Postface – Le droit n’attend pas : l’actualité de Clara Campoamor
Il est des discours que l’histoire ne referme pas.
Celui de Clara Campoamor appartient à cette famille rare.
Prononcé à une date précise, devant des adversaires identifiables, il finit pourtant par excéder sa circonstance.
Le 1ᵉʳ octobre 1931, elle ne défend pas seulement le vote des Espagnoles.
Elle pose une question plus vaste.
Un droit peut-il être différé au nom de la prudence politique ?
C’est pourquoi elle demeure actuelle, non parce que le débat de 1931 se répéterait à l’identique, mais parce que la logique qu’elle combat n’a jamais disparu.
Elle change de costume et de vocabulaire.
Elle se nomme tour à tour prudence, réalisme, responsabilité, pédagogie, transition, maturité collective, intérêt supérieur.
Mais elle revient toujours au même geste, demander aux dominés d’attendre que les dominants soient rassurés.
Dans la bouche des puissants, le mot demain a souvent servi de cachot.
Demain les femmes, demain les pauvres, demain les peuples colonisés, demain les corps que l’ordre présent juge trop bruyants ou trop peu conformes à l’idée qu’il se fait de leur émancipation.
L’actualité de Campoamor tient donc moins au suffrage féminin, désormais acquis, qu’à la structure de son argument.
Chaque fois qu’un pouvoir explique qu’un droit est juste mais prématuré, chaque fois qu’une institution prétend savoir mieux qu’un sujet ce qui le libérera, sa voix revient et demande, qui décide que l’autre est prêt ?
Qui possède l’horloge ?
Qui transforme la liberté en examen d’entrée ?
Son discours nous oblige ainsi à distinguer l’émancipation de la tutelle.
Émanciper ne consiste pas à conduire l’autre vers le bien qu’on a choisi pour lui.
Cela commence, au contraire, lorsqu’on renonce à parler à sa place, à régler son calendrier, à administrer son devenir.
Elle n’a pas seulement obtenu un vote.
Elle a formulé une loi morale de la démocratie, un droit qui attend la permission du pouvoir n’est déjà plus tout à fait un droit.
Non demain, si Dieu veut.
Non quand la République respirera mieux.
Non quand les citoyennes auront promis de bien voter.
Maintenant.
Et cette exigence, aujourd’hui encore, n’a pas fini de nous juger.
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