J’accuse l’ajournement : plaidoirie pour Clara Campoamor
Les faits ont parlé.
Pendant des pages, l’intelligence a fait son office. Elle a aligné les dates, pesé les chiffres, lu les discours ligne à ligne, démonté l’argument adverse à la pince froide de la logique.
La démonstration est close.
Vient maintenant l’heure où l’avocat repousse le dossier, se lève, et laisse enfin monter ce que la preuve contenait sans le dire, la révolte.
Car on ne traverse pas cette histoire sans que le sang batte aux tempes.
Lecteur, approchez.
Non comme spectateur poli venu contempler une statue entre deux vitrines de progrès, mais comme juré.
Et regardez qui se tient au banc.
Ce n’est pas une idée, ni une cause, ni un chapitre de manuel. C’est une femme.
Une femme qui a cousu pour manger avant ses treize ans, qui a appris le droit dans les heures volées au sommeil, qui s’est levée seule, un après-midi d’octobre, dans une salle saturée d’hommes, pour exiger ce qu’aucun d’eux n’avait jamais eu à mendier.
Et c’est elle qu’on juge encore, car le procès n’est pas clos.
On a seulement repeint la salle, troqué les robes noires contre des discours d’anniversaire et les anathèmes d’hier contre les pudeurs d’aujourd’hui.
Car tout tient dans un renversement.
Le féminisme de tutelle dit, deviens libre, et nous te reconnaîtrons.
Clara Campoamor répond, reconnaissez-la libre, et elle deviendra ce qu’elle voudra.
L’un fait de la liberté une récompense, l’autre un point de départ.
Et je n’instruirai pas plus longtemps.
Je passe à l’accusation.
J’accuse le « pas encore » d’avoir, sous le masque de la prudence, prolongé toutes les servitudes du monde.
J’accuse l’ajournement d’être le plus poli des mensonges, celui qui reconnaît un droit de la bouche et le retient de la main.
J’accuse le calcul d’avoir traité la liberté de la moitié d’un peuple comme une monnaie d’élection, à donner ou reprendre selon le profit du jour.
J’accuse ceux qui, la victoire à peine acquise, rayèrent son nom des listes et la chassèrent sans procès ni verdict, par la seule lâcheté des couloirs.
J’accuse la fable commode qui imputa aux femmes la chute d’une République que les hommes avaient déjà laissée pourrir.
J’accuse la dictature d’avoir défait en quarante ans ce qu’elle avait conquis en une phrase, et la mémoire paresseuse qui, la dictature finie, préféra l’oubli à la dette.
J’accuse les démocraties d’Occident d’avoir reconnu Franco dès le 27 février 1939, quand la guerre n’était pas même achevée, puis de l’avoir lavé de ses crimes par des traités et un siège aux Nations unies, enseignant au monde que le fascisme, pourvu qu’il dure assez longtemps, finit toujours par devenir fréquentable.
J’accuse une nation d’avoir laissé mourir à Lausanne, dans une langue qui n’était pas la sienne, la femme à qui elle devait la moitié de son peuple souverain.
Et j’accuse le silence, ce long silence patient, d’avoir failli réussir là où la dictature avait échoué, effacer son nom.
Qu’on me reproche l’excès, je le revendique.
Il n’existe pas de ton modéré pour dire une injustice qui dura quarante ans, ni de voix tiède pour rendre un nom qu’on jeta hors de l’Histoire.
Car derrière « la femme » que l’on ajourne, il y a des femmes, des mains gercées par l’atelier et la lessive, des gorges tues pendant des siècles parce que nul n’avait jugé l’heure venue, des mères qui ont enterré des fils renvoyés à des guerres qu’elles n’avaient pas votées, des épouses dépossédées par un Code écrit sans elles, des filles marquées du mot « illégitime » dans le marbre froid de l’état civil.
Toutes ont attendu.
On leur a toujours dit d’attendre.
Clara Campoamor, elle, a cessé d’attendre, et c’est pour cela, pour cela seulement, qu’on ne lui pardonne pas.
Mais on n’enterre pas une idée juste.
On ne fait que retarder l’heure où elle se relève.
Ils l’ont rayée des listes, évitée dans les couloirs, effacée des mémoires.
Ils n’ont rien effacé du tout.
Et si cela effraie encore les prudents, les partis, les salons, les républiques tremblantes et les maîtres d’école de la liberté, qu’ils tremblent.
La liberté n’a jamais demandé leur calme.
Elle parle.
Elle vote.
Elle dérange.
Elle n’attend pas.
Et quand elle porte le nom de Clara Campoamor, elle ne se repent pas.
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