Avertissement de l’auteur
Pourquoi ce livre restera ouvert
Sous la croix et le fusil 1936-1977 a été pensé comme un livre. Il en conserve l’architecture, les chapitres, les annexes, les notes, la continuité d’une démonstration et l’ambition d’être lu comme un ensemble. Mais il ne sera pas imprimé. Ce choix n’est ni un renoncement à l’édition ni une préférence de circonstance pour le numérique. Il procède de la nature même de ce travail.
Un livre imprimé fixe l’état d’une recherche à la date où il paraît. C’est l’une de ses qualités : il devient un témoin, une trace durable de ce que l’auteur savait et choisissait d’écrire à ce moment précis. Mais, pour cet ouvrage, cette fixité serait aussi une limite, car l’Histoire ne s’arrête pas lorsqu’un manuscrit part chez l’imprimeur. Une archive apparaît. Un fonds jusque-là fermé s’ouvre. Une correspondance est déposée dans une bibliothèque. Un document diplomatique est déclassifié. Une cote oubliée est retrouvée. Une photographie est identifiée. Une statistique est corrigée. Un témoignage en contredit ou en précise un autre. Une étude nouvelle oblige à reprendre une conclusion ancienne. Ce que l’on tenait hier pour exact peut devoir être précisé demain, ce qui n’était qu’une hypothèse peut devenir un fait, et ce que l’on croyait savoir peut se révéler faux.
Il serait alors absurde de protéger une phrase parce qu’elle a été imprimée. Les faits sont sacrés. Le livre ne l’est pas. Je ne veux pas que l’édition devienne une excuse pour conserver une erreur : si un document nouveau contredit ce qui est écrit ici, si une date est fausse, si une source plus précise apparaît, si une interprétation ne résiste plus aux pièces, le texte devra céder. Il ne s’agit donc pas d’un ouvrage inachevé, mais d’un ouvrage qui refuse de se déclarer définitivement achevé. La recherche historique n’est pas l’art de défendre ce que l’on a écrit. Elle consiste à comprendre ce qui s’est réellement passé, et lorsque le texte et le fait entrent en conflit, ce n’est pas le fait qu’il faut sauver. C’est le texte qu’il faut corriger.
Un livre ouvert à la contradiction
Le livre imprimé organise une relation presque entièrement verticale. L’auteur écrit, le lecteur lit, et la page ne bouge plus. Je ne veux pas de cette relation. Sous la croix et le fusil traite de près de quarante années de dictature, de répression, d’exils, de résistances, d’institutions, de fortunes, de responsabilités et de mémoires familiales, et aucun auteur sérieux ne peut prétendre avoir consulté tous les fonds, entendu tous les témoins, retrouvé toutes les pièces ni épuisé toutes les objections. Le lecteur doit donc pouvoir répondre.
Les commentaires publics ne seront pas un décor placé au bas des pages, mais une part du principe même de cette édition. On pourra y contester une affirmation, signaler une erreur, produire une archive, donner une cote, indiquer une source primaire, présenter un témoignage, corriger une légende photographique, opposer une interprétation documentée. Lorsqu’une objection sera fondée, elle aura des conséquences sur le texte.
Cela ne signifie pas que toutes les opinions se valent. Un commentaire n’acquiert pas la valeur d’une archive parce qu’il est répété cent fois, une conviction ne pèse pas autant qu’un document authentifié, un témoignage doit être situé, confronté, parfois vérifié. C’est pourquoi chaque apport nouveau, document produit ou témoignage avancé, sera soumis à un comité de lecture : l’auteur ne sera pas seul à juger de la valeur historique d’une pièce. La contradiction est libre. La preuve reste nécessaire. Ouvrir le livre n’est pas renoncer à l’exigence historique, c’est l’étendre à l’auteur lui-même, qui accepte d’être soumis à la preuve.
Une œuvre qui garde la mémoire de ses corrections
Cette liberté de correction crée une obligation. Un texte qui change sans cesse pourrait devenir impossible à citer : un chercheur renverrait en 2027 à une phrase corrigée en 2028, un lecteur conserverait un fichier que le site aurait entre-temps modifié, et une révision silencieuse pourrait même effacer l’état antérieur d’une discussion. Ce livre vivant doit donc garder la mémoire de ses propres transformations.
Chaque édition téléchargeable sera datée et numérotée, de la version 1.0 aux révisions suivantes, 1.1, 1.2, puis 2.0 selon l’ampleur des changements, et les versions antérieures seront conservées. Une page d’historique signalera les corrections substantielles : date rectifiée, archive ajoutée, passage révisé, référence remplacée, interprétation abandonnée ou développée. La correction ne sera pas dissimulée, elle deviendra une part de la méthode, car reconnaître une erreur ne diminue pas une recherche. Refuser de la corriger, oui.
La version publiée sur espagne1936.com restera la plus actuelle, celle où seront intégrées les nouvelles sources, les corrections, les compléments documentaires et les réponses aux objections sérieuses. Je ne veux pas pour autant réduire ce livre à une succession de pages que l’on ne lirait que devant un navigateur. À côté de la version vivante, une édition électronique complète et téléchargeable permettra de lire l’ouvrage d’un bout à l’autre, de le conserver, de l’annoter et de le citer, chaque fichier portant sa date, son numéro et cette mention :
Cette édition constitue l’état du texte à la date indiquée. La version la plus récente de l’ouvrage est disponible sur espagne1936.com.
Ainsi coexistent deux nécessités que l’on croit contraires : conserver un état du texte, qui appartient à l’édition, et pouvoir le modifier, qui appartient à la recherche.
On m’objectera qu’un livre imprimé peut, lui aussi, connaître une deuxième édition. C’est vrai, et l’impression n’a rien de contraire à la recherche : les livres d’histoire ont toujours été corrigés, discutés, augmentés, parfois réfutés par d’autres travaux. Mais pour cet ouvrage précis, je ne veux pas que des années séparent la découverte d’une erreur de sa correction, ni qu’une archive importante attende une hypothétique réédition pour devenir accessible. C’est une décision éditoriale, non une théorie générale contre le livre imprimé.
Une cohérence avec le sujet même de l’ouvrage
Il y a enfin une raison presque morale. Sous la croix et le fusil raconte des archives fermées, des documents cachés, des responsabilités diluées, des récits officiels, des dossiers que l’on refuse d’ouvrir et des vérités auxquelles des familles n’ont eu accès qu’après des décennies. Il y aurait quelque chose d’étrange à refermer un tel livre en disant au lecteur : voici ma version, elle est désormais close. Je préfère écrire : voici ce que j’ai pu établir, voici mes sources, examinez-les, et contredisez-moi si vous disposez de meilleures pièces.
L’Histoire n’appartient ni aux gouvernements, ni aux institutions, ni aux familles, ni aux vainqueurs, ni même à celui qui écrit le livre. Elle appartient aux faits. C’est pourquoi Sous la croix et le fusil 1936-1977 sera un ouvrage électronique et évolutif, que l’on pourra lire, télécharger, citer, discuter, contredire, corriger et augmenter, et dont les versions seront conservées afin que personne, pas même son auteur, ne puisse réécrire en silence sa propre recherche.
Le but n’est pas que ce livre devienne définitif. Il est qu’il devienne, chaque fois que les archives le permettront, plus exact.