José Luis de Vilallonga : un cas
Des pelotons d’exécution au portrait du roi
José Luis de Vilallonga avait le privilège rare d’appartenir à plusieurs mondes successifs sans jamais tout à fait quitter le précédent. Grand d’Espagne, jeune officier dans le camp franquiste, témoin de la répression, écrivain interdit par la dictature, antifranquiste, donjuaniste, porte-parole à Paris de la Junta Democrática, socialiste, contempteur de Juan Carlos puis familier du roi et finalement son biographe autorisé : une existence pareille dispense presque le biographe d’avoir de l’imagination.
Il suffit de suivre Vilallonga.
Et de garder la main sur son portefeuille historiographique.
Car l’homme est séduisant, brillant, contradictoire, parfois courageux, souvent théâtral, et toujours parfaitement capable de transformer une faute en scène, une volte-face en évolution, une contradiction en roman personnel. Avec Vilallonga, l’historien n’entre pas seulement dans une vie ; il entre dans un salon où les miroirs sont nombreux, les phrases élégantes et les cadavres jamais très loin.
Un jeune grand d’Espagne dans le camp franquiste
Né à Madrid en 1920 dans une famille de la haute aristocratie, José Luis de Vilallonga y Cabeza de Vaca n’a que seize ans lorsque commence le soulèvement militaire de juillet 1936.
Seize ans.
L’âge où l’on devrait apprendre les langues, les désirs, les maladresses, les premières libertés. L’Espagne, elle, lui offre autre chose : une guerre, un uniforme, une fidélité de caste et la grande pédagogie des vainqueurs. Certaines familles aristocratiques envoyaient leurs fils au collège. D’autres les envoyaient dans l’Histoire avec un fusil. Chacun ses humanités.
Vilallonga rejoint le camp insurgé et sert chez les Requetés, miliciens carlistes catholiques et monarchistes, comme alférez provisional, c’est-à-dire jeune officier subalterne provisoire.
Dans ses écrits ultérieurs, il reconnaîtra avoir participé à des pelotons d’exécution pendant la guerre. Une étude universitaire consacrée aux victimarios franquistas relève précisément Vilallonga comme l’une des rares exceptions parmi les acteurs de la répression franquiste ayant publiquement évoqué leurs propres actes. L’auteur rappelle qu’en 1971, dans Fiesta, Vilallonga racontait avoir dû participer à des pelotons de fusillade sur ordre de son père.
L’aristocratie avait parfois de singulières méthodes pédagogiques.
On formait le caractère.
On enseignait l’honneur.
On transmettait les valeurs.
Et, au besoin, on plaçait l’adolescent devant un mur avec des hommes à fusiller. La tradition familiale a parfois le goût du sang froid.
Sur les lieux précis, les circonstances exactes et certains détails de son récit, la prudence documentaire reste nécessaire. La mémoire autobiographique choisit, arrange, dramatise, oublie, sauve parfois le narrateur tout en accusant le passé.
Mais le fait essentiel demeure : Vilallonga lui-même a raconté sa participation à des pelotons d’exécution.
Il appartient ainsi à cette catégorie extrêmement réduite d’acteurs de la répression franquiste qui acceptèrent de faire entrer leur propre rôle dans le récit. La plupart des vainqueurs préférèrent les nécessités de guerre, l’obéissance aux ordres et le brouillard commode des circonstances. Vilallonga, lui, raconte.
Cela ne le lave pas.
Cela le rend lisible.
Il dira notamment que son père lui avait imposé cette participation au nom de son devoir et de son rang. Voilà une phrase qui mériterait d’être gravée au fronton de certaines généalogies : le devoir, le rang, le peloton. Trois mots, et toute une Espagne de caste se met à respirer.
La trajectoire du jeune Vilallonga appartient à l’histoire plus vaste de la défaite de la République espagnole et de la victoire du camp franquiste.
Il n’est pas seulement un jeune homme pris dans la guerre. Il est un fils de vainqueurs jeté dans la mécanique de la victoire.
Et cette mécanique ne se contentait pas de gagner des batailles. Elle classait, purgeait, fusillait, expropriait, bénissait et faisait ensuite écrire de beaux récits sur l’ordre retrouvé.
Du vainqueur au banni
La victoire de Franco ne transforma pourtant pas Vilallonga en notable paisiblement installé dans le nouvel ordre.
C’est là que le cas devient intéressant.
Le jeune aristocrate qui avait porté l’uniforme des insurgés ne devint pas un de ces messieurs satisfaits qui promènent leur victoire dans les dîners, entre deux souvenirs de croisade et trois compliments au Caudillo. Il se détacha progressivement du régime, partit à l’étranger, séjourna en Argentine puis s’installa à Paris. Il écrivit, fréquenta le cinéma, la littérature, le journalisme, les salons et cette société européenne dont le franquisme entendait protéger moralement les Espagnols tout en réclamant ses touristes, ses devises et ses applaudissements polis.
Le franquisme avait ceci de délicieux : il voulait préserver l’Espagne de la décadence européenne tout en vendant aux Européens ses plages, ses hôtels et ses cartes postales. La morale pour les Espagnols, le cocktail pour les étrangers. L’ordre chrétien avait le sens du change.
L’œuvre littéraire de Vilallonga revint régulièrement à la guerre, aux fusillades, aux vaincus et aux séquelles morales du conflit. En 1979, El País parlait déjà de « l’obsession de la guerre civile » chez Vilallonga.
Chez lui, la guerre ne passe pas. Elle insiste. Elle revient dans les livres, dans les scènes, dans les personnages, dans les morts qui ne restent pas couchés.
Les livres de Vilallonga rencontrèrent la censure franquiste et ne purent circuler normalement en Espagne pendant la dictature.
Le jeune aristocrate qui avait combattu dans les rangs des vainqueurs était devenu un écrivain que le régime victorieux ne souhaitait guère voir lu.
Le grand d’Espagne était devenu un banni d’Espagne.
Chez Vilallonga, les titres restaient ; leur mode d’emploi variait.
Le régime qui l’avait accueilli adolescent du bon côté des fusils ne supportait plus l’adulte lorsqu’il écrivait. Tant qu’il servait la victoire, tout allait bien. Lorsqu’il la racontait de trop près, la censure toussait. Le franquisme pouvait pardonner beaucoup de choses à un aristocrate. Pas de savoir écrire contre les récits de famille.
De Don Juan à la Junta Democrática
Vilallonga fut longtemps partisan de Don Juan de Borbón, père de Juan Carlos, et adversaire de la perpétuation personnelle du pouvoir franquiste.
Son itinéraire politique le conduisit ensuite dans les milieux de l’opposition. Durant la dernière année du régime, il fut notamment porte-parole à Paris de la Junta Democrática de España, coalition où communistes, monarchistes, socialistes, indépendants et autres opposants pouvaient se retrouver autour d’un objectif commun : mettre fin à la dictature.
Il adhéra ensuite au Parti socialiste ouvrier espagnol et fut proche de Felipe González.
Son antifranquisme ne fut pas une simple posture mondaine. Il prêta son nom, sa voix, ses relations, sa présence. Dans certains milieux, rompre avec Franco exigeait moins de courage que rompre avec sa propre table familiale. Vilallonga fit les deux, au moins en partie.
Mais avec lui, une conviction nouvelle n’effaçait jamais tout à fait la précédente.
Elle venait volontiers s’installer par-dessus.
Comme une couche de peinture fraîche dans un palais ancien : cela change la couleur, pas toujours les fondations.
« Juan Carlos le Bref »
La mort de Franco, le 20 novembre 1975, ouvre une nouvelle scène.
Vilallonga ne croit guère alors à l’avenir du jeune roi.
Dans El Rey, il raconte lui-même une conversation tenue à Paris quelques jours après la disparition du dictateur. Santiago Carrillo prédit à Juan Carlos un règne de courte durée.
Vilallonga fait mieux.
Il raconte avoir « monté l’enchère » et annoncé que le nouveau souverain passerait à l’Histoire sous le surnom de :
« Juan Carlos el Breve » — « Juan Carlos le Bref ».
La formule était excellente.
Elle le sera davantage encore quelques années plus tard.
Car il y a des prophéties qui deviennent intéressantes non parce qu’elles se réalisent, mais parce qu’elles reviennent mordre celui qui les a prononcées.
Juan Carlos le Bref ne fut pas bref.
Vilallonga, lui, fut plus rapide dans sa révision que le roi dans sa disparition.
En 1975, beaucoup voyaient en Juan Carlos l’héritier choisi par Franco, formé par Franco, installé par Franco. La méfiance n’était pas une extravagance ; elle était presque une preuve de santé politique. Ce qui intéresse ici est la manière dont Vilallonga mettra plus tard lui-même son erreur en scène.
Españas. La chute : un roi qui ne convainc guère
En 1977, dans Españas. La chute, Vilallonga ne présente toujours pas Juan Carlos comme le monarque providentiel que célébrera plus tard une partie du récit officiel de la Transition.
Le portrait est peu élogieux. Le jeune roi demeure étroitement associé au système qui l’a choisi, formé et installé. Sa capacité à s’en émanciper paraît encore incertaine aux yeux de Vilallonga.
Lorsqu’on lit Vilallonga après coup, il serait tentant de reconstruire sa trajectoire comme celle d’un homme qui aurait immédiatement compris le rôle historique de Juan Carlos. Ce serait confortable. Ce serait propre. Ce serait faux.
Vilallonga n’était pas en avance sur l’Histoire.
Il courait derrière avec beaucoup d’élégance.
Et il courait bien, il faut le reconnaître. Certains hommes se trompent lourdement. Vilallonga se trompait avec panache. Il avait le privilège des gens de style : même leurs erreurs semblent porter des gants.
Mais les gants ne changent pas les empreintes.
En 1977, son jugement sur Juan Carlos reste chargé de suspicion. La suite le conduira à modifier profondément son récit. Ce changement doit être observé, non gommé.
Puis vint l’« amán »
Quelques années passent.
Vilallonga rencontre Juan Carlos.
Et c’est encore Vilallonga qui raconte la scène.
Il explique qu’il doit demander au souverain « el amán », le pardon traditionnellement sollicité par celui qui a gravement offensé la Couronne.
Dans l’ancien cérémonial, le coupable devait se jeter aux pieds du roi.
Vilallonga précise qu’il ne se jeta pas effectivement aux pieds de Juan Carlos, mais que « ce fut comme si ».
La formule est merveilleuse.
Elle possède toute la souplesse de l’aristocratie moderne : on ne se jette plus aux pieds du roi, mais l’on conserve assez de mémoire féodale pour en savourer l’effet littéraire. Le corps reste debout, la phrase s’agenouille.
Vilallonga entreprit alors, selon son propre récit, l’inventaire des sottises qu’il avait dites et écrites sur le souverain.
Le prophète de Juan Carlos le Bref venait donc demander pardon à Juan Carlos, toujours là.
Il faut reconnaître à Vilallonga une qualité qui sauve beaucoup de choses : il savait raconter ses propres capitulations.
Beaucoup capitulent en silence, puis réécrivent l’affaire en fidélité profonde. Lui, au moins, raconte la scène. Chez Vilallonga, même l’agenouillement imaginaire garde un certain maintien.
De « Juan Carlos le Bref » au biographe du roi
Au début des années 1990 paraît El Rey, fruit de longues conversations accordées par Juan Carlos à Vilallonga. L’ouvrage deviendra en français Le Roi.
Vilallonga est désormais le biographe autorisé du souverain qu’il avait naguère condamné à un règne éphémère.
Le ton a considérablement changé.
Celui qui doutait autrefois du jeune souverain célèbre maintenant sa lucidité, son sens politique, son rôle dans la Transition et une volonté qu’il reconnaît lui-même n’avoir pas su discerner auparavant. La nouvelle édition de El Rey. Conversaciones con Juan Carlos I de España rappelle que l’ouvrage repose sur les longues séries d’entretiens accordées par Juan Carlos à Vilallonga.
En moins de vingt ans, Juan Carlos le Bref était devenu Juan Carlos le clairvoyant.
Le roi avait probablement évolué.
Son portraitiste aussi.
Ce n’est plus seulement Juan Carlos qui avait changé de portrait. Le portraitiste avait changé de chevalet.
Il faut lire El Rey avec intérêt, mais sans naïveté. Le livre est une source précieuse. Il renseigne sur Juan Carlos, mais aussi sur l’image que Juan Carlos accepte alors de donner de lui-même et sur le regard que Vilallonga accepte désormais de porter sur lui.
Le roi parle.
Le biographe écoute.
L’ancien contempteur prend des notes.
La monarchie se raconte.
Vilallonga contre Vilallonga
Il serait cependant trop facile d’en faire seulement une girouette.
La girouette change de direction avec le vent sans en avoir conscience. Vilallonga, lui, possédait suffisamment d’intelligence, de mémoire et d’ironie pour regarder certaines de ses propres métamorphoses, les raconter et quelquefois s’en amuser.
C’est ce qui rend son témoignage précieux.
Il avait connu de l’intérieur plusieurs Espagnes que l’on présente trop souvent comme étanches les unes aux autres : celle des grands propriétaires et de l’aristocratie, celle du soulèvement de 1936, celle de la victoire franquiste, celle de l’exil culturel, celle de l’opposition, celle des monarchistes de Don Juan, celle de la gauche démocratique et enfin celle de la monarchie de Juan Carlos.
Il fut successivement acteur, témoin, adversaire et chroniqueur de plusieurs de ces mondes.
Parfois simultanément.
Vilallonga n’est pas seulement un homme qui change. Il est un homme qui traverse. Et les hommes qui traversent emportent toujours un peu de boue d’une rive sur l’autre. Chez lui, le franquiste adolescent, l’écrivain censuré, l’antifranquiste parisien, le socialiste mondain et le biographe du roi ne se remplacent pas proprement. Ils cohabitent.
C’est pourquoi il fascine.
Et pourquoi il faut le surveiller.
Le témoin et l’archive
Vilallonga doit être lu, mais il doit être vérifié.
Une étude universitaire récente sur les acteurs de la répression franquiste dans la culture espagnole confirme l’intérêt exceptionnel de son témoignage : rares furent ceux qui, ayant participé du côté franquiste à la violence de guerre, acceptèrent ensuite de l’évoquer publiquement.
Le témoignage est une lampe.
Ce n’est pas le soleil.
Il éclaire une zone. Il projette aussi des ombres. Et lorsqu’un aristocrate écrivain raconte sa vie avec talent, il faut toujours se demander si la lampe n’est pas placée exactement où elle l’avantage.
Cette précaution vaut pour tous les témoins de la guerre d’Espagne.
L’histoire commence lorsque le témoignage et l’archive se rencontrent.
Et, si possible, lorsqu’ils cessent de se faire des politesses.
Un cas, précisément
Vilallonga échappe donc aux portraits simples.
Il ne fut pas seulement franquiste puis antifranquiste, monarchiste puis socialiste, contempteur puis familier du roi.
Il fut un homme capable de reconnaître sa participation à des pelotons d’exécution, de voir son œuvre interdite par ceux qu’il avait d’abord servis, de combattre ensuite politiquement leur régime, de prophétiser la chute prochaine du roi choisi par Franco, puis d’aller demander pardon au même roi et finalement d’en devenir le biographe.
Il faudrait beaucoup de mauvaise volonté pour fabriquer pareille contradiction.
Vilallonga avait eu la courtoisie de s’en charger lui-même.
C’est pourquoi le mot qui lui convient peut-être le mieux n’est ni « traître », ni « converti », ni même « opportuniste ».
Ces mots expliquent trop vite.
Vilallonga exige mieux.
Il est un cas.
Un cas littéraire.
Un cas politique.
Un cas moral.
Un cas aristocratique, ce qui complique toujours la facture.
On aurait tort de le rejeter.
On aurait tort de le croire sans contrôle.
Il faut le lire comme on lit les témoins dangereux : avec gratitude pour ce qu’ils donnent, méfiance pour ce qu’ils arrangent, et cette petite lampe froide que l’on garde allumée lorsqu’un homme trop brillant entre dans une pièce pleine d’ombres.
Vilallonga avait du style.
L’Histoire, elle, demande des preuves.
Un grand d’Espagne, donc.
Mais un grand d’Espagne qui passa des pelotons d’exécution au portrait du roi avec assez de contradictions pour remplir une bibliothèque, et assez d’élégance pour faire croire, parfois, qu’il s’agissait d’un itinéraire.
Sources et références
- José Luis de Vilallonga, Fiesta, Paris, 1971.
- José Luis de Vilallonga, Españas. La chute, 1977.
- José Luis de Vilallonga, El Rey. Conversaciones con Juan Carlos I de España / Le Roi.
- Adrián Pericet Caro, « Estado de la cuestión sobre los victimarios franquistas en la cultura española », Pasado y Memoria. Revista de Historia Contemporánea, nº 26, 2023.
- Augusto Martínez Torres, « La obsesión de la guerra civil en Vilallonga », El País, 7 février 1979.
- El Rey. Conversaciones con Juan Carlos I de España, notice et nouvelle édition.