Archives franquistes antisémites
Franco et la question juive
Documents d’époque et fac-similés, 1939-1942
Le document d’abord
Cette page ouvre une série de dossiers documentaires consacrés aux assertions formulées sur le franquisme. Le principe est volontairement strict : partir des sources primaires d’époque, de leurs fac-similés ou de reproductions permettant d’en contrôler le texte. Les études historiques ne remplacent pas les documents : elles servent ici à les identifier, les situer et en préciser la provenance.
Quatre pièces sont présentées dans leur ordre chronologique : une instruction de mai 1939 réglant l’entrée en Espagne et visant explicitement les Juifs ; un document individuel de juin 1939 montrant l’application de la condition d’adhésion au Mouvement national ; une circulaire policière de mai 1941 ordonnant le recensement et le fichage des Juifs espagnols et étrangers résidant dans les provinces ; enfin, le protocole de Wannsee de janvier 1942, dans lequel la ligne « Spanien » porte le chiffre de 6 000.
Ces pièces ne prouvent pas que le fichier policier espagnol ait été transmis aux autorités nazies. Aucun document présenté ici ne permet d’établir cette transmission. Elles établissent en revanche, séparément et sans qu’il soit nécessaire de les confondre, l’existence d’un filtrage visant les Juifs à la frontière en 1939, l’application concrète d’une condition politique à une personne juive, un dispositif policier de fichage en 1941 et, huit mois plus tard, la présence d’une estimation de 6 000 Juifs pour l’Espagne dans le protocole de Wannsee. Le lecteur peut ainsi juger sur pièces.
11 mai 1939 : filtrer l’entrée des Juifs
Le 11 mai 1939, à Burgos, le Servicio Nacional de Política y Tratados diffuse l’Orden circular núm. 90-1.849, intitulée « Normas para el paso de las fronteras españolas y modelo de solicitud de autorización para entrar en España ».1
Le texte distingue l’entrée des Espagnols et celle des étrangers. Pour les étrangers, le § 2 a) donne aux consulats des critères de refus du passeport ou du visa. Il vise les personnes ayant eu une attitude contraire à la « Causa Nacional », celles ayant entretenu des relations commerciales avec les « rojos », les dirigeants d’entreprises ayant eu certaines relations avec le territoire républicain, les francs-maçons et, explicitement, « los judíos ».
« A los judíos, excepto aquellos en que concurran especiales circunstancias de amistad a España y adhesión probada al Movimiento Nacional. »
Le document ne se contente donc pas d’un contrôle politique général. L’appartenance juive y constitue, comme telle, un motif de refus, assorti d’une exception : l’intéressé doit pouvoir faire valoir des circonstances particulières d’amitié envers l’Espagne et une adhésion prouvée au Mouvement national.
Consulter la transcription de l’Orden circular du 11 mai 1939
10 juin 1939 : le cas Rosa Hoenigsfeld
Un mois plus tard, le 10 juin 1939, un aval concernant Rozalía, dite Rosa, Hoenigsfeld atteste sa « plena adhesión al Movimiento Nacional ». Cristina Calandre Hoenigsfeld, sa petite-fille, a publié la transcription de ce document familial et indique que Rosa Hoenigsfeld et sa fille Ruth entrèrent en Espagne par Hendaye-Irun en août 1939.2
« El abajo firmante […] garantiza la bondad de conducta y plena adhesión al Movimiento Nacional de Dª Rozalía Hoenigsfeld. »
La proximité des formulations est significative sur le seul plan documentaire : l’instruction du 11 mai exige une « adhesión probada al Movimiento Nacional » ; l’aval du 10 juin garantit une « plena adhesión al Movimiento Nacional ». Le second document correspond ainsi au type de garantie politique exigé par le premier.
Ce cas individuel ne permet pas, à lui seul, de mesurer le nombre de Juifs refoulés ou admis. Il montre en revanche comment la condition fixée par la norme pouvait prendre la forme d’un aval nominatif.
Consulter le dossier Hoenigsfeld reproduit par Equipo Nizkor
Consulter la page documentaire de la famille Hoenigsfeld
5 mai 1941 : l’« Archivo Judaico » policier
Le 5 mai 1941, la Dirección General de Seguridad adresse aux gouverneurs civils la Circular núm. 11. Le document, retrouvé et publié par Jacobo Israel Garzón, ordonne l’envoi à la centrale d’informations individuelles sur les « israelitas, nacionales y extranjeros » résidant dans chaque province.3
Les renseignements demandés comprennent notamment la filiation personnelle et politico-sociale, les moyens d’existence, les activités commerciales, la situation présente et le « grado de peligrosidad ». La circulaire demande également de recueillir tout élément permettant d’apprécier les possibilités d’action des personnes fichées, en Espagne comme hors du territoire national.4
Le texte insiste particulièrement sur les Sépharades d’origine espagnole. La raison qu’il donne est elle-même policière : leur adaptation au milieu et leur similitude supposée avec le « tempérament » espagnol leur permettraient de mieux dissimuler leur origine et de passer inaperçus.
« Las personas objeto de la medida […] deberán ser, principalmente, aquellas de origen español, designadas con el nombre de “sefarditas” […] »
La circulaire ne décrit pas une enquête sur des individus soupçonnés d’un délit déterminé. Elle organise la collecte de renseignements à partir de leur appartenance juive et demande que leur « dangerosité » soit évaluée. Le fac-similé publié dans Raíces permet de lire directement le document.
Une précision bibliographique est nécessaire : la reproduction PDF de l’Observatorio de Antisemitismo affiche par erreur « Año 1977 ». La notice de Dialnet confirme que l’article « El archivo judaico del franquismo » de Jacobo Israel Garzón est paru dans Raíces, n° 33, en 1997, p. 57-60.5
Voir le fac-similé de la Circular núm. 11, reproduit dans Raíces
Vérifier la référence bibliographique du n° 33 de Raíces sur Dialnet
Lire l’étude de Marta Simó Sánchez dans Hispania Nova
20 janvier 1942 : « Spanien 6.000 » à Wannsee
Le 20 janvier 1942 se tient à Berlin-Wannsee la réunion consacrée à la coordination de la « solution finale de la question juive ». Le document aujourd’hui conservé est la copie n° 16 du protocole. La Maison de la conférence de Wannsee indique la cote de l’original : Politisches Archiv des Auswärtigen Amts, Berlin, R 100857, Bl. 166-188.6
Il ne s’agit pas d’une transcription mot à mot de la réunion, mais d’un procès-verbal révisé. Cette distinction est rappelée par le United States Holocaust Memorial Museum.7
À la page 6 du protocole figure le tableau des populations juives européennes prises en compte dans la planification nazie. Parmi les États mentionnés figure l’Espagne :
« Spanien 6.000 »
Le document établit donc que les services nazis disposaient, en janvier 1942, d’une estimation de 6 000 Juifs pour l’Espagne. Il n’établit pas, par lui-même, la provenance de ce chiffre. En particulier, le rapprochement chronologique avec le fichier policier espagnol de 1941 ne suffit pas à démontrer que l’estimation de Wannsee en serait issue.
Voir le protocole original de Wannsee, copie n° 16
Voir la présentation officielle de la Maison de la conférence de Wannsee
Ce que les documents établissent
Pris séparément, chacun de ces documents a une portée déterminée. Pris chronologiquement, ils font apparaître une séquence administrative vérifiable : en mai 1939, une instruction de frontière vise explicitement les Juifs ; en juin 1939, un aval individuel atteste l’adhésion au Mouvement national exigée pour l’entrée ; en mai 1941, la police franquiste ordonne le fichage des Juifs espagnols et étrangers et demande l’évaluation de leur « degré de dangerosité » ; en janvier 1942, le protocole de Wannsee inscrit « Spanien 6.000 » dans la liste des populations juives européennes.
La limite de la preuve doit être dite avec la même netteté : ces quatre pièces ne démontrent pas la transmission du fichier espagnol à l’Allemagne nazie. Cette question doit rester ouverte tant qu’une pièce établissant le transfert, l’envoi ou l’utilisation du fichier n’a pas été retrouvée. La force du dossier ne réside pas dans une hypothèse ajoutée aux archives, mais dans ce que les archives disent déjà.
Références documentaires et bibliographiques
• United States Holocaust Memorial Museum, « Wannsee Protocol ».
• Bernd Rother, Franco y el Holocausto, Madrid, Marcial Pons, 2005.
Toute pièce vérifiable susceptible de compléter, de préciser ou de corriger ce dossier doit être examinée avec la même exigence : provenance identifiable, texte contrôlable et distinction constante entre ce que le document établit et ce qu’il ne permet pas encore d’affirmer.
Notes
1. Servicio Nacional de Política y Tratados, Orden circular núm. 90-1.849, Burgos, 11 mai 1939, « Normas para el paso de las fronteras españolas y modelo de solicitud de autorización para entrar en España ». Texte reproduit par Equipo Nizkor. Source ↩
2. Cristina Calandre Hoenigsfeld, « El bisabuelo de Alberto Ruiz Gallardón, José Rojas Moreno, cómplice del holocausto », 26 décembre 2012, reproduction par Equipo Nizkor ; transcription de l’aval du 10 juin 1939 et mention de l’entrée de Rosa et Ruth Hoenigsfeld par Hendaye-Irun en août 1939. Seuls la transcription de l’aval et la mention de la date d’entrée sont ici retenus de cette page ; son titre et son argument n’engagent pas ce dossier. Source ↩
3. Jacobo Israel Garzón, « El archivo judaico del franquismo », Raíces. Revista judía de cultura, n° 33, 1997, p. 57-60. Fac-similé de la Circular núm. 11 du 5 mai 1941. Garzón donne alors la signatura « A.H.-36.145 » à l’Archivo Histórico Nacional. Source ↩
4. Marta Simó Sánchez, « España y el holocausto: entre la salvación y la condena al exterminio para la población judía », Hispania Nova, n° 1 extraordinaire, 2019, p. 136-174, DOI 10.20318/hn.2019.4723, notamment p. 149-150. Source ↩
5. La reproduction PDF de l’Observatorio de Antisemitismo affiche « Año 1977 » ; Dialnet établit que Raíces, n° 33, et l’article de Garzón datent de 1997, p. 57-60. Source ↩
6. Protocole de la conférence de Wannsee, 20 janvier 1942, copie n° 16, Politisches Archiv des Auswärtigen Amts, Berlin, R 100857, Bl. 166-188 ; page 6 : « Spanien 6.000 ». Source ↩
7. United States Holocaust Memorial Museum, « Wannsee Protocol » : le document conservé est un procès-verbal révisé, non une transcription mot à mot de la réunion. Source ↩