Quand le grand Malraux se faisait tout petit
ou l’Espagne républicaine abandonnée aux usages du gaullisme
À la République espagnole, André Malraux avait tout donné, ou presque : une escadrille, un roman, une légende, et cette grande musique tragique dont il savait draper les vaincus pour les faire entrer dans l’Histoire à majuscule. Il lui avait prêté L’Espoir, sa voix, son prestige, et jusqu’à une place dans son propre personnage. Puis l’ancien combattant devint ministre, et l’Espagne républicaine, si magnifique en littérature, se découvrit soudain moins fréquentable dans les antichambres du gaullisme.
Regardons la métamorphose sans encens. Malraux ne renia jamais la République espagnole : c’eût été trop simple, trop brutal, presque trop honnête. Il fit mieux, ou pire. Il la garda dans l’épopée et la laissa sur le palier quand commençaient les affaires sérieuses de l’État. Dans les livres, elle restait héroïque. Dans la politique française, elle devenait encombrante. Et entre L’Espoir et le Quai d’Orsay, entre les morts de Madrid et les intérêts de la France gaullienne, Malraux sut toujours de quel côté se trouvait le fauteuil ministériel. La légende avait ses clairons. Le ministre eut ses silences.
Grimau fusillé, les affaires continuent
Le cas de Julián Grimau est le plus accablant, parce qu’il tombe quand Malraux siège encore au gouvernement. À l’aube du 20 avril 1963, dans un champ de tir de Carabanchel, un peloton franquiste fusilla cet ancien dirigeant communiste, ancien combattant de la République, vingt-quatre ans après que Franco eut proclamé la guerre finie.1 Le corps était encore chaud lorsque, ce même week-end, le ministre français des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, poursuivit à Madrid ses conversations : un crédit de cent cinquante millions de dollars, contre l’achat de machines françaises.2
La République française n’interrompit rien. Elle n’avait pas cette impolitesse. Giscard négocia trois heures durant avec le ministre espagnol des Finances et ses collègues, puis, un coup de téléphone de Paris ayant rappelé que l’exécution faisait mauvais effet, il écourta son séjour et s’en alla visiter Tolède. Restait le clou du programme, l’audience de Franco. Il fallut, dit-on, « Dieu et son aide » aux ministres espagnols pour l’obtenir, et le Caudillo ne reçut le Français que le lundi, sous une condition expresse : pas de photographes.3
Retenez la nuance, car elle dit tout. La France officielle ne refusa pas de serrer la main de Franco. Elle refusa seulement d’être photographiée en train de le faire. Son scrupule ne fut pas moral, il fut cosmétique. On baisse la voix près des cadavres, non par respect des morts, mais pour ne pas troubler la signature des crédits.
Et Malraux ? Ministre d’État chargé des Affaires culturelles, ancien héros de l’Espagne républicaine, compagnon prestigieux du Général, voix faite pour donner aux causes perdues le timbre du destin. De condamnation publique, on ne retrouve rien. Pas une tribune, pas un éclat, pas une phrase assez haute pour fêler le confort diplomatique. Ni sur l’exécution, ni sur la visite maintenue, ni sur l’audience accordée par Franco au représentant du gouvernement dont il était membre. L’auteur de L’Espoir était ministre. Il se tut. Quelques mois plus tard, Francisco Granado et Joaquín Delgado furent exécutés au garrot : même silence.4 Le garrot travaillait, la légende se reposait.
Ce mutisme ne prouve pas l’adhésion. Il prouve pire : l’acceptation pratique. Quand un ministre dont la gloire repose en partie sur la défense de la République espagnole ne trouve rien à dire pendant que la dictature fusille et garrotte, son silence cesse d’être une absence pour devenir une fonction. Il ménage la visite, protège les relations, épargne la fissure, laisse filer les crédits. Il est des silences qui ne commettent pas le crime. Ils lui ouvrent la porte, puis tiennent le manteau des invités.
De Gaulle chez Franco : le courage au conditionnel
Le 8 juin 1970, Charles de Gaulle rendit visite à Franco.5 Il n’était plus président, mais l’image restait colossale, et la photographie fit l’office des symboles : elle lave, elle rapproche les inconciliables, elle prête au vieux tyran l’ombre prestigieuse de la Résistance française. Malraux n’était plus ministre depuis près d’un an. Il pouvait parler, écrire, tonner, rappeler que les morts de l’Espagne républicaine ne sont pas des figurants dans une biographie gaullienne. Rien. Pas une ligne contemporaine, pas une colère, pas même cette indignation littéraire dont il savait pourtant composer les grandes orgues, du jour où elle ne risquait plus de déplaire au pouvoir qu’il avait servi.
Il parla plus tard, bien sûr. Les consciences prudentes affectionnent les confidences tardives : elles ont l’avantage de ne rien déranger. À Jean Lacouture, dans sa biographie de 1973, Malraux confia qu’il aurait quitté le gouvernement si de Gaulle avait rendu cette visite en qualité de chef d’État.6 La phrase est superbe. Elle ne coûte rien. Malraux affirmait après coup qu’il aurait démissionné d’un gouvernement dont il ne faisait plus partie, pour protester contre une visite déjà accomplie par un homme qui n’était plus président. On ne saurait rêver héroïsme plus confortable : une démission au conditionnel, une révolte sans date, un courage déposé chez le biographe.
Mieux encore. Interrogé sur les remontrances qu’il aurait pu adresser au Général touchant l’Espagne et les collaborations policières franco-espagnoles, Malraux répondit qu’il n’en fit aucune, parce que de Gaulle « ne les aurait pas acceptées ».7 Voilà la clef. Sachant l’objection mal reçue, il choisit de ne pas la formuler. La fidélité à l’Espagne républicaine pouvait vivre dans la mémoire, dans le mythe, dans la conversation privée, dans la belle phrase. Elle ne devait surtout pas devenir un différend avec le Général. L’intellectuel prit congé, le serviteur resta au garde-à-vous.
Puig Antich : le silence après le supplice
En mars 1974, Salvador Puig Antich mourut au garrot.8 Cette fois, Malraux n’avait plus de portefeuille, plus de solidarité gouvernementale à invoquer, plus de conseil des ministres à ménager. Il pouvait nommer le crime sans faire tomber personne, rappeler que le garrot franquiste n’est pas une affaire intérieure espagnole mais une ignominie européenne maintenue au nom de l’ordre. Il s’y refusa. Interrogé, il plaida qu’une intervention de sa part eût pu être exploitée par les franquistes contre le condamné. L’argument s’entend tant que l’homme vit encore, lorsque chaque mot risque d’être retourné par le bourreau. Mais après le garrot ? Après le corps livré ? Là, il ne s’agit plus d’influencer une décision, seulement de nommer ce qui vient d’être fait. Une prudence qui survit au supplicié ne s’appelle plus prudence. Elle s’appelle désertion. La voix qui savait donner à la mort républicaine des accents d’épopée ne trouva pas trois mots pour le garrot de Barcelone.
Septembre 1975 : le réveil tardif
En septembre 1975, Malraux signa enfin un appel contre les dernières condamnations à mort franquistes, aux côtés d’autres personnalités.9 La signature existe, elle appartient au dossier, elle interdit d’écrire qu’il se tut toujours. Mais elle venait après Grimau, après Granado, après Delgado, après Puig Antich, après des années de discrétion devant les amabilités espagnoles du gaullisme. Et signer n’est pas se dresser. Pendant que Malraux prêtait son nom, Jean Lacouture, lui, s’en alla physiquement à Madrid avec Yves Montand, Costa-Gavras, Michel Foucault, Régis Debray, Claude Mauriac et le père Laudouze : la police franquiste interrompit leur conférence de presse, saisit les textes, expulsa les Français.10 L’un affronta le régime dans sa chair. L’autre lui opposa une signature. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas la même chose. Les cinq condamnés furent exécutés le 27 septembre 1975.11 Le courage tardif a parfois la politesse de ne déranger que les archives.
Franco mort, Malraux salue l’héritier
Deux mois plus tard, Franco mourut. La République française, elle, savait vivre : à l’annonce de la mort du dictateur, Valéry Giscard d’Estaing, devenu président, adressa ses condoléances à Juan Carlos et fit mettre en berne les drapeaux des ministères.12 La République inclina donc ses couleurs devant Franco mort, avant de saluer l’héritier que Franco vivant avait désigné. La courtoisie internationale a bon dos : elle marche à merveille dans les cimetières, pourvu que le mort ait été un dictateur utile.
Ces gestes soulevèrent protestations et interpellations. Le gouvernement répondit par les mots propres réservés aux gestes sales : relations entre États, pays voisin et ami, continuité diplomatique. Et Malraux ? Il ne condamna ni les drapeaux en berne, ni les honneurs officiels rendus au tyran, ni l’empressement à reconnaître la succession. Non qu’il se tût sur l’Espagne : il parla. Mais pour saluer les premiers pas de Juan Carlos, dont il jugea, approbateur, qu’« il s’est conduit en roi ».13 Voilà l’aune du personnage. Une phrase pour l’héritier choisi par le dictateur, aucune pour dénoncer les hommages que la République rendait au putschiste devenu chef d’État. La littérature gardait les vaincus. La politique accueillait l’héritier du vainqueur.
« Général, me voilà ! »
Malraux ne renia jamais l’Espagne républicaine. Il fit plus subtil et plus commode : il la rangea dans cette haute vitrine où l’on conserve les fidélités devenues inoffensives, son œuvre, son passé, son personnage, et il la laissa sur le seuil dès que s’ouvraient les affaires du gaullisme. Toujours là pour servir, rarement là pour contredire.
« Général, me voilà ! » Me voilà pour les cérémonies, les discours, les grandes architectures de la mémoire, pour prêter au pouvoir sa langue, son éclat, sa majesté, pour changer la politique en destin et le chef en figure. Mais pas un mot public pour Grimau tandis qu’on négociait à Madrid, pas une rupture lors de la visite de De Gaulle à Franco, pas une condamnation après le garrot de Puig Antich, pas une colère devant les drapeaux en berne ni devant l’empressement à saluer l’héritier. La voix de Malraux savait se faire tonnerre. Devant le franquisme, elle choisit la sourdine.
Il n’a pas trahi l’Espagne comme on trahit en signant un décret ou en dénonçant un camarade. Il l’a trahie plus élégamment : par fidélité supérieure au Général, par discipline d’homme d’État, par silence public, par indignation remise au lendemain, c’est-à-dire trop tard. Il avait mis l’Espagne républicaine dans L’Espoir. Il la laissa rarement entrer dans les affaires du gaullisme. Le clairon sonnait, la conscience restait au garde-à-vous. En fanfare silencieuse.
1Julián Grimau García, dirigeant du Parti communiste d’Espagne et ancien combattant républicain, fut fusillé à l’aube du 20 avril 1963 dans un champ de tir de Carabanchel, malgré une vaste campagne internationale de recours en grâce.
2Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances et des Affaires économiques (1962-1966), se trouvait à Madrid au moment de l’exécution, pour négocier un crédit d’environ 150 millions de dollars lié à l’achat de matériel français. Voir « Visite à Madrid de M. Giscard d’Estaing », rapport d’Armand Du Chayla au ministère français des Affaires étrangères, Madrid, 30 avril 1963, cité par les études sur les relations politiques hispano-françaises (1958-1970).
3D’après les récits contemporains et les mémoires de José María de Areilza, l’exécution de Grimau contraignit Giscard à écourter sa visite ; l’audience de Franco n’eut lieu qu’à l’insistance des ministres espagnols et à la condition expresse qu’aucun photographe n’y assistât. Référence précise à consolider.
4Francisco Granado Gata et Joaquín Delgado Martínez furent exécutés au garrot le 17 août 1963, condamnés dans une affaire d’attentats dont l’instruction fut par la suite gravement contestée. Date à confirmer.
5Charles de Gaulle, retiré du pouvoir depuis avril 1969, rendit à Franco une visite privée le 8 juin 1970, quelques mois avant sa mort.
6Propos rapportés par Jean Lacouture, Malraux, une vie dans le siècle. Page différente selon l’édition.
7Ibid. La formule « Non. Il ne les aurait pas acceptées. » est citée d’après le même ouvrage. Page différente selon l’édition.
8Salvador Puig Antich, militant du Movimiento Ibérico de Liberación, fut exécuté au garrot à Barcelone le 2 mars 1974.
9Appel de septembre 1975 contre les condamnations à mort prononcées par les juridictions franquistes. La liste exacte des signataires, aux côtés de Malraux (sont couramment cités notamment Pierre Mendès France, Louis Aragon et Jean-Paul Sartre).
10Fin septembre 1975, une délégation conduite notamment par Yves Montand, Costa-Gavras, Régis Debray, Claude Mauriac, Michel Foucault, Jean Lacouture et le père Laudouze se rendit à Madrid ; leur conférence de presse fut interrompue par la police, les textes saisis et les intéressés expulsés.
11Les cinq derniers condamnés à mort du franquisme, trois militants du FRAP et deux de l’ETA, furent exécutés le 27 septembre 1975.
12À la mort de Franco, le 20 novembre 1975, Valéry Giscard d’Estaing, alors président de la République, adressa ses condoléances à Juan Carlos Iᵉʳ et fit mettre en berne les drapeaux des ministères. Le détail de la représentation française aux obsèques du 23 novembre 1975 et aux cérémonies d’avènement de Juan Carlos, présence ministérielle.
13Propos attribués à André Malraux saluant les débuts de Juan Carlos.