.
16Eva Dawes, médaillée de bronze du saut en hauteur aux Jeux de Los Angeles en 1932. Sa suspension antérieure par la fédération canadienne, pour avoir concouru en Union soviétique, est rapportée par plusieurs récits et reste à vérifier. Le choix de Barcelone par Sammy Luftspring et Norman Yack est établi ; leur arrivée effective en Espagne ne l’est pas.
17Raanan Rein, « El desafío a los Juegos Olímpicos de Berlín 1936 », Historia Contemporánea, nᵒ 56, 2018.
18La répétition de la Neuvième Symphonie au Palau de la Música Catalana le 18 juillet 1936, avec l’Orfeó Gracienc et Conxita Badia, est un épisode largement rapporté. Le texte de Josep Maria de Sagarra mis en musique par Hanns Eisler pour la cérémonie d’ouverture appartient à un autre volet du programme : la composition d’Eisler est mieux attestée que l’attribution du texte.
19Le témoignage d’un participant britannique, rapporté par Physick, mentionne plusieurs milliers de spectateurs.
20L’embarquement de la délégation britannique sur le HMS London à destination de Marseille est rapporté par Physick.
21L’estimation, comprise entre deux cents et plusieurs centaines, est reproduite par de nombreux travaux sans méthode de comptage explicite. Le cas de Clara Thalmann est en revanche documenté. Le nom d’Alfred Chakin, cité dans certains récits, n’a pu être retrouvé et pourrait être altéré.
22Sur l’arrestation de Companys en France, la composition du commando et le rôle du policier de l’ambassade franquiste à Paris, voir le chapitre de cette recherche consacré à la répression franquiste en exil. Exécution au château de Montjuïc le 15 octobre 1940.
23Le devenir précis de Ventura Gassol, Jaume Miravitlles et Josep Antoni Trabal après 1939 doit être établi individuellement avant toute affirmation nominative.
24Stade inauguré le 20 mai 1929 par Alphonse XIII ; reconstruit entre 1985 et 1989 et réinauguré le 8 septembre 1989 par Juan Carlos I ; Jeux attribués à Barcelone le 17 octobre 1986 ; dénomination Estadi Olímpic Lluís Companys adoptée le 31 mars 2001.