Les bonnes mœurs
L’État dans l’espace entre deux corps
« La danse moderne est un exercice public de lascivité et de fornication, incarnation de la charogne morale des peuples les plus dégradés. »
Père Jeremías de las Santas Espinas, Juventud en llamas. El baile moderno, 1964.
Après l’église, l’école et le certificat, il restait au régime une dernière frontière à franchir, la plus intime, donc la plus tentante pour un pouvoir de sacristie et de commissariat : le corps, la rue, le couple, la chambre.
On pourrait écrire des volumes sur les interdits de mœurs du franquisme, et beaucoup l’ont fait, tant la matière abonde. Les anecdotes amusent, les archives accusent. Ce qui compte n’est pas seulement que le franquisme se soit mêlé des jupes, des baisers, des danses, des plages, des fiancés et des chambres d’hôtel. Derrière ces prohibitions parfois grotesques se tenaient une institution, une police et une doctrine. D’abord, il faut regarder la machine. Car c’est ce qui distingue une pudibonderie de paroisse d’un système de contrôle d’État.
L’institution portait un nom : le Patronato de Protección a la Mujer, le Patronage de protection de la femme, créé en 1941 et rattaché au ministère de la Justice, dont le ministre exerçait la présidence effective. Sa direction réunissait des représentants de l’Église, de l’armée, de la police et de la Sección Femenina de la Phalange. Sa présidence d’honneur échut à Carmen Polo, l’épouse de Franco elle-même.
On mesure le symbole : la femme du parrain présidait la police des mœurs.
Sa mission était d’imposer la morale catholique, avec une vigueur particulière dans les régions naguère républicaines. Derrière le mot rassurant de « protection » se cachait une réalité carcérale. Le régime protégeait les femmes comme il protégeait l’Espagne : en l’enfermant.
Des jeunes filles jugées dévoyées furent internées dans des centres tenus par des congrégations religieuses. Certaines y furent soumises à des examens prétendant établir leur virginité, à des humiliations et à des châtiments. Ces violences appellent la précision et la sobriété, non l’anecdote.
Le Patronage ne protégeait pas les femmes.
Il enfermait celles qui s’écartaient du corset.
Hors les murs, la surveillance relevait d’une véritable police des mœurs. Des inspecteurs et des inspectrices issus des milieux de confiance du régime, Mouvement, Église, administration et familles politiquement sûres, contrôlaient les plages, les cinémas et les rues. Il fallait être une dictature bien installée pour trouver dans un baiser de banc public une affaire d’ordre national.
Des couples furent interpellés, réprimandés et parfois sanctionnés pour un baiser ou un geste jugé indécent. On demandait leurs papiers à un homme et à une femme assis sur un banc. La presse provinciale publiait des listes de couples sanctionnés pour atteinte à la morale sur la voie publique.
L’espace public tout entier était devenu une salle de classe, avec ses surveillants, ses punitions et ses mauvais élèves de l’amour. Le moindre geste d’affection entre deux êtres non mariés pouvait valoir une amende ou une convocation. Le régime mettait la pudeur sous procès-verbal.
Pour les sujets espagnols, l’intimité elle-même n’échappait pas au contrôle. Un homme et une femme adultes ne pouvaient partager librement une chambre d’hôtel. L’établissement exigeait les papiers de la femme afin de vérifier qu’elle n’était pas mariée à un autre homme. Le lit était surveillé jusque sur le seuil de la chambre.
Sur les plages, le bikini fut d’abord traqué, avant que le Tribunal suprême ne finît par le tolérer dans une formule qui résume tout le régime : condamnable au regard des principes de la morale, mais désormais admis sur les plages et dans les cinémas. Voilà le franquisme dans toute sa souplesse : éternel dans les principes, pliable devant les devises.
Le régime finit par avaler le maillot deux-pièces comme tant d’autres transformations sociales : à contrecœur, mais sous la pression du tourisme. Cette tolérance concernait d’abord les vacancières étrangères et les zones touristiques ; elle n’abrogeait pas la règle morale et juridique imposée aux Espagnoles.
Les touristes pouvaient apporter leurs devises avec leurs bikinis ; les Espagnoles demeuraient, elles, soumises à la morale nationale.
L’économie avait donc le droit de déshabiller ce que la morale prétendait couvrir.
Car c’est là le nœud, et il faut le nommer : cette morale était à deux poids et deux mesures. La virginité était exigée des femmes comme le bien le plus précieux, gardé pour le mariage, tandis que l’on tolérait que les hommes fréquentent les prostituées. La veuve devait attendre 301 jours avant de se remarier, à moins d’avoir accouché entre-temps, quand aucun délai comparable ne pesait sur le veuf.
L’Espagne de la messe et de la maîtresse punissait chez la femme ce qu’elle pardonnait à l’homme.
La police des mœurs n’était pas une police de la morale en général : c’était, d’abord et surtout, une police du corps des femmes, prolongement naturel de la tutelle légale décrite dans l’annexe qui leur est consacrée. L’homme péchait ; la femme déshonorait. L’homme s’égarait ; la femme tombait. L’homme avait des besoins ; la femme devait avoir une réputation. Toute l’anthropologie sexuelle du régime tenait dans cette alliance de la soutane et du commissariat.
La nuance importe : ce programme moralisateur ne réussit qu’à demi. Les rapports mêmes du Patronage durent reconnaître que les Espagnoles refusaient de faire de leurs robes des habits de pénitence. Malgré la faim et la défaite, on dansait, on allait aux fêtes et aux pèlerinages, on se promenait. Les couples se prenaient le bras, les fiancés entraient ensemble au café et montraient leur tendresse en public. Les plus jeunes montaient à bicyclette, cet engin que les censeurs jugeaient dangereux pour la vertu des filles.
Une fille, deux roues, un peu de vent, et déjà la civilisation chrétienne vacille.
Le contrôle fut réel, mais il buta sur la vie, qui trouve toujours ses interstices. Le soleil des années soixante, avec les touristes et leurs mœurs, ouvrit des brèches que la morale officielle ne sut jamais refermer. Le franquisme pouvait écrire des règlements, publier des circulaires, surveiller les plages et soupçonner les cafés ; il ne pouvait pas empêcher indéfiniment les corps de se parler.
L’État voulut savoir qui s’embrassait au coin d’une rue. Il voulut savoir qui dansait, et comment. Il voulut savoir qui partageait la même chambre et au nom de quel droit. Il voulut savoir ce que portait une femme sur une plage et ce qu’elle cachait dans son tiroir. Il voulut, en somme, régenter tout ce qui pouvait se passer entre deux corps, jusqu’au geste le plus banal de l’affection, comme si l’affection elle-même relevait de l’ordre public.
Voilà pourquoi cette annexe ferme la série du quotidien. Le franquisme ne fut pas seulement un pouvoir qui pillait, jugeait et fusillait. Ce fut un ordre qui prétendait étendre son emprise jusqu’à la pudeur des amants et au maillot des baigneuses.
Il le fit avec l’aplomb d’un régime dont le chef laissait grandir sa fortune, dont les hôtels s’élevaient sur des plages volées et dont la morale, verticale et sacrée, s’arrêtait toujours à la porte des puissants.
La police du baiser pour les pauvres, l’impunité pour les parrains.
Sources
Établi
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Le Patronato de Protección a la Mujer fut réorganisé par le décret du 6 novembre 1941 et placé sous l’autorité du ministère de la Justice. Le ministre en exerçait la présidence effective et Carmen Polo la présidence d’honneur. Sa direction associait des représentants de l’État, de l’Église, des forces de l’ordre et de la Sección Femenina. Sa mission officielle était de veiller à la moralité publique, particulièrement à celle des femmes, de les « écarter du vice » et de les éduquer conformément à la religion catholique.
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Des jeunes filles considérées comme dévoyées ou exposées au « danger moral » furent internées dans des établissements largement administrés par des congrégations religieuses. Les pratiques documentées comprennent les examens de virginité, le travail non rémunéré, la censure de la correspondance, les humiliations, les châtiments physiques et l’isolement.
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Le contrôle de la moralité publique associait les forces de l’ordre, les autorités civiles et municipales, les agents du Patronage, les réseaux catholiques et la surveillance sociale. Les plages, les cinémas, les bals, les cafés, les lieux de promenade et les relations entre fiancés faisaient l’objet d’une attention particulière.
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Les établissements hôteliers étaient soumis à l’enregistrement obligatoire des voyageurs espagnols et étrangers et devaient faire correspondre les renseignements déclarés avec les données de la carte nationale d’identité ou du passeport. La situation matrimoniale de la femme espagnole faisait l’objet d’un contrôle particulier en raison de la législation sur l’adultère.
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Le bikini, d’abord poursuivi au nom de la moralité publique, fut progressivement toléré dans les zones touristiques. Cette tolérance administrative et économique bénéficia d’abord aux visiteuses étrangères ; elle n’emporta pas l’abrogation immédiate des règles imposées aux Espagnoles.
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La morale sexuelle franquiste appliquait aux hommes et aux femmes des normes différentes. La virginité prémaritale était exigée des femmes, tandis que la fréquentation des prostituées par les hommes faisait l’objet d’une tolérance sociale. Le droit pénal distinguait également l’adultère de l’épouse du concubinage du mari.
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Le Code civil interdisait à la veuve de se remarier pendant les 301 jours suivant la mort de son mari, sauf si elle avait accouché entre-temps. Aucun délai comparable ne s’imposait au veuf.
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Les comportements quotidiens ne se conformèrent jamais complètement à la morale officielle. Les sources attestent la permanence des danses, des fêtes, des rencontres, des promenades, des fréquentations mixtes et des manifestations d’affection, ainsi que les difficultés rencontrées par les autorités pour imposer partout la norme prescrite.
Sources principales
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Décret du 6 novembre 1941 organisant le Patronato de Protección a la Mujer, Boletín Oficial del Estado, 20 novembre 1941.
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Décret 1530/1968 du 12 juin portant règlement organique du ministère de la Justice.
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Décret 1513/1959 du 18 août relatif aux documents d’entrée des voyageurs dans les établissements hôteliers.
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Résolution du 18 mars 2026 engageant la procédure de déclaration du Patronato de Protección a la Mujer comme lieu de mémoire démocratique.
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Anne-Gaëlle Regueillet, « Norma sexual y comportamientos cotidianos en los diez primeros años del Franquismo : noviazgo y sexualidad », Hispania, vol. 64, no 218, 2004, p. 1027-1042.
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Gloria Román Ruiz, « Custodios de la moral. Control socio-moral y sanción popular en el mundo rural altoandaluz tras la posguerra », Pasado y Memoria, no 21, 2020.
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Carmen Guillén Lorente, El Patronato de Protección a la Mujer : prostitución, moralidad e intervención estatal durante el franquismo, thèse de doctorat, 2018.
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Carlos Álvarez Fernández, « Puras e impuras. Modelos de feminidad nacionalcatólicos en torno a las violencias sexuadas en posguerra », Hispania Sacra, 2024.
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María Palau Galdón et Marta García Carbonell, Indignas hijas de su patria.
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Fonds des délégations provinciales du Patronato de Protección a la Mujer et exposition documentaire de l’UNED consacrée aux internements.
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RTVE, « El Patronato », enquête documentaire sur les centres, les internements, le travail et les châtiments.
Registre
Sobriété grave à propos des internées du Patronage et des femmes humiliées ; mordant réservé à l’institution, à la police des mœurs et à l’hypocrisie de la double morale. Le contrôle fut réel, mais jamais total : il buta sur les comportements ordinaires, sur la résistance quotidienne et, à partir des années soixante, sur les contradictions introduites par le tourisme. Les médias et la censure du livre, du film et de la chanson sont traités séparément dans l’annexe consacrée à la censure.