1931 : l’Espagne face à l’Europe du suffrage féminin
Le combat de Clara Campoamor ne prend toute sa mesure que replacé dans la chronologie européenne du suffrage féminin. L’Espagne de 1931 n’est pas le premier pays d’Europe à reconnaître aux femmes le droit de vote. Plusieurs États l’ont précédée, notamment dans l’Europe du Nord et dans les démocraties issues des bouleversements de la Première Guerre mondiale. Mais l’Espagne républicaine occupe néanmoins une place remarquable, car elle devance plusieurs grandes démocraties occidentales, parmi lesquelles la France, l’Italie, la Belgique et la Suisse.
Cette situation donne à l’article 36 de la Constitution espagnole de 1931 une portée qui dépasse le seul cadre national. Lorsque le texte proclame que les citoyens « de l’un et l’autre sexe » disposent des mêmes droits électoraux, il inscrit l’Espagne dans l’avant-garde démocratique européenne. Il ne s’agit pas d’une concession marginale, ni d’une réforme secondaire, mais de l’entrée de la moitié féminine du pays dans la souveraineté politique.
La comparaison européenne permet de corriger deux idées fausses. La première consisterait à présenter l’Espagne comme pionnière absolue du suffrage féminin en Europe. Elle ne l’est pas. La seconde, inverse et tout aussi trompeuse, consisterait à croire que l’Espagne de 1931 serait une démocratie tardive ou périphérique sur ce terrain. Elle ne l’est pas davantage. Par rapport aux pays nordiques ou à l’Allemagne de Weimar, elle arrive après. Mais par rapport aux démocraties latines et à certaines vieilles démocraties parlementaires, elle est en avance.
La Finlande ouvre la voie dès 1906, en reconnaissant aux femmes le droit de voter et d’être élues. Ce précédent est majeur, car il fait du suffrage féminin non seulement un droit électoral, mais une participation pleine à la représentation nationale. La Norvège accorde le suffrage féminin complet en 1913, le Danemark en 1915. Après la Première Guerre mondiale, l’effondrement des empires et la recomposition politique de l’Europe accélèrent le mouvement. L’Autriche reconnaît le suffrage féminin en 1918, l’Allemagne en 1918-1919, les Pays-Bas et le Luxembourg en 1919, la Tchécoslovaquie en 1920.
Le Royaume-Uni constitue un cas particulier. Les femmes y obtiennent un premier droit de vote en 1918, mais sous conditions d’âge et de propriété, et l’égalité électorale complète avec les hommes n’est acquise qu’en 1928.
L’Espagne républicaine intervient donc après cette première vague européenne, mais avant plusieurs pays qui, dans l’imaginaire démocratique, passent souvent pour plus avancés. La France, malgré son héritage révolutionnaire et républicain, n’accorde le droit de vote aux femmes qu’en 1944, et les Françaises votent pour la première fois en 1945. L’Italie reconnaît le suffrage féminin après la chute du fascisme, en 1945, avec une participation décisive des femmes au référendum institutionnel et à l’élection constituante de 1946. La Belgique n’accorde le suffrage féminin complet qu’en 1948. La Suisse, malgré sa tradition de démocratie directe, attend 1971 pour reconnaître le vote des femmes au niveau fédéral.
Le cas français mérite une attention particulière. La France, patrie proclamée des droits de l’homme, avait institué le suffrage universel masculin dès 1848. Mais ce suffrage demeurait explicitement masculin. Pendant près d’un siècle, la République française put se dire universelle tout en excluant les femmes de la citoyenneté politique. En ce sens, l’Espagne de 1931 apparaît, sur ce point précis, plus cohérente avec l’idée démocratique que la France de la IIIᵉ République.
L’Espagne ne se contente pas d’accorder aux femmes une reconnaissance symbolique. Elle leur ouvre effectivement l’accès au vote national. Les femmes espagnoles participent pour la première fois aux élections législatives de novembre 1933, puis de nouveau aux élections de février 1936, qui voient la victoire du Front populaire. Ces deux scrutins sont essentiels pour comprendre la portée réelle du suffrage féminin. Les femmes n’entrent pas dans la citoyenneté comme une abstraction juridique. Elles deviennent actrices du conflit démocratique, avec ses choix, ses contradictions, ses tensions sociales et idéologiques.
C’est précisément ce que redoutaient les adversaires de Clara Campoamor. Ils ne craignaient pas seulement une réforme juridique. Ils craignaient une redistribution imprévisible de la souveraineté. Le vote féminin introduisait dans le corps électoral des millions de nouvelles citoyennes, dont nul ne pouvait prétendre contrôler politiquement l’usage du suffrage. C’est pourquoi le débat de 1931 fut si violent. Il ne portait pas seulement sur les femmes, il portait sur la définition même du peuple souverain.
La grandeur politique de Clara Campoamor tient à ce qu’elle refusa de conditionner ce droit à l’usage supposé que les femmes en feraient. Pour elle, le suffrage n’était pas une récompense accordée aux électeurs raisonnables, instruits ou prévisibles. Il était l’expression juridique de la citoyenneté. Refuser le vote aux femmes au motif qu’elles pourraient voter « mal » revenait à nier le principe même de la démocratie représentative.
Cette position distingue l’Espagne républicaine de 1931 dans le paysage européen. Là où certains États attendirent la stabilisation de leurs institutions, la sortie d’une guerre ou la reconstruction d’après-dictature, l’Espagne accorda le suffrage féminin dans un moment d’extrême fragilité politique. La République était jeune, contestée, menacée sur sa droite comme sur sa gauche. Pourtant, grâce au combat de Clara Campoamor, elle choisit d’inscrire l’égalité électorale dans son texte fondamental.
Cette audace explique aussi la violence du retour de bâton. Après les élections de 1933, une partie de la gauche républicaine attribua sa défaite au vote féminin. Le suffrage des femmes devint un bouc émissaire commode, alors même que les causes du basculement électoral étaient multiples, crise sociale, lenteur des réformes, déception ouvrière et paysanne, peur religieuse, instabilité institutionnelle, recomposition des droites.
La comparaison européenne rappelle alors une évidence. Dans tous les pays où les femmes accédèrent au vote, elles ne votèrent jamais comme un bloc homogène. Elles votèrent selon leurs appartenances sociales, religieuses, territoriales, familiales et idéologiques, autrement dit comme les hommes. Le scrutin de février 1936 confirma cette réalité. Les mêmes femmes que l’on accusait d’avoir favorisé la droite en 1933 participèrent à la victoire du Front populaire en 1936. L’argument selon lequel les femmes seraient naturellement ou mécaniquement conservatrices se révélait donc politiquement faux et théoriquement faible. Clara Campoamor avait raison. Les femmes n’étaient pas une catégorie électorale infantile. Elles étaient des citoyennes.
On peut ainsi situer l’Espagne de 1931 dans une position paradoxale. Elle n’est pas à l’origine du suffrage féminin européen, mais elle en représente l’une des affirmations les plus significatives dans l’Europe méditerranéenne. Elle devance la France de treize ans, l’Italie de quatorze ans, la Belgique de dix-sept ans et la Suisse de quarante ans. Mais cette avance est brutalement interrompue par la Guerre civile puis par la dictature franquiste, qui détruit l’architecture juridique et politique de la Seconde République. La modernité espagnole fut donc précoce, mais fragile. Clara Campoamor appartient à cette brève incandescence. Elle incarne une République capable, pendant quelques années, de penser la citoyenneté au-delà du masculin.
Repères chronologiques européens du suffrage féminin
Finlande, 1906. Premier pays européen à reconnaître pleinement le droit de vote et d’éligibilité des femmes.
Norvège, 1913. Suffrage féminin complet, deuxième pays d’Europe après la Finlande.
Danemark, 1915. Reconnaissance du suffrage féminin avant la vague démocratique de l’après-guerre.
Autriche, 1918. Suffrage féminin reconnu dans le contexte de l’effondrement impérial.
Allemagne, 1918-1919. Droit de vote reconnu avec la République de Weimar.
Pays-Bas, 1919. Intégration des femmes dans le corps électoral national.
Luxembourg, 1919. Suffrage féminin reconnu après la Première Guerre mondiale.
Tchécoslovaquie, 1920. Égalité politique inscrite dans le nouveau cadre démocratique.
Royaume-Uni, 1918 puis 1928. Vote partiel en 1918, égalité électorale complète en 1928.
Espagne, 1931. Article 36 de la Constitution républicaine, premier vote féminin aux législatives de 1933.
France, 1944 puis 1945. Droit reconnu en 1944, premier vote en 1945.
Italie, 1945 puis 1946. Droit reconnu après la chute du fascisme, participation au référendum institutionnel de 1946.
Belgique, 1948. Suffrage féminin complet après la Seconde Guerre mondiale.
Suisse, 1971. Droit de vote fédéral reconnu très tardivement malgré la démocratie directe.
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