Post-scriptum a Carlos Arias Navarro
Post-scriptum: Les héritiers du verrou
La concorde comme lessive
Ils le défendent au nom de la concorde.
Il faut lire : au nom des héritages.
Au même moment, dans plusieurs communautés autonomes gouvernées ou influencées par des coalitions PP-Vox, des lois dites de « concorde » ou d’« harmonie » ont prétendu remplacer la mémoire démocratique par une égalisation molle des violences, une brume commode où la dictature redevient une opinion parmi d’autres. Des experts de l’ONU ont alerté l’Espagne en 2024 sur ces textes en Aragon, en Castille-et-León et à Valence, estimant qu’ils pouvaient rendre invisibles les graves violations des droits humains commises sous le franquisme.1
Le mécanisme est connu.
Quand on ne peut plus défendre Franco, on attaque la mémoire.
Quand on ne peut plus nier les fosses, on dilue les victimes.
Quand on ne peut plus célébrer la dictature, on exige la concorde.
Quand on ne peut plus dire « croisade », on dit « harmonie ».
Toujours la même lessive. Toujours le même linge sale. Toujours la même main qui frotte le sang jusqu’à le rendre présentable.
Mais ce ne sont pas les morts qui divisent l’Espagne.
Ce sont les vivants qui refusent de dire qui les a tués.
Ce ne sont pas les familles qui rouvrent les blessures.
Ce sont les institutions qui les maintiennent ouvertes en refusant justice.
Ce ne sont pas les victimes qui menacent la démocratie.
Ce sont les héritiers du silence qui veulent une démocratie sans comptes, une mémoire sans noms, une paix sans vérité, une concorde où les fosses communes auraient enfin la décence de se taire.
Les héritages de respectabilité
Cette demande de justice rencontre, sans surprise, l’opposition des droites espagnoles les plus engagées dans la bataille contre la mémoire démocratique.
Le Parti populaire ne surgit pas dans l’histoire espagnole comme une formation innocente, lavée de toute ascendance. Il descend d’Alianza Popular, fondée en 1976 par Manuel Fraga Iribarne, ancien ministre de Franco, ministre de l’Information et du Tourisme de 1962 à 1969, puis ministre de la Gobernación dans le premier gouvernement de la monarchie, au moment même où la répression d’État continuait de parler l’ancienne langue. AP fut l’espace politique où une partie des anciens gestionnaires du régime trouva une respectabilité parlementaire, avant la refondation de 1989 en Partido Popular.2
Fraga n’est pas un simple conservateur ayant traversé l’époque. Il est l’un des hommes de passage entre la dictature et la respectabilité parlementaire. Le franquisme, avec lui, change de costume ; il n’entre pas au couvent de la pénitence, il entre au Parlement.
José María Aznar revendique lui-même cette filiation. En 2022, à l’occasion du centenaire de Fraga, il écrivait avoir eu « la satisfaction et l’honneur de recueillir l’héritage de Manuel Fraga, de l’actualiser et de le porter au plus haut ». La phrase vaut aveu politique. Aznar ne se présente pas comme rupture, mais comme héritier, rénovateur, administrateur d’un legs. Il ne dit pas : j’ai rompu. Il dit : j’ai recueilli, actualisé, élevé.3
Voilà la droite espagnole dans sa formule la plus exacte : non pas l’enterrement du franquisme sociologique, mais sa modernisation électorale.
La généalogie d’Aznar ajoute à cette continuité une épaisseur familiale. Son père, Manuel Aznar Acedo, journaliste et responsable radiophonique, occupa des fonctions dans l’appareil d’information du franquisme. Son grand-père, Manuel Aznar Zubigaray, fut journaliste, diplomate du régime, représentant de l’Espagne franquiste à l’ONU, ambassadeur, propagandiste de la « croisade » et serviteur intellectuel de la victoire franquiste.4
Ce n’est pas la biologie qui juge ; ce sont les héritages revendiqués, les fonctions occupées, les transmissions politiques et la manière dont une droite entière parle ou refuse de parler de son passé.
Vox, quant à lui, ne vient pas de nulle part. Il provient du PP, de sa droite dure, de ses blessures centralistes, de son aznarisme radicalisé. Santiago Abascal adhère jeune au Parti populaire, devient élu local puis parlementaire basque sous cette étiquette, avant de rompre en 2013 et de participer à la fondation de Vox.5
Là encore, la biographie familiale éclaire l’acharnement politique sans suffire, à elle seule, à le condamner. Le père de Santiago Abascal fut lié à l’Unión Nacional Española, avant de rejoindre Alianza Popular puis le Parti populaire dans la province basque d’Álava ; son grand-père, Manuel Abascal Pardo, fut alcalde d’Amurrio sous le franquisme.6
Vox n’est donc pas seulement une droite nouvelle née des réseaux sociaux, de l’immigration et des paniques culturelles. C’est une vieille maison repeinte à neuf : monarchiste, centraliste, économiquement libérale, moralement conservatrice, eurosceptique, hostile à l’Espagne des autonomies et obsédée par le retour à l’unité organique de la nation.
L’une des premières revendications de Vox fut précisément de remettre en cause le modèle territorial issu de la Constitution de 1978 : l’Espagne des autonomies, c’est-à-dire cette concession minimale faite à la pluralité historique, linguistique et politique du pays.7
On comprend alors que son combat contre la mémoire démocratique ne soit pas un épisode secondaire. C’est le même combat : contre les fosses qui parlent, contre les archives qui remontent, contre les périphéries qui se souviennent, contre les vaincus qui cessent de demander pardon d’avoir existé.
La comptabilité du passé
Que craignent-ils donc ?
Ils craignent d’abord le procès, non comme vengeance, mais comme méthode. Un procès n’est pas seulement une peine. C’est une machine à produire des actes, des citations, des convocations, des réquisitions, des demandes d’archives, des confrontations, des expertises, des noms.
L’abrogation de l’obstacle pénal que constitue la loi d’amnistie n’ouvrirait pas automatiquement toutes les armoires de l’État. Mais elle retirerait à la justice l’excuse majeure qui lui permet depuis des décennies de ne pas instruire.
Il ne s’agit pas de revenir sur ce que l’amnistie eut de libérateur pour les opposants. Il s’agit d’abolir ce qu’elle conserve de protecteur pour les crimes d’État.
La loi de mémoire démocratique de 2022 proclame déjà un droit d’accès aux archives publiques et privées relatives au coup d’État, à la guerre, à la dictature, à la guérilla antifranquiste, à l’exil et à la Transition ; elle reconnaît que cet accès fait partie du droit à la vérité.8
Mais tant que le verrou de l’amnistie demeure, cette vérité reste trop souvent documentaire, commémorative, administrative. Elle ne devient pas pleinement judiciaire.
Ils craignent ensuite que les crimes ne remontent pas seuls.
Derrière les crimes de sang, il y eut les profits de guerre, les confiscations, les biens saisis, les entreprises favorisées, les carrières protégées, les fortunes nées de l’épuration, les banques complaisantes, les familles enrichies par la défaite des autres, les notables installés dans les meubles des vaincus.
Le franquisme ne fut pas seulement une caserne et une sacristie. Il fut aussi un cadastre, un registre de propriété, un conseil d’administration, une adjudication publique, un carnet d’adresses, une banque, une étude notariale.
Abroger le verrou, ce serait rendre possible une autre question, plus dangereuse encore que celle des bourreaux morts : qui a bénéficié ?
Car l’impunité ne protège pas seulement les tortionnaires.
Elle protège les héritages.
Elle protège les patrimoines.
Elle protège la respectabilité acquise sur des spoliations que l’on a ensuite appelées ordre, stabilité, miracle économique ou réussite familiale. Voilà pourquoi la mémoire démocratique inquiète tant les héritiers de l’ancien monde : elle ne se contente pas de demander où sont les corps ; elle finit toujours par demander où sont passées les maisons, les terres, les comptes, les charges, les entreprises, les honneurs, les décorations et les carrières.
L’abrogation de la loi d’amnistie ne suffirait donc pas à tout révéler. Il faudrait aussi l’ouverture effective des archives, la réforme complète de la loi franquiste sur les secrets officiels de 1968, encore dénoncée pour son absence de délais clairs de déclassification, et des moyens judiciaires réels. Le gouvernement espagnol a présenté en 2025 un projet de loi prévoyant la déclassification automatique des documents très secrets après quarante-cinq ans ; c’est précisément le genre de réforme que les héritiers du silence redoutent, parce qu’elle déplace la mémoire du terrain moral vers celui des preuves.9
PP et Vox défendent le même verrou, chacun avec sa musique. Le PP joue la partition de la prudence institutionnelle ; Vox celle de la croisade inversée contre la mémoire. Le PP parle de prudence, de sécurité juridique, de consensus de la Transition. Vox parle de concorde, de nation, d’ordre, de guerre aux « sectaires » de la mémoire. Mais le résultat est identique : garder fermé ce qui doit être ouvert. Empêcher que la justice pénale, les archives et l’histoire sociale du franquisme se rejoignent enfin.
Car alors le franquisme ne serait plus seulement le souvenir d’un dictateur mort dans son lit. Il apparaîtrait pour ce qu’il fut aussi : un système de production d’obéissance, de terreur, de privilèges et de bénéfices transmissibles.
Ce qu’ils craignent, ce n’est pas que l’Espagne se divise. Elle l’est déjà, entre ceux qui cherchent leurs morts et ceux qui trouvent cette recherche excessive.
Ce qu’ils craignent, c’est que la vérité cesse d’être une cérémonie et devienne une instruction.
Ce qu’ils craignent, ce n’est pas le passé : c’est la comptabilité du passé.
Abolir le verrou
La loi d’amnistie de 1977 reste donc le point noir. Elle fut une clef pour certains. Elle est devenue un verrou pour d’autres. Elle a ouvert la porte des prisons aux opposants. Elle a fermé la porte des tribunaux aux victimes. Elle a permis à l’Espagne de respirer politiquement. Elle a permis aux responsables du franquisme de dormir juridiquement.
On voudrait nous dire que ce verrou appartient au passé.
Mais un verrou qui ferme encore une porte n’appartient pas au passé.
Il appartient au présent.
Il agit.
Il bloque.
Il protège.
Il parle à chaque famille à qui l’on répond : prescription. Il parle à chaque survivant de la torture à qui l’on répond : amnistie. Il parle à chaque fosse qui attend encore : impossibilité. Il parle à chaque enfant volé dont l’histoire se perd dans les papiers : dossier introuvable. Il parle à chaque mort sans sépulture : soyez patients, la démocratie est occupée.
Et pendant que les morts patientent, les héritiers du franquisme continuent d’exiger la modération des victimes.
Ils aiment les mémoires bien élevées, les douleurs sans colère, les commémorations sans accusés, les plaques sans noms de bourreaux, les cérémonies où l’on parle beaucoup de paix et jamais de chaînes de commandement. Ils tolèrent les larmes, pourvu qu’elles ne mouillent pas les dossiers.
Ils veulent une Espagne réconciliée à condition que la réconciliation se fasse aux dépens des mêmes.
Toujours les mêmes.
Les vaincus.
Les fusillés.
Les torturés.
Les exilés.
Les femmes enfermées.
Les enfants arrachés.
Les familles devant les fosses.
Les morts sans certificat.
Les vivants sans verdict.
On appelle cela concorde.
Il faut lire : discipline imposée aux victimes.
On appelle cela harmonie.
Il faut lire : symétrie fabriquée pour blanchir la dictature.
On appelle cela ne pas rouvrir les blessures.
Il faut lire : ne pas ouvrir les archives.
On appelle cela regarder vers l’avenir.
Il faut lire : laisser les morts derrière soi, dans la terre et dans la loi.
La justice, elle, n’a pas ce luxe. Elle ne peut pas regarder l’avenir en piétinant les os. Elle ne peut pas se dire démocratique si elle traite les victimes comme un devoir de mémoire et les responsables comme un problème de prescription. Elle ne peut pas faire de la vérité un musée et de l’impunité une jurisprudence.
La mémoire sans justice est un rite.
La justice sans mémoire est une machine aveugle.
Il faut les deux : le nom rendu, le corps retrouvé, l’archive ouverte, le crime qualifié, la chaîne de commandement établie, la responsabilité nommée.
Sans cela, l’Espagne ne réconcilie pas.
Et l’on sait, depuis Franco, que l’Espagne officielle a longtemps eu un certain talent pour enterrer.
Je ne demande pas une vengeance.
Je demande un verdict.
Et le premier acte de ce verdict est l’abrogation de ce qui, dans la loi d’amnistie, protège encore les crimes du franquisme. Non pour satisfaire les morts, qui n’attendent rien. Mais parce que les vivants, eux, doivent encore réclamer pour eux. Parce qu’un pays qui enterre ses crimes sous le mot concorde ne se réconcilie pas : il s’administre une anesthésie. Parce que la paix civile ne consiste pas à faire taire les familles, mais à rendre enfin impossible que le mensonge parle au nom de l’État.
L’Espagne n’a pas besoin d’une nouvelle formule de prudence.
Elle a besoin d’un acte de droit.
Abolir le verrou.
Ouvrir les archives.
Enquêter.
Juger lorsque c’est encore possible.
Nommer lorsque punir ne l’est plus.
Réparer.
Rendre les corps.
Et dire enfin, dans la langue froide du tribunal, ce que les familles savent depuis toujours dans la langue brûlante du deuil : il n’y a pas de réconciliation véritable avec des fosses communes sous les pieds et une loi d’oubli au-dessus des têtes.
1Alerte de procédures spéciales des Nations unies, 2024, sur les lois dites de « concorde » ou d’« harmonie » en Aragon, Castille-et-León et Valence ; voir aussi la couverture de ces alertes par la presse internationale.
2Alianza Popular fut fondée en 1976 autour de Manuel Fraga et d’anciens responsables du franquisme, puis refondée en Partido Popular en 1989. Sur la généalogie AP/PP, voir notamment les sources historiques et politiques usuelles, ainsi que la presse espagnole de l’époque.
3José María Aznar, publication publique à l’occasion du centenaire de Manuel Fraga, 2022 : « Tuve la satisfacción y el honor de recoger el legado de Manuel Fraga, actualizarlo y llevarlo a lo más alto. »
4Sur Manuel Aznar Acedo et Manuel Aznar Zubigaray, voir les notices biographiques usuelles : responsabilités journalistiques, diplomatiques et de propagande dans l’Espagne franquiste, dont la représentation de l’Espagne auprès de l’ONU pour Manuel Aznar Zubigaray.
5Vox est fondé en décembre 2013 par des dissidents issus notamment de la droite du Parti populaire ; Santiago Abascal avait été élu sous l’étiquette PP avant de participer à la fondation de Vox.
6Sur Santiago Abascal Escuza et Manuel Abascal Pardo, voir les notices biographiques : engagement dans l’Unión Nacional Española, Alianza Popular puis PP ; Manuel Abascal Pardo fut alcalde d’Amurrio pendant la dictature et la transition initiale.
7Sur la critique de Vox contre l’Estado de las Autonomías, voir les analyses politologiques sur la recentralisation défendue par Vox et ses programmes politiques.
8Loi 20/2022 de mémoire démocratique, dispositions sur le droit à la vérité, l’accès aux archives et la documentation relative au coup d’État, à la guerre, à la dictature, à l’exil, à la guérilla antifranquiste et à la Transition.
9Ley de Secretos Oficiales de 1968 ; projet de Ley de Información Clasificada présenté par le gouvernement espagnol en juillet 2025, prévoyant notamment la déclassification automatique des documents « Alto Secreto » après quarante-cinq ans, sauf prorogation motivée.