Une souveraineté inachevée
La « République basque » de 1936, entre le droit, le fait et la mémoire
Anatomie d’une révolution. Recherche historique sur la révolution sociale pendant la Deuxième République espagnole, 1931-1939.
Ce que le droit ne dit pas et que la mémoire affirme
L’expression « République basque » a une force d’évocation que le droit de 1936 ne confirme pas. Le 1ᵉʳ octobre 1936, les Cortes espagnoles n’établirent pas une république indépendante : elles approuvèrent un statut selon lequel l’Álava, le Guipúzcoa et la Biscaye se constituaient en région autonome au sein de l’État espagnol, sous la dénomination de País Vasco. Le gouvernement présidé par José Antonio Aguirre naquit de la légalité de la Seconde République et demeura, officiellement, l’un de ses gouvernements autonomes.
La formule n’est pourtant pas entièrement abusive, à condition de la tenir entre guillemets. Entre octobre 1936 et juin 1937, le gouvernement d’Euzkadi exerça sur le territoire resté sous son autorité des pouvoirs qui dépassaient largement ceux du statut : il organisa une armée, une police, une justice, une administration fiscale, des services diplomatiques, une université, une marine auxiliaire, fit émettre des billets, frapper monnaie et imprimer des valeurs postales. Il ne proclama pas la souveraineté, mais il en adopta plusieurs attributs matériels.
Cette histoire ne se réduit donc ni au récit d’une sécession ni à celui d’une décentralisation administrative. Elle est celle d’une autonomie obtenue dans la République, devenue sous la pression de la guerre un État de fait, puis transformée par la défaite, l’exil et la mémoire en l’une des principales sources de légitimité du nationalisme basque démocratique.
La République rouvre la question basque
La proclamation de la République, le 14 avril 1931, rouvrit la question de l’autonomie après la dictature de Primo de Rivera. Cette revendication ne procédait pas d’un mouvement homogène. Le Pays basque et la Navarre étaient traversés par trois grandes familles. Le carlisme, puissant en Navarre et dans une partie de l’Álava, défendait la monarchie traditionnelle, le catholicisme politique et les fueros. Le Parti nationaliste basque, le PNV, associait la revendication nationale à un catholicisme conservateur. Les républicains, les socialistes et, dans les zones industrielles, les communistes et les anarcho-syndicalistes voulaient inscrire l’autonomie dans une transformation démocratique et sociale de l’Espagne.
Les élections municipales d’avril 1931 ne révélèrent donc pas un Pays basque unanimement républicain. Dans nombre de municipalités rurales, les droites et le PNV l’emportèrent, tandis que le bloc républicain-socialiste dominait dans les grands centres urbains et industriels. La République n’abolissait pas les antagonismes basques, elle leur offrait un cadre nouveau.
Le PNV se trouvait dans une position paradoxale. Il n’avait pas participé au pacte de Saint-Sébastien qui avait préparé la République. Son catholicisme le rendait hostile à plusieurs réformes laïques du régime. Mais seule la République paraissait susceptible de lui accorder l’autonomie que la monarchie lui avait refusée. Cette contradiction domina toute la période : le nationalisme aspirait à l’autonomie, mais devait l’obtenir d’un régime dont il contestait une partie du programme.
Le Gibraltar du Vatican
Au printemps 1931, la Société d’études basques élabora un avant-projet réunissant la Biscaye, le Guipúzcoa, l’Álava et la Navarre, repris et profondément modifié à l’assemblée d’Estella le 14 juin 1931. Soutenu par le PNV, les carlistes et les droites catholiques, le statut d’Estella concevait l’autonomie comme un rempart religieux contre la République laïque. Il attribuait au futur pouvoir basque des compétences en matière de relations avec l’Église et prévoyait la possibilité d’un concordat particulier avec le Saint-Siège.1
Ces dispositions excédaient le champ d’une autonomie régionale. Elles touchaient aux relations internationales et au régime des cultes, matières que la Constitution réservait à l’État. Républicains et socialistes dénoncèrent le risque d’une enclave cléricale au Nord, bientôt qualifiée de « Gibraltar du Vatican ». L’échec d’Estella ne peut donc être présenté comme un simple refus espagnol de l’autonomie basque : le texte associait la revendication forale et nationale à un projet confessionnel difficilement compatible avec la Constitution.
La coalition entre nationalistes et carlistes fut de courte durée. Les premiers cherchaient l’autonomie, les seconds s’orientaient vers la destruction de la République. Selon la formule de Ludger Mees, les nationalistes se dirigeaient vers le compromis statutaire tandis que les traditionalistes choisissaient la conspiration.2
Le retrait de la Navarre
Après Estella, un nouveau projet fut élaboré sous l’autorité des commissions gestionnaires des quatre provinces. Il abandonnait les dispositions confessionnelles et s’inscrivait dans le cadre de la Constitution de 1931. Mais l’unité basco-navarraise se brisa à l’assemblée municipale de Pampelune de juin 1932, une majorité des représentants navarrais se prononçant contre le statut commun. Les conditions du vote ont donné lieu à une importante controverse, certains délégués n’ayant pas respecté les mandats reçus, et des irrégularités ayant été relevées. Le résultat politique n’en fut pas moins décisif : la Navarre sortit du processus.
Cette rupture ne saurait être imputée aux seules manipulations de l’assemblée. Le carlisme navarrais devenait ouvertement contre-révolutionnaire, et une grande partie de la société navarraise refusait la République et ne voulait plus d’un statut susceptible de renforcer le PNV. La future autonomie serait donc limitée à trois provinces. Cette séparation d’avec la Navarre, souvent présentée ensuite comme une mutilation imposée de l’extérieur, résulta aussi de rapports de force internes profondément divergents.
Le référendum, puis l’enlisement
Le projet à trois provinces fut soumis au référendum le 5 novembre 1933. Il obtint une majorité considérable en Biscaye et au Guipúzcoa, mais un soutien beaucoup plus faible en Álava, ce qui permit à ses adversaires de contester la validité de l’ensemble. Les élections générales de novembre 1933 donnèrent la majorité aux droites, et le processus parlementaire fut retardé, contesté, puis paralysé. Le statut basque, contrairement au statut catalan voté en 1932, demeura en suspens.
L’autonomie ne fut donc pas accordée soudainement pendant la guerre pour acheter le soutien du PNV. Elle avait fait l’objet, depuis 1931, d’avant-projets, d’assemblées, de négociations et d’un référendum. Le soulèvement de juillet 1936 accéléra l’aboutissement d’un processus ancien ; il ne le créa pas.
L’alliance improbable
Les années 1934-1936 modifièrent les rapports politiques. Les conflits entre le gouvernement de droite et les municipalités basques, la répression consécutive à l’insurrection d’octobre 1934 et la radicalisation du carlisme éloignèrent le PNV des droites espagnoles. Ce déplacement ne fit pas du PNV un parti de gauche : il restait catholique, attaché à la propriété privée et socialement modéré. Mais il évolua vers une pratique démocrate-chrétienne et autonomiste, plus proche des républicains et des socialistes que des monarchistes et des fascisants.
Après la victoire du Front populaire en février 1936, le socialiste Indalecio Prieto et le nationaliste José Antonio Aguirre jouèrent un rôle central dans la reprise du processus. Prieto présidait la commission parlementaire compétente, Aguirre en était le secrétaire, et ils parvinrent au printemps 1936 à un compromis sur un texte beaucoup plus bref que les projets antérieurs.3
Cette alliance est l’un des faits les plus importants de l’histoire basque contemporaine. L’autonomie de 1936 ne fut pas l’œuvre exclusive du nationalisme. Elle résulta de la rencontre entre deux traditions longtemps antagonistes, le nationalisme catholique d’Aguirre et le socialisme républicain de Prieto. Les socialistes espéraient intégrer le PNV à la défense de la République et républicaniser politiquement le Pays basque ; les nationalistes obtenaient enfin la reconnaissance institutionnelle d’Euzkadi.
Un pays coupé en deux
Le coup d’État de juillet 1936 divisa immédiatement les territoires basques. Le soulèvement triompha en Navarre, où Mola pouvait compter sur plusieurs milliers de requetés carlistes préparés à la guerre, ainsi que dans presque toute l’Álava. Il échoua en Biscaye et au Guipúzcoa, restés fidèles à la République, avant que l’armée insurgée ne conquière la plus grande partie du Guipúzcoa au cours de l’été et de l’automne 1936.
Il est donc impossible de parler d’un peuple basque unanimement soulevé contre Franco. La guerre opposa aussi des Basques à d’autres Basques : nationalistes, socialistes, communistes, républicains et anarchistes d’un côté, militaires insurgés, phalangistes et requetés de l’autre.
Le PNV choisit le camp républicain. Ce choix reposait moins sur une adhésion au programme du Front populaire que sur ce que José Luis de la Granja appelle la clé autonomique : la République était sur le point d’accorder le statut, les insurgés, alliés aux carlistes et hostiles aux autonomies, ne pouvaient offrir aucune garantie comparable.4 Ce choix eut une portée morale et internationale considérable. Il démontrait que le catholicisme ne conduisait pas nécessairement au soutien du soulèvement, et qu’un parti catholique, conservateur et nationaliste pouvait choisir la légalité démocratique contre une insurrection appuyée par la majeure partie de la hiérarchie ecclésiastique.
Un statut de quatorze articles
Le statut fut approuvé par les Cortes le 1ᵉʳ octobre 1936, promulgué par Manuel Azaña le 6 octobre et publié dans la Gaceta de Madrid le 7 octobre. Son article premier établissait que l’Álava, le Guipúzcoa et la Biscaye formaient une région autonome au sein de l’État espagnol. Le texte ne proclamait ni indépendance, ni souveraineté nationale, ni république particulière. Il établissait un pouvoir régional doté d’organes exécutif et législatif, d’une autonomie administrative, judiciaire et financière, mais subordonné à la Constitution.5
Le statut ne comptait que quatorze articles, bien moins que le projet soumis au référendum de 1933. Il ne créait même pas explicitement un gouvernement et un parlement, évoquant prudemment un organe exécutif et un organe législatif, et maintenait plusieurs compétences essentielles entre les mains de l’État. Une disposition transitoire prévoyait toutefois qu’en raison des circonstances de la guerre, un gouvernement provisoire exercerait les facultés reconnues.
Le 7 octobre, Aguirre fut élu président par les conseillers municipaux encore en mesure de voter. Il prêta serment à Guernica, sous l’arbre symbolique des libertés forales, selon une formule à la fois religieuse, nationale et politique.6 Le premier gouvernement comprenait onze membres : quatre du PNV, trois socialistes, un communiste, un d’Action nationaliste basque, un républicain de gauche et un de l’Union républicaine. Aguirre cumulait la présidence et la Défense. La CNT, pourtant importante dans certaines zones, ne fut pas admise à l’exécutif, et cette exclusion n’est pas un détail de dosage ministériel : elle est le principe même du modèle basque, sur lequel il faudra revenir. Le gouvernement était pluraliste, mais le PNV détenait les postes déterminants, présidence, Défense, Intérieur, Justice, Culture et Finances, ce qui lui assura une influence supérieure au nombre de ses portefeuilles.
De l’autonomie de droit à l’État de fait
Le paradoxe du statut tient à l’écart entre sa modestie juridique et l’étendue réelle des pouvoirs exercés. La Biscaye républicaine était isolée du gouvernement central, alors à Valence, ses communications terrestres avec le reste du territoire républicain coupées. Le gouvernement basque dut donc organiser lui-même la défense, l’approvisionnement, l’administration, la justice et les relations extérieures.
Il forma l’Armée d’Euzkadi, placée sous l’autorité personnelle d’Aguirre, et une marine de guerre auxiliaire. Il créa une police propre, l’Ertzaña, mit en place des tribunaux, administra les prisons, organisa les transports, réglementa les banques, ouvrit une faculté de médecine et développa des services d’assistance sociale. Des délégations furent installées à Paris, Londres et ailleurs. Il adopta enfin les principaux symboles élaborés par le nationalisme, le nom d’Euzkadi, l’ikurriña, un emblème réunissant les armes des territoires historiques et l’hymne nationaliste, dont aucun n’était prévu par le statut mais que tous devinrent symboles officiels du nouveau pouvoir.
Pour José Luis de la Granja, il faut parler d’un État basque existant de facto. L’autonomie de minimum accordée par le droit républicain devint, sous la pression de la guerre et de l’isolement, une autonomie de maximum.
Les instruments matériels d’un État
Rien ne rend cette souveraineté de fait plus tangible que la monnaie et le timbre, ces deux objets qui font circuler un nom, une image et une autorité de main en main.
Dès 1936, la pénurie de monnaie métallique conduisit les autorités locales, puis le gouvernement, à autoriser la circulation de talons-billets émis par les banques de Bilbao, familièrement appelés les eliodoros, du prénom du conseiller aux Finances Eliodoro de la Torre. Le gouvernement alla plus loin en commandant des pièces portant son propre nom. Le décret signé à Bilbao le 23 février 1937, publié au Diario Oficial del País Vasco le 17 mars, autorisait une émission de dix millions de pesetas en pièces de nickel d’une et de deux pesetas, à cours forcé sur le territoire d’Euzkadi et à force libératoire dans tous les paiements. La fabrication fut confiée à la Monnaie royale de Belgique, à Bruxelles : six millions de pièces d’une peseta et deux millions de deux pesetas, soit huit millions de pièces pour une valeur faciale de dix millions.7
À l’avers figurait une femme au bonnet phrygien, allégorie de la liberté et de la République, entourée de l’inscription Gobierno de Euzkadi ; au revers, la valeur et l’année 1937, dans une couronne de laurier. La frappe n’eut pas lieu à Bilbao, mais elle fut ordonnée, financée et mise en circulation par le gouvernement basque, et ces pièces circulèrent effectivement, y compris en Álava d’où des exemplaires passèrent de main en main jusqu’à nos jours.8 Dire que le gouvernement basque battit monnaie est donc historiquement justifié, dès lors qu’on précise que la fabrication matérielle fut effectuée en Belgique. L’émission excédait probablement les compétences statutaires, le statut réservant à l’État plusieurs fonctions monétaires, et les recherches numismatiques montrent qu’elle fut menée sans l’autorisation formelle du gouvernement central. L’urgence et l’isolement l’emportèrent sur la répartition juridique des pouvoirs.
La même prudence vaut pour les timbres, mais avec une conclusion plus nuancée. Le gouvernement fit préparer plusieurs projets de valeurs postales, dont une feuille de dix-huit timbres commémoratifs imprimée par l’imprimerie Oliva de Vilanova à Barcelone, représentant personnalités, paysages et symboles basques. Cette série resta à l’état d’épreuve et ne fut jamais officiellement mise en circulation, faute de porter les mentions Correos et República Española alors nécessaires à un timbre-poste officiel : leur émission aurait supposé l’accord du gouvernement républicain ou une rupture ouverte avec sa souveraineté postale, qui ne fut pas accomplie. Le gouvernement émit en revanche deux vignettes de bienfaisance de cinq centimes, d’apposition obligatoire sur les lettres et cartes postales, annoncées au bulletin officiel du 11 décembre 1936 et destinées à financer l’assistance sociale et la Maison de l’orphelin du milicien.9
Il est donc exact d’écrire que le gouvernement d’Euzkadi imprima des timbres, à condition de distinguer trois catégories : les projets de timbres-poste restés sans émission officielle, les vignettes obligatoires de bienfaisance et les entiers administrés par ses services. Cette nuance juridique n’ôte rien à la portée politique. Comme la monnaie, le timbre était un support de représentation, et même inachevée, cette politique postale témoignait de la volonté de se donner les instruments symboliques d’un État.
L’oasis, projet d’ordre et non légende d’innocence
L’expression d’oasis basque a été employée pour souligner la singularité du territoire gouverné par Aguirre. Le gouvernement protégea le culte catholique, s’opposa à la destruction des églises, limita les collectivisations et défendit la petite propriété. Il maintint un pluralisme relativement étendu et tenta de rétablir des procédures judiciaires régulières. La création de l’Ertzaña et les efforts pour garantir les droits des détenus distinguent effectivement sa politique de nombreuses pratiques de violence incontrôlée des premiers mois.
C’est ici qu’il faut relier ce chapitre à celui de Barcelone, car les deux se répondent en s’opposant. Là où la Catalogne libertaire collectivisa la métallurgie, les transports et une partie de l’agriculture, la Biscaye nationaliste protégea la propriété et contint la révolution. L’exclusion de la CNT de l’exécutif n’est donc pas une péripétie : elle est la condition de l’oasis. Le PNV offrait à la République une zone où l’ordre social ancien était préservé, et c’est précisément ce qui fit du territoire basque un objet de fascination pour les observateurs catholiques étrangers. Deux réponses antifascistes opposées coexistaient à l’intérieur du même camp.
Mais l’oasis ne peut devenir une légende d’innocence. Avant et après la constitution du gouvernement, des militants de droite, des religieux et des prisonniers furent assassinés dans la zone républicaine basque. Le 4 janvier 1937, après un bombardement franquiste de Bilbao, une foule menée par des miliciens envahit quatre établissements pénitentiaires du district de Begoña, la prison provinciale de Larrinaga et trois bâtiments réquisitionnés, la Casa Galera et les couvents des Ángeles Custodios et d’El Carmelo. Le bilan approximatif fut de deux cent vingt-cinq assassinés, sept à El Carmelo, cinquante-quatre à la Casa Galera, cinquante-six à Larrinaga et cent huit aux Ángeles Custodios.10
Ce qui distingue ce massacre, et ce qui fonde précisément la notion d’oasis comme projet et non comme innocence, c’est la manière dont il cessa. Les fusillades s’arrêtèrent vers vingt heures trente lorsque trois conseillers du gouvernement se rendirent en personne aux lieux d’exécution, Telesforo Monzón du PNV, Juan Gracia du PSOE et Juan Astigarrabia du PCE, tandis que le conseiller républicain à la Santé, Alfredo Espinosa, faisait porter secours aux blessés. Un nationaliste, un socialiste et un communiste arrêtèrent physiquement le massacre. Le gouvernement engagea des poursuites, sans pouvoir mener le procès à son terme avant la chute de la ville.11
L’oasis doit donc se comprendre comme un projet d’ordre légal relatif, non comme une absence de violence. Reconnaître la spécificité modérée du gouvernement Aguirre n’oblige pas à effacer les victimes de la répression républicaine. Inversement, l’existence de ces crimes ne permet pas d’assimiler une violence souvent poursuivie ou désavouée par les autorités à la répression systématique et ordonnée du régime franquiste.
La guerre entre catholiques
Car il faut nommer le versant que le récit franquiste occulta et que le chapitre doit rétablir pour être juste : la répression franquiste frappa aussi les Basques catholiques, et jusque dans leur clergé.
En octobre 1936, les autorités insurgées firent fusiller au moins quatorze prêtres nationalistes basques, parmi lesquels l’archiprêtre de Mondragón. Le Saint-Siège en fut informé, le cardinal Gomá dut s’en expliquer auprès de Rome, et Mateo Múgica, évêque de Vitoria, fut contraint à l’exil.12 C’est le miroir exact du massacre de Bilbao, et il en dit l’autre versant. Là où des miliciens tuèrent des religieux contre la volonté de leur gouvernement, qui poursuivit les coupables, les franquistes fusillèrent des prêtres au nom de la croisade, sur ordre. Un régime qui se réclamait de la défense du catholicisme exécuta des prêtres catholiques parce qu’ils étaient basques.
C’est en ce sens précis que plusieurs historiens ont parlé, pour le Pays basque, d’une guerre entre catholiques. Elle ne fut pas une guerre de la foi contre l’athéisme, comme le prétendit la propagande, mais une guerre où le catholicisme se trouva des deux côtés de la ligne, et fut fusillé des deux côtés.
La conquête et l’exil
Le territoire autonome ne vécut que quelques mois. Le 31 mars 1937, l’armée franquiste lança son offensive contre la Biscaye avec l’appui décisif des aviations allemande et italienne. Durango, puis Guernica, furent bombardées. Après la rupture du système défensif entourant Bilbao, la ville tomba le 19 juin 1937, et les derniers territoires biscayens furent occupés à la fin du mois.
Le gouvernement perdit alors la base territoriale de son autonomie. À la fin d’août 1937, plusieurs bataillons nationalistes se rendirent séparément aux forces italiennes lors du pacte de Santoña, contre des garanties que Franco ne respecta pas : les prisonniers furent jugés et plusieurs exécutés, épisode que l’historiographie nationaliste nomme la trahison de Santoña.13 Aguirre, lui, poursuivit la guerre aux côtés de la République depuis la Catalogne.
L’État territorial avait disparu, mais le gouvernement refusa de se dissoudre. Il poursuivit son activité en exil, d’abord sous Aguirre puis sous Jesús María de Leizaola. Cette continuité institutionnelle permit au nationalisme de présenter le gouvernement non comme une organisation partisane mais comme le dépositaire d’une légalité démocratique interrompue par la conquête. Le gouvernement en exil subsista jusqu’au retour de Leizaola en 1979, après l’adoption du statut de Guernica.
Trois récits pour une autonomie
Une même histoire fut racontée de trois manières, et distinguer ces récits est la condition d’en écrire un quatrième.
Le récit franquiste, d’abord, nia toute légitimité au gouvernement Aguirre. L’autonomie de 1936 y était une concession illégale d’une République en décomposition, et le PNV un traître à l’Espagne et à la religion pour s’être allié aux socialistes et aux communistes. La propagande forgea la formule des rouges-séparatistes, qui condamnait dans un même mot l’ennemi social et l’ennemi national. Le massacre des prisons de Bilbao fut inlassablement exploité pour démontrer la prétendue barbarie du gouvernement autonome, tandis que la répression franquiste, les prêtres fusillés et les bombardements de civils étaient occultés ou justifiés. La formule elle-même se réfute par sa logique : elle accusait un même parti d’être à la fois l’agent du communisme athée et celui d’un cléricalisme séparatiste, c’est-à-dire de conspirer en même temps avec Moscou et avec le Vatican. Un parti catholique traité de rouge par un régime qui fusillait ses prêtres : la contradiction se signale d’elle-même.
Le récit nationaliste, ensuite, développé en exil, présentait Euzkadi comme un peuple catholique, démocratique et pacifique ayant résisté au fascisme, Aguirre comme la synthèse de la foi, de la liberté nationale et de la légalité républicaine, et Guernica comme le symbole du peuple martyr. Ce récit permit au PNV de s’insérer dans les réseaux internationaux de la démocratie chrétienne et de distinguer nettement le catholicisme basque du national-catholicisme franquiste. Mais il avait ses omissions : il minimisait la profonde division politique du Pays basque, le rôle des socialistes, des communistes, des républicains et des anarchistes dans la défense de la République, et les violences de l’arrière républicain, et il tendait à identifier le gouvernement au seul PNV, alors qu’il reposait sur une coalition.
Le récit universitaire, enfin, rendu possible à partir de la transition par l’ouverture des archives, dépassa cet affrontement. Les travaux de Juan Pablo Fusi, José Luis de la Granja, Santiago de Pablo, Ludger Mees, José Antonio Rodríguez Ranz, Manuel González Portilla, José María Garmendia et Javier Ugarte ont replacé l’autonomie dans la pluralité politique et sociale du Pays basque.14 Ils ont établi que l’autonomie ne fut ni une invention de la guerre ni une création exclusive du PNV, mais l’aboutissement d’un processus commencé en 1931 et du compromis Aguirre-Prieto ; que le Pays basque ne formait pas un bloc, le soulèvement l’emportant en Navarre et en Álava quand la Biscaye et une partie du Guipúzcoa restaient républicaines ; et qu’il faut distinguer la légalité de l’autonomie et la réalité de l’État. C’est en ce sens que de la Granja situe la naissance institutionnelle d’Euskadi en octobre 1936, non la naissance du peuple basque, évidemment plus ancien, mais celle d’une entité juridico-politique commune aux trois provinces et dotée pour la première fois d’un gouvernement propre.
Les recherches les plus récentes se sont éloignées d’une histoire exclusivement institutionnelle et masculine pour étudier les réfugiés, les enfants évacués, les femmes, les combattants ordinaires, les prisons et les violences des deux camps. Elles ont réexaminé la notion d’oasis, qui reste pertinente pour désigner certaines singularités, maintien du culte, moindre ampleur de la révolution sociale, pluralisme plus large, volonté de judiciariser la répression, mais devient trompeuse dès qu’elle sert à innocenter globalement le territoire républicain ou à effacer les victimes qui ne cadrent pas avec le récit dominant. L’historiographie contemporaine ne remplace donc pas une légende par une autre : elle établit une hiérarchie des faits, distingue les politiques d’État des violences incontrôlées et restitue les contradictions d’un gouvernement démocratique engagé dans une guerre totale.
Peut-on parler de « République basque » ?
La réponse dépend du sens du terme.
En droit, non. Le texte de 1936 créait une région autonome intégrée à l’État espagnol. Aguirre ne proclama jamais l’indépendance, ne dénonça pas le statut et ne rompit pas officiellement avec la République.
Dans les faits, partiellement. Le gouvernement basque exerça des fonctions quasi souveraines, armée, police, justice, diplomatie, fiscalité, banques, billets, monnaie métallique, communications, représentation symbolique. Il fit inscrire son nom sur des pièces, des billets, des documents officiels et des projets de timbres. Il possédait ainsi plusieurs signes concrets d’un État.
Dans la mémoire politique, certainement. L’expérience de 1936-1937 devint pour le nationalisme démocratique la première incarnation institutionnelle de la nation basque, et la défaite transforma cette autonomie éphémère en légitimité durable.
L’expression « République basque » doit donc être conservée comme une formule interprétative et non comme une qualification juridique. Elle désigne moins un État indépendant qu’une souveraineté inachevée : une autonomie née de la République espagnole, poussée par la guerre jusqu’aux frontières de l’État.
Conclusion
La singularité d’Euzkadi en 1936 ne tient pas seulement à l’obtention tardive d’un statut. Elle tient à la rencontre de deux traditions que tout semblait opposer, le socialisme républicain de Prieto et le nationalisme catholique d’Aguirre. La République donna au Pays basque sa première existence politique commune et légalement reconnue. La guerre transforma cette autonomie en un gouvernement disposant d’une armée, d’une police, d’une justice, de finances, d’une diplomatie, de billets, de pièces et de valeurs postales.
Sur les pièces frappées à Bruxelles figurait l’inscription Gobierno de Euzkadi. Sur les projets de timbres apparaissaient les paysages, les figures et les emblèmes d’un pays qui cherchait à se représenter lui-même. La monnaie passa de main en main, le timbre devait voyager de ville en ville. Tous deux donnaient une existence matérielle au pouvoir. Ce gouvernement ne fut pas une république souveraine. Mais il fut davantage qu’une administration régionale. Pendant neuf mois, sur un territoire assiégé et amputé, il donna corps à un État basque de fait, demeuré fidèle à la République espagnole qui l’avait rendu juridiquement possible.
Note sur l’état de la preuve
Faits établis. L’approbation du statut le 1ᵉʳ octobre 1936, sa promulgation le 6 et sa publication le 7. La composition du premier gouvernement et l’exclusion de la CNT. Le décret monétaire du 23 février 1937, la frappe à la Monnaie royale de Belgique, les huit millions de pièces et l’iconographie au bonnet phrygien. Les vignettes de bienfaisance obligatoires annoncées le 11 décembre 1936 et le caractère non émis des projets de timbres-poste. Le massacre des prisons de Bilbao du 4 janvier 1937, ses quatre établissements et son bilan d’environ deux cent vingt-cinq victimes réparti par établissement, ainsi que l’intervention des conseillers Monzón, Gracia et Astigarrabia. La chute de Bilbao le 19 juin 1937. La continuité du gouvernement en exil jusqu’au retour de Leizaola en 1979.
Attestations à consolider. Le texte exact du serment prêté par Aguirre à Guernica le 7 octobre 1936, qui circule en plusieurs variantes et doit être vérifié dans sa version basque et espagnole avant citation littérale. Le nombre précis de prêtres basques fusillés par les franquistes en 1936, généralement donné comme au moins quatorze mais parfois seize, à établir d’après Hilari Raguer. Le détail des exécutions consécutives au pacte de Santoña. La circulation effective de la monnaie basque est ici tenue pour établie, des exemplaires ayant circulé jusqu’en Álava et jusqu’à des mains privées contemporaines ; la date exacte de mise en circulation, avant ou après la chute de Bilbao, reste toutefois à préciser sur source numismatique.
Écarté en l’état. La qualification juridique de « République basque », le statut de 1936 ne créant qu’une région autonome au sein de l’État espagnol. Toute présentation d’un Pays basque unanime, dans un sens comme dans l’autre, la guerre y ayant été aussi une guerre entre Basques et entre catholiques. Toute assimilation des violences incontrôlées de l’arrière républicain, poursuivies ou désavouées par le gouvernement, à la répression ordonnée et systématique du camp franquiste.
Appel à contribution
Ce travail avance par vérification et non par accumulation. Toute donnée vérifiable, référence d’archive, cote, procès-verbal, pièce d’état civil ou pièce numismatique est la bienvenue. Sont particulièrement recherchés, pour ce chapitre, le texte authentifié du serment de Guernica, les documents relatifs à la mise en circulation de la monnaie d’Euzkadi et toute pièce sur les exécutions de Santoña. Les lecteurs qui disposeraient de tels éléments peuvent nous les soumettre : ils seront examinés, et le cas échéant intégrés avec mention de leur provenance.
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1Sur le statut d’Estella du 14 juin 1931 et ses dispositions confessionnelles, voir José Luis de la Granja Sainz, El Estatuto vasco de 1936. Sus antecedentes en la República. Su aplicación en la Guerra Civil, IVAP, 1988.
2La formule opposant compromis statutaire et conspiration est de Ludger Mees. Voir Santiago de Pablo, Ludger Mees et José Antonio Rodríguez Ranz, El péndulo patriótico. Historia del Partido Nacionalista Vasco, Crítica, 1999-2001.
3Sur le compromis Prieto-Aguirre du printemps 1936, voir Juan Pablo Fusi, El País Vasco, 1931-1937. Autonomía, revolución, guerra civil, Biblioteca Nueva, 2002.
4La notion de clé autonomique est de José Luis de la Granja Sainz, El oasis vasco. El nacimiento de Euskadi en la República y la Guerra Civil, Tecnos, 2007.
5Statut approuvé le 1ᵉʳ octobre 1936, promulgué le 6, publié dans la Gaceta de Madrid le 7 octobre 1936. Le texte comporte quatorze articles et une disposition transitoire.
6Le serment prêté par Aguirre sous l’arbre de Guernica le 7 octobre 1936 est célèbre mais circule en plusieurs variantes. Son texte exact, en basque et en espagnol, reste à vérifier avant citation littérale. Voir la note sur l’état de la preuve.
7Décret du 23 février 1937, Diario Oficial del País Vasco du 17 mars 1937. Émission de dix millions de pesetas en pièces de nickel d’une et de deux pesetas, frappées à la Monnaie royale de Belgique : six millions de pièces d’une peseta, deux millions de deux pesetas.
8La circulation effective de ces pièces, y compris en Álava, est attestée, des exemplaires ayant subsisté jusque dans des collections privées contemporaines. La date précise de mise en circulation, avant ou après la chute de Bilbao du 19 juin 1937, reste à établir sur une source numismatique spécialisée.
9Sur la feuille de dix-huit timbres commémoratifs de l’imprimerie Oliva de Vilanova, restée à l’état d’épreuve, et sur les deux vignettes de bienfaisance obligatoires annoncées au bulletin officiel du 11 décembre 1936, voir les études philatéliques consacrées à l’émission d’Euzkadi. Références à compléter.
10Sur le massacre des prisons de Bilbao du 4 janvier 1937, ses quatre établissements et le bilan d’environ deux cent vingt-cinq victimes réparti par lieu, voir les travaux de recherche consacrés à cet épisode, notamment ceux publiés dans la revue Bidebarrieta. Le déclencheur fut un bombardement franquiste de la ville, suivi du lynchage d’un aviateur allemand sauté en parachute.
11L’arrêt des fusillades vers vingt heures trente à l’arrivée des conseillers Telesforo Monzón (PNV), Juan Gracia (PSOE) et Juan Astigarrabia (PCE), et l’intervention du conseiller à la Santé Alfredo Espinosa, sont établis par les mêmes sources. Le gouvernement engagea des poursuites, sans mener le procès à son terme avant la chute de la ville.
12Sur l’exécution de prêtres nationalistes basques par les franquistes en octobre 1936, l’information du Saint-Siège, la position du cardinal Gomá et l’exil de l’évêque Mateo Múgica, voir Hilari Raguer, La pólvora y el incienso. La Iglesia y la Guerra Civil española, Península, 2001. Le nombre, généralement donné comme au moins quatorze, reste à préciser.
13Sur le pacte de Santoña de la fin août 1937 et le sort des prisonniers, voir les études sur la fin de la campagne du Nord. Le détail des exécutions reste à établir.
14Outre les ouvrages déjà cités, voir Manuel González Portilla et José María Garmendia, La Guerra Civil en el País Vasco. Política y economía, Siglo XXI-UPV/EHU, 1988 ; Javier Ugarte Tellería, La nueva Covadonga insurgente, Biblioteca Nueva, 1998 ; José Luis de la Granja Sainz, Nacionalismo y II República en el País Vasco, CIS-Siglo XXI, 1986 ; et Xosé M. Núñez Seixas, ¡Fuera el invasor ! Nacionalismos y movilización bélica durante la Guerra Civil española, Marcial Pons, 2006.