Clara Campoamor, une vie : de Madrid 1888 à l’exil de Lausanne
Imaginez une vie entière vouée à une cause. Non à l’argent, non à la gloire, mais à ce droit élémentaire sans lequel aucune démocratie ne peut se dire complète, celui de voter, de décider, d’exister politiquement. Imaginez que cette cause triomphe, par un vote régulier, dans un parlement presque entièrement masculin. Puis imaginez qu’une partie de ceux qui ont bénéficié de la victoire se retourne contre celle qui l’a obtenue, jusqu’à l’effacer comme si elle n’avait jamais existé. Ce n’est ni une métaphore ni une fiction. Cela eut lieu en Espagne, et celle qui en fut l’actrice centrale s’appelait Clara Campoamor.
Le récit comporte une part plus inconfortable encore. Celle qui lui porta le coup politique le plus net était elle aussi une femme, elle aussi députée, elle aussi féministe, et elle croyait avoir ses raisons. L’histoire de Campoamor n’oppose donc pas des héros irréprochables à de grossiers réactionnaires. Elle met en scène des femmes et des hommes intelligents, placés dans une crise extrême, contraints de décider avec des peurs réelles et des idéaux sincèrement contradictoires.
Une enfance de travail
Clara Campoamor Rodríguez naît à Madrid le 12 février 1888, dans le quartier de Maravillas, l’actuel Malasaña, parmi les rues étroites, les immeubles de rapport, les petits commerces, les familles qui vivent au plus près du nécessaire. Son père, Manuel Campoamor, est comptable. Sa mère, Pilar Rodríguez, tient le foyer. La famille connaît une stabilité modeste, jusqu’à la mort du père. Clara a dix ans. Dans l’Espagne de la fin du XIXᵉ siècle, la disparition du salarié plonge les siens dans une vulnérabilité immédiate, sans filet ni secours durable. Il faut travailler, et Clara travaille. Modiste, puis couturière dans les ateliers du quartier, puis vendeuse, puis télégraphiste après un concours. Elle gagne son argent dès l’enfance dans un monde qui n’a pas été pensé pour l’ascension des femmes, et elle le fait sans posséder aucun droit politique. Elle ne peut ni voter, ni être élue, ni disposer en égalité des instruments de l’autonomie civile. Elle est citoyenne de seconde zone, non parce qu’elle est pauvre, mais parce qu’elle est femme.
Ce qui la caractérise, pourtant, n’est pas la révolte instinctive, mais l’intelligence d’observation. À l’atelier, elle ne constate pas seulement qu’elle gagne peu. Elle voit que toutes les femmes y gagnent moins que les hommes à travail égal. Télégraphiste, elle ne se heurte pas seulement à une promotion difficile. Elle reconnaît un plafond que les hommes ne rencontrent pas avec la même brutalité. La question, pourquoi, répétée pendant des années, devient une méthode, et la réponse s’impose. Le système n’est pas ainsi par accident, il l’est par construction, et ce qui est construit peut être rebâti autrement.
L’avocate des causes que personne ne veut
En 1914, à vingt-six ans, elle obtient un poste d’auxiliaire administrative au ministère de l’Instruction publique. Stable, rémunéré par l’État, il lui permet d’accomplir un geste presque insensé pour une femme de son origine, entreprendre des études de droit, en grande partie par elle-même, en lisant tard dans la nuit, en grappillant chaque heure. En 1924, à trente-six ans, elle obtient sa licence à l’Université centrale de Madrid et devient l’une des premières avocates d’Espagne. Ses premiers clients ne sont ni industriels ni notables. Ce sont des ouvrières licenciées sans motif, des épouses abandonnées, des femmes victimes de violences que le droit reconnaît mal. Elle ne choisit pas ces dossiers par calcul, mais parce que personne ne veut les défendre, et dans chacun elle retrouve la même structure, des femmes subissant les conséquences de décisions auxquelles elles n’ont pas eu part, faute de voix, de vote, d’existence politique reconnue. Dans une démocratie, la réponse la plus concrète à cette injustice porte un nom, le suffrage.
Députée de la Seconde République
Le 14 avril 1931, la Seconde République est proclamée et Alphonse XIII quitte l’Espagne. Les femmes peuvent désormais être candidates sans pouvoir encore voter, contradiction inscrite dans la législation provisoire, immense et presque absurde. Militante du Parti républicain radical, avocate reconnue, Campoamor se présente à Madrid et l’emporte. Le 28 juin 1931, elle entre au Congrès des députés. Elle a quarante-trois ans. Il lui reste cinq ans avant de tout perdre.
La victoire d’octobre 1931
En octobre, le Congrès rédige la Constitution dans une tension exceptionnelle, chaque article devenant bataille. Vient l’article 36. « Les citoyens des deux sexes, âgés de plus de vingt-trois ans, auront les mêmes droits électoraux. » Une phrase, et l’Espagne entre parmi les pays les plus avancés du monde en matière de suffrage féminin. C’est alors que se lève Victoria Kent, brillante, courageuse, républicaine convaincue, première femme inscrite au barreau de Madrid, et qui semblait destinée à être l’alliée naturelle de Campoamor. Elle prend pourtant la parole pour demander que les Espagnoles ne reçoivent pas encore le droit de vote. Non qu’elles ne le méritent pas, mais parce que, trop soumises selon elle à l’influence de l’Église, elles voteraient à droite et mettraient en péril une République encore fragile. Argument prononcé par une féministe, et qui n’en demeure pas moins une logique de tutelle, fût-elle inspirée par une peur sincère.
Campoamor le comprend aussitôt et prononce l’un des discours décisifs de l’histoire politique espagnole, ni le plus orné ni le plus long, mais l’un des plus impossibles à esquiver. Aux députés qui prétendent que les femmes voteront sous la dictée de leurs maris ou de leurs confesseurs, elle oppose l’angle mort de l’argument. Les hommes ne votent-ils jamais sous l’influence de leurs patrons, de leurs caciques, de leurs intérêts ? La liberté, soutient-elle, ne se concède pas à ceux qui auraient prouvé d’avance qu’ils en useraient bien. Elle se reconnaît parce qu’elle est un droit. Le 1ᵉʳ octobre 1931, l’amendement est adopté par cent soixante et une voix contre cent vingt et une. Les Espagnoles obtiennent le droit de vote.
Clara Campoamor a gagné. C’est aussi le commencement de sa chute.
La chute, 1933
Certaines victoires politiques se paient dans l’instant même où le vainqueur croit pouvoir célébrer, et c’est entre 1931 et 1933 que Campoamor le découvre. Alejandro Lerroux, chef du Parti radical, se méfie en privé du vote féminin pour les mêmes raisons électorales que Kent, mais il est trop habile pour s’y opposer de front. Il la laisse mener son combat, la laisse vaincre, et range le résultat dans un tiroir mental qu’il rouvrira en novembre 1933. Entre-temps, Campoamor défend bien davantage que le suffrage, l’égalité juridique des époux, le divorce, la recherche de paternité pour les mères célibataires, l’égalité des droits entre enfants légitimes et naturels. Chaque proposition se heurte à de fortes résistances, à droite comme chez des républicains de gauche qui jugent cette rapidité suicidaire. Elle vote selon son jugement et non selon les consignes, et dans le parti de Lerroux, cela porte déjà un nom, l’indiscipline. Les débats sur la laïcité en décembre 1931, puis sur le Statut de la Catalogne en 1932, confirment le schéma. Campoamor n’est pas une députée docile, et la docilité, chez Lerroux, n’est pas une qualité secondaire, mais une condition de survie.
Novembre 1933 marque le tournant, avec les premières élections générales auxquelles les femmes participent. La CEDA de Gil-Robles l’emporte largement, le Parti radical se renforce, la gauche républicaine sort affaiblie. Aussitôt circule l’explication commode. Les femmes ont voté à droite, les femmes ont détruit la République, et la première coupable serait Campoamor. L’interprétation est gravement incomplète. De nombreux hommes votèrent aussi à droite, et le basculement s’explique d’abord par le désenchantement devant une République qui n’avait ni résolu la question agraire ni tenu ses promesses. Mais la fable des femmes coupables était plus simple, plus lisible, plus utile à qui cherchait un bouc émissaire. Lerroux n’eut pas même besoin de l’exclure. Il suffit de la rendre invisible. Aux listes suivantes, son nom disparut, sans explication ni débat. Les collègues l’évitèrent, poliment, progressivement. C’est l’une des formes les plus froides de la violence politique, celle où nul ne vous déclare indésirable mais où l’on vous traite comme si vous n’existiez plus.
Le livre : Mi pecado mortal
Elle vit tout, nota tout, et écrivit. En 1936 paraît Mi pecado mortal : el voto femenino y yo, dont le titre répond déjà à l’accusation. Son « péché mortel » aurait été le vote des femmes. Mémoire personnelle, document et traité, le livre n’est pas écrit par vengeance, mais pour démontrer. Campoamor y étudie les résultats province par province et montre que le déplacement vers la droite obéit à des facteurs économiques, sociaux et religieux bien plus qu’au seul genre. La défaite de 1933, conclut-elle, fut d’abord celle de la gauche républicaine elle-même. Un chapitre est consacré à Victoria Kent, sans haine ni règlement de comptes, mais sans concession. Elle comprend la peur de son adversaire et en réfute la prémisse, l’idée que certains citoyens devraient prouver qu’ils useront bien d’un droit avant de le recevoir. Cela, écrit-elle, n’est pas la démocratie, mais la tutelle, et la tutelle est l’une des formes les plus raffinées de l’oppression, parce qu’elle se présente sous les traits de la protection. Le livre paraît à Valence au pire moment. Le Front populaire vient de l’emporter en février, les violences se multiplient, et trois mois plus tard éclate la guerre civile. L’ouvrage disparaît presque sous le fracas, ignoré de la droite parce qu’il est républicain et féministe, ignoré d’une partie de la gauche parce qu’il dérange. Ce silence partagé fut plus efficace qu’une censure.
L’exil, de Buenos Aires à Lausanne
À l’été 1936, Campoamor prépare son départ. Le calcul est douloureux. Face à l’avancée franquiste, son nom la désigne comme cible, mais dans la zone républicaine, certains ne lui pardonnent toujours pas 1933. Aucun camp n’est sûr. En août, elle franchit la frontière, la France, puis la Suisse, puis l’Argentine, puis de nouveau la Suisse. Elle ne reviendra jamais vivre en Espagne. En exil, elle continue d’écrire. La tristesse et la solitude affleurent dans sa correspondance, jamais le repentir. Elle ne renie jamais le suffrage féminin. Elle peut vivre avec la défaite, le silence et l’ingratitude. Ce qu’elle n’aurait pu supporter, c’est de s’être tue lorsqu’il fallait parler.
De 1938 à 1955, elle vit en Argentine, où elle exerce comme avocate, écrit et donne des conférences au milieu de l’exil espagnol qui fait de Buenos Aires l’une des capitales de l’Espagne vaincue. Mais ces cercles reproduisent les fractures du pays perdu, et Clara y demeure un problème, la femme qui a donné le vote aux femmes, et que l’on associe encore, par raccourci, à la défaite de 1933. Elle l’entend et l’ignore, avec une élégance qui est une forme de résistance. Son métier lui rend une structure, des revenus, une dignité. Elle a perdu le Parlement, non l’usage de la parole.
En 1945, l’Europe découvre qu’elle a vaincu le fascisme, en oubliant Madrid. Franco est toujours là, et il n’y est pas par accident. La France et le Royaume-Uni l’avaient reconnu dès le 27 février 1939, avant même la fin de la guerre civile. Le franquisme n’a pas attendu la guerre froide pour recevoir sa respectabilité diplomatique. On la lui avait déjà servie sur le papier officiel des démocraties prudentes. Les États-Unis signent des accords avec lui en 1953, l’Espagne est réadmise à l’ONU en 1955. Pour Campoamor, qui espérait depuis vingt ans que l’histoire rectifierait ses fautes, c’est la confirmation que le retour n’aura pas lieu. La même année, elle quitte l’Argentine pour l’Europe, non l’Espagne, mais Lausanne. Elle a soixante-sept ans, sa santé décline. Elle travaille encore comme conseillère juridique, écrit quelques articles, entretient une correspondance avec ceux qui, depuis l’Espagne franquiste, lui écrivent discrètement qu’elle n’a pas été tout à fait oubliée. Sous le silence officiel subsiste une mémoire souterraine.
Clara Campoamor meurt à Lausanne le 30 avril 1972, à quatre-vingt-quatre ans. Franco est encore vivant. En Espagne, aucune nécrologie ni reconnaissance à la mesure de son rôle. Elle meurt loin du Parlement où elle changea l’histoire, loin des rues madrilènes de son enfance, loin de sa langue.
La reconnaissance tardive
La reconnaissance viendra, tardive et sélective. Après la mort de Franco, la Transition choisit une forme d’oubli stratégique, regarder vers l’avenir, ne pas rouvrir les blessures. Cet oubli pèse aussi sur Campoamor. Les débats constitutionnels de 1977-1978 évoquent bien le précédent de 1931, mais sans réparation véritable, sans déclaration reconnaissant qu’elle fut injustement chassée de la vie publique. Peu à peu elle entre dans les manuels, d’abord figure secondaire, puis symbole du suffrage féminin, mais cette mémoire scolaire retient la femme qui obtint le vote et efface souvent celle que son propre camp détruisit, l’exil, l’abandon, le livre dérangeant, les trente-six années passées hors d’Espagne. En 1981, pour le cinquantième anniversaire du suffrage, viennent les hommages, discours, fleurs, photographies. Les partis de gauche, héritiers de secteurs qui l’avaient combattue ou abandonnée, revendiquent alors sa figure et en font une icône. Mais l’hommage remplace l’examen de conscience, et la mémoire devient appropriation. Presque personne ne souligne la contradiction.
En 1938, pourtant, le franquisme avait entrepris de défaire pièce à pièce l’œuvre républicaine, la femme mariée renvoyée à l’ordre domestique, le divorce aboli, la subordination familiale rétablie en principe d’État, pour quarante ans. Lorsque la démocratie revient, l’Espagne préfère souvent se présenter comme si elle recommençait à zéro, plutôt que comme si elle restaurait des droits déjà conquis, déjà détruits, déjà payés par l’exil et la solitude d’une femme précise. Tel fut le prix de Clara Campoamor, avoir donné à des millions d’Espagnoles une vie politique qu’on leur avait refusée, et avoir été traitée avec une petitesse sans mesure avec l’ampleur de ce qu’elle accomplit. C’est cette disproportion qui fait d’elle l’une des grandes injustices politiques du XXᵉ siècle espagnol, et la matière du procès que les chapitres suivants vont instruire.
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