La police d’État sous le franquisme, 1936-1977
De la division de juillet 1936 à la soumission institutionnelle au Movimiento Nacional
Résumé
La police espagnole ne se rallia pas collectivement au soulèvement militaire de juillet 1936. Une partie importante des forces de sécurité, notamment les gardes d’assaut de Madrid et de Barcelone, demeura fidèle à la République et participa à l’échec initial de la rébellion dans ces villes. La police franquiste fut donc moins la continuation immédiate d’un corps unanimement insurgé que le produit d’une sélection progressive: occupation militaire, épuration des personnels, recrutement d’anciens combattants et de militants phalangistes, centralisation sous la Dirección General de Seguridad, puis obligation légale d’adhérer au régime.
La loi policière du 8 mars 1941 rejeta explicitement l’apolitisme professionnel, institua le Cuerpo General de Policía et la Policía Armada, et assigna à la nouvelle police la défense permanente du régime. Cette appartenance politique fut maintenue jusqu’en 1977. Le règlement organique de 1975 obligeait encore les policiers à respecter les Principes du Movimiento Nacional et exigeait des recrues de la Policía Armada un serment formel d’adhésion. Le serment franquiste disparut juridiquement le 5 juillet 1977, mais cette rupture ne s’accompagna ni d’une épuration générale des personnels ni d’un examen systématique des responsabilités répressives.
1. Définition du périmètre policier
L’expression « police civile » doit être précisée. Au sens strict, elle désigne surtout la police d’enquête en civil:
- le Cuerpo de Investigación y Vigilancia avant 1936;
- le Cuerpo General de Policía, ou CGP, à partir de 1941;
- au sein de celui-ci, les services de renseignement politique communément désignés comme Brigada Político-Social, ou BPS.
Mais cette police travaillait avec une seconde composante, la Policía Armada y de Tráfico, puis Policía Armada, force en uniforme, organisée militairement et chargée du maintien de l’ordre urbain. Les deux corps dépendaient de la Dirección General de Seguridad, la DGS. Les exclure l’un de l’autre empêcherait de comprendre le fonctionnement du dispositif: le CGP identifiait, surveillait, infiltrait et interrogeait; la Policía Armada occupait la rue, dispersait les rassemblements, gardait les bâtiments et procédait aux interventions visibles.
La Brigada Político-Social n’était pas juridiquement un corps autonome. Elle constituait un service spécialisé de la police gouvernementale et recrutait ses agents dans le Cuerpo General de Policía.
2. Juillet 1936: une police divisée, non un corps unanimement insurgé
À la veille de la guerre civile, la police gouvernementale comportait principalement deux ensembles:
- le Cuerpo de Investigación y Vigilancia, police civile d’enquête, de surveillance et de renseignement;
- le Cuerpo de Seguridad y Asalto, force urbaine en uniforme, partiellement militarisée.
La plantilla du Cuerpo de Seguridad y Asalto comptait environ 17 660 hommes en juillet 1936. L’estimation traditionnellement reprise selon laquelle plus de 70 % de ses membres demeurèrent fidèles au gouvernement républicain doit être considérée comme un ordre de grandeur plutôt que comme un décompte définitif. Elle rend néanmoins compte d’un fait solidement établi: les gardes d’assaut ne se rangèrent pas majoritairement derrière les insurgés. Ils contribuèrent à l’échec du coup d’État à Madrid et à Barcelone. À l’inverse, le groupe de Saragosse rejoignit largement la rébellion, tandis que des comportements partagés furent observés à Oviedo, Valladolid, La Corogne et Séville. Alejandro Vargas González, « La Guardia de Asalto. Policía de la República »
La situation du Cuerpo de Investigación y Vigilancia est moins bien quantifiée. Ses fonctionnaires se déterminèrent en fonction de leur localisation, de leur hiérarchie, de leurs convictions et du rapport de forces local. Des policiers demeurèrent au service de la République; d’autres se rallièrent aux autorités militaires ou furent placés sous leur commandement après la prise de leur ville.
Il n’existe donc pas de preuve d’un serment collectif et uniforme prêté par toute la police à Franco en juillet 1936. Le ralliement policier à la rébellion fut local, différencié et progressif. Il faut distinguer:
- les policiers ayant activement préparé ou soutenu le soulèvement;
- ceux qui obéirent aux nouvelles autorités après la victoire locale des insurgés;
- ceux qui furent maintenus après enquête politique;
- les policiers républicains emprisonnés, révoqués, exilés ou exécutés.
Dans la zone républicaine, les forces policières furent regroupées en décembre 1936 dans un nouveau Cuerpo de Seguridad. Cette réorganisation constitue un autre indice de la division institutionnelle produite par la guerre.
3. L’épuration comme premier mécanisme d’appartenance
Dans la zone insurgée, la soumission policière fut d’abord obtenue par la subordination aux autorités militaires et par l’épuration. La loi du 30 janvier 1938 créa un ministère de l’Ordre public chargé de la sécurité, des frontières, de la circulation et de l’inspection des forces. Son organisation fut ensuite absorbée par le ministère de la Gobernación.
Les décisions publiées au Boletín Oficial del Estado montrent que les policiers furent évalués d’après leur conduite envers le Movimiento Nacional. Le 22 mars 1938, plusieurs agents du Cuerpo de Investigación y Vigilancia furent exclus. L’une des décisions invoquait une conduite « antipatriotique » et contraire au Movimiento. D’autres ordres analogues furent publiés au cours de la guerre. BOE du 22 mars 1938
L’épuration ne servait pas uniquement à punir. Elle déterminait qui pouvait désormais être considéré comme policier. Le maintien dans le corps devenait une certification politique négative ou positive: absence d’activité républicaine compromettante, témoignages favorables de collègues, de responsables phalangistes, de militaires, de prêtres ou d’autorités locales, services rendus aux insurgés et comportement pendant la guerre.
L’appartenance au nouvel État précéda ainsi le serment formel. Avant de demander au policier de jurer fidélité, le régime vérifia qu’il était digne de la prêter.
4. La police d’occupation et les services militaires, 1938-1939
La transformation s’effectua également à travers les services de renseignement militaires. Au début de 1939, le Servicio de Información y Policía Militar, ou SIPM, créa des Destacamentos Especiales chargés d’accompagner l’occupation des dernières grandes villes républicaines.
Ces détachements, composés en grande partie de membres locaux de la cinquième colonne et encadrés par des spécialistes du renseignement militaire, furent déployés à Barcelone, Madrid, Valence et Carthagène. Ils recueillirent les dénonciations, saisirent les archives politiques et syndicales, constituèrent des fichiers, infiltrèrent les organisations vaincues, identifièrent les opposants et procédèrent aux premières arrestations et interrogatoires.
Carlos Píriz les définit comme la première police politique franquiste de ces villes. Leur histoire montre que la frontière entre guerre, occupation et répression d’après-guerre fut particulièrement mince. La police politique ne succéda pas simplement aux opérations militaires. Elle en fut l’un des prolongements administratifs. Carlos Píriz, « La primera policía política franquista para las últimas ciudades republicanas »
5. La centralisation de 1939
La loi du 23 septembre 1939 réorganisa la Dirección General de Seguridad. Elle concentra les services d’ordre public sous une direction unique et institua quatre commissariats généraux:
- frontières;
- information;
- ordre public;
- identification.
L’Inspection générale de la Policía Armada y de Tráfico fut également placée dans cette structure. Les gouverneurs civils, représentants politiques du gouvernement dans les provinces, furent intégrés à la chaîne de commandement sécuritaire. Loi du 23 septembre 1939
Cette organisation rompait avec l’idée d’une police professionnellement autonome. Le directeur général, les gouverneurs civils, les chefs supérieurs de police et les commissariats formaient une chaîne verticale. Les informations locales remontaient quotidiennement et les directives politiques descendaient par la même voie.
L’historienne Sara Moreno Tejada caractérise cette structure par l’unité, la centralisation et la hiérarchie. Elle montre que la DGS ne fut pas un organe administratif secondaire, mais l’un des instruments fondamentaux de la répression politique franquiste. Sara Moreno Tejada, « La Dirección General de Seguridad durante el Franquismo »
6. La loi policière de 1941: la fondation juridique de la police franquiste
La loi du 8 mars 1941, publiée le 8 avril, constitue le texte essentiel. Son préambule est exceptionnellement explicite. Il présente la victoire militaire comme l’établissement d’un régime devant corriger les erreurs de l’ancienne organisation libérale et démocratique. Il reproche à la police antérieure son apolitisme et affirme la nécessité d’une surveillance permanente, totale et politiquement orientée.
La loi institua:
- le Cuerpo General de Policía, chargé de l’information, de l’enquête et de la surveillance;
- la Policía Armada y de Tráfico, force permanente de surveillance et de répression;
- leur dépendance envers la Dirección General de Seguridad;
- leur coopération avec la Guardia Civil et la milice du parti unique.
Pour être incorporés dans l’échelle supérieure du CGP, les anciens commissaires devaient présenter les qualités professionnelles et morales requises, mais aussi une « indudable adhesión a la Causa Nacional ». Les agents dont les antécédents politiques n’étaient pas jugés satisfaisants pouvaient être mis à la retraite ou exclus.
Le recrutement de l’échelle subalterne favorisait notamment:
- les officiers provisoires ou de complément;
- les militants de la Falange ayant des mérites de guerre ou politiques;
- les sous-officiers de l’armée;
- les membres de la Policía Armada et de la Guardia Civil.
La Policía Armada fut constituée à partir des personnels déjà épurés du Cuerpo de Seguridad y Asalto, des services routiers et des hommes recrutés après la victoire. Elle reçut une organisation « éminemment militaire », fut soumise au code de justice militaire et placée sous le commandement d’officiers de l’armée. Ses nouvelles recrues devaient avoir servi dans l’armée ou dans les milices du parti.
La loi ne se contentait donc pas de réorganiser les services. Elle définissait une police politiquement engagée, destinée à la « sauvegarde constante du régime ». Loi du 8 mars 1941
Cette source permet une conclusion ferme: à partir de 1941, la police franquiste ne peut pas être décrite comme une administration neutre utilisée occasionnellement par la dictature. La fidélité politique était l’une des conditions juridiques de son recrutement, de son maintien et de son avancement.
7. Le Cuerpo General de Policía et la Brigada Político-Social
Le Cuerpo General de Policía accomplissait aussi des missions ordinaires: enquêtes criminelles, identification, contrôle des étrangers, passeports, surveillance des frontières et police judiciaire. Il serait donc inexact d’assimiler chaque acte du CGP à une opération politique.
Cependant, la défense du régime traversait l’ensemble de son organisation. La Brigada Político-Social fut chargée de la surveillance de l’opposition: communistes, socialistes, anarchistes, syndicalistes clandestins, républicains, nationalistes basques et catalans, étudiants, intellectuels, avocats, prêtres contestataires et, plus tard, membres ou soutiens présumés des organisations armées.
Ses méthodes comprenaient:
- la surveillance des personnes et des locaux;
- l’infiltration des organisations;
- l’utilisation d’indicateurs;
- les perquisitions et arrestations;
- l’interception des communications et de la correspondance;
- la constitution de dossiers politiques;
- l’interrogatoire des détenus;
- la transmission des procédures aux juridictions militaires ou spéciales.
Après la création du Tribunal de Orden Público en 1963, les rapports et interrogatoires policiers alimentèrent régulièrement les procédures engagées devant cette juridiction.
Selon les recherches de Pablo Alcántara Pérez, la police franquiste bénéficia d’abord d’échanges avec les services allemands, notamment après l’accord de coopération policière de 1938 et la visite de Heinrich Himmler en 1940. Dans le contexte de la guerre froide, certains cadres policiers reçurent ensuite des formations ou participèrent à des échanges avec les services américains. Ces évolutions modernisèrent les techniques de renseignement sans démocratiser leur finalité politique. Pablo Alcántara Pérez, « Las garras malheridas del águila gris »
8. Torture et violence policière
La torture n’était pas légalement reconnue comme une prérogative policière. Le droit pénal espagnol interdisait les mauvais traitements et la contrainte. Cette interdiction formelle n’empêcha pas leur utilisation dans les commissariats et les centres d’interrogatoire.
Le rapport publié par Amnesty International en 1975 sur la répression au Pays basque reposait notamment sur des entretiens directs avec quinze victimes et sur des témoignages concordants concernant trente autres cas. La mission considéra que la torture avait été systématiquement employée contre au moins 250 détenus basques durant l’état d’exception en Biscaye et au Guipuscoa. Elle identifia la participation ou la collaboration de la Policía Armada, de la Guardia Civil et de la Brigada Político-Social. Amnesty International, Report on Torture in Spain, 1975
Il faut respecter deux niveaux de responsabilité:
- l’existence institutionnelle de pratiques répressives, permises par la détention politique, le secret des interrogatoires, la faiblesse du contrôle judiciaire et la protection hiérarchique;
- la responsabilité personnelle de l’auteur, du supérieur ou du médecin complice, qui doit être établie par des témoignages, des dossiers, des rapports ou une procédure judiciaire.
L’appartenance au corps ne suffit donc pas à démontrer qu’un agent déterminé a torturé. Elle suffit en revanche à établir qu’il servait une institution légalement chargée de défendre une dictature et soumise à des critères politiques d’admission et de discipline.
9. Le serment et les formes successives de soumission
Il n’exista pas un unique « serment de la police sous Franco ». Il faut distinguer le serment de prise de fonction, l’obligation statutaire d’adhésion, la discipline militaire et les procédures d’épuration.
| Période | Instrument | Nature de la soumission |
|---|---|---|
| 1936-1939 | Obéissance aux autorités insurgées, enquêtes et épurations | Ralliement local, contrôle des antécédents, élimination des policiers républicains |
| 1941 | Loi de réorganisation policière | Adhésion politique requise, rejet de l’apolitisme, recrutement d’anciens combattants et de phalangistes |
| 1958-1961 | Principes du Movimiento et loi 6/1961 | Obligation pour tous les fonctionnaires d’observer loyalement les Principes fondamentaux |
| 1963 | Décret 2184/1963 | Serment de fidélité au chef de l’État, au Movimiento Nacional et aux Lois fondamentales |
| 1975 | Règlement organique de la police | Obligation spécifique pour le CGP; serment explicite pour les élèves de la Policía Armada |
| 5 juillet 1977 | Décret royal 1557/1977 | Remplacement par la loyauté au roi, le respect des droits de la personne et l’observation de la loi |
Le régime général de la fonction publique
La loi 6/1961 obligeait tous les agents de l’administration à observer loyalement les Principes fondamentaux du Movimiento. Toute personne entrant dans la fonction publique devait effectuer une déclaration jurée d’adhésion lors de sa prise de fonction. Loi 6/1961
Le décret 2184/1963 établit ensuite une formule commune. Le fonctionnaire jurait de servir l’Espagne avec une fidélité absolue au chef de l’État et aux principes du Movimiento Nacional. Le texte ne disait pas « Franco » personnellement, mais le chef de l’État était alors Francisco Franco. Décret 2184/1963
Le règlement policier de 1975
Le décret 2038/1975, signé par Franco le 17 juillet et publié le 3 septembre, confirme que cette soumission politique resta en vigueur jusqu’aux derniers mois de la dictature.
Son article 181 obligeait les fonctionnaires du Cuerpo General de Policía à respecter les Principes du Movimiento Nacional et les autres Lois fondamentales du Royaume. L’article 206 qualifiait de faute très grave toute conduite contraire à ces principes.
Pour la Policía Armada, le dispositif était plus explicite encore:
- l’article 385 exigeait des élèves policiers qu’ils jurent leur adhésion aux Principes du Movimiento avant leur formation;
- l’article 496 exigeait une loyauté inébranlable envers ces principes et une ferme adhésion au gouvernement constitué;
- une conduite contraire au Movimiento pouvait conduire à l’exclusion;
- les personnels demeuraient soumis à la discipline et à la justice militaires.
Décret 2038/1975 portant règlement organique de la police
Ainsi, en septembre 1975, moins de trois mois avant la mort de Franco, la fidélité idéologique n’était pas une survivance rhétorique. Elle restait une obligation professionnelle et disciplinaire.
10. De la mort de Franco à juillet 1977: réforme sans épuration
La mort de Franco, le 20 novembre 1975, ne provoqua pas la dissolution de l’appareil policier. Les mêmes corps, les mêmes commissariats, une grande partie des mêmes commandements et des mêmes fichiers continuèrent à fonctionner.
Le 3 mars 1976, à Vitoria-Gasteiz, la Policía Armada lança des gaz lacrymogènes dans l’église Saint-François-d’Assise où se tenait une assemblée ouvrière, puis tira sur les personnes qui en sortaient. Cinq travailleurs moururent et plus d’une centaine de personnes furent blessées. Cet événement montre la persistance des pratiques franquistes de maintien de l’ordre après la disparition physique du dictateur. RTVE, « La masacre de Vitoria que dejó cinco obreros muertos »
En décembre 1976, une réorganisation de la DGS substitua notamment une Comisaría General de Información à l’ancienne nomenclature de l’Investigation sociale. Le changement de nom n’impliquait ni la disparition des archives ni l’éloignement automatique des agents ayant travaillé dans la police politique. Ordre du 6 décembre 1976
Le décret royal du 4 juillet 1977, entré en vigueur le 5 juillet, remplaça le serment franquiste. Les nouveaux titulaires d’une fonction publique devaient désormais jurer ou promettre:
- la loyauté au roi;
- le respect des droits de la personne;
- l’observation stricte de la loi.
Le décret abrogea explicitement la formule de 1963 et toutes les dispositions incompatibles. Il marque donc la fin juridique du serment franquiste dans la fonction publique. Décret royal 1557/1977
Cette rupture formelle ne fut cependant pas accompagnée d’une épuration policière. La loi d’amnistie du 15 octobre 1977 libéra et réhabilita de nombreux opposants, mais ses articles 2 e et 2 f amnistièrent également les infractions que les autorités et agents de l’ordre avaient pu commettre dans la poursuite des actes politiques couverts par la loi, ainsi que les délits commis contre l’exercice des droits des personnes. Loi 46/1977 d’amnistie
Le paradoxe de 1977 est donc net: la formule d’allégeance fut démocratisée avant que les structures, les carrières et les responsabilités du passé aient été examinées.
11. Historiographie
L’histoire de la police franquiste s’est développée tardivement. Plusieurs tendances peuvent être distinguées.
L’histoire institutionnelle
Les premières histoires policières se concentrèrent sur les structures, les uniformes, les catégories, les réorganisations et la professionnalisation. Elles apportent des informations utiles, mais tendent parfois à présenter la police comme une institution permanente traversant les régimes politiques sans transformation fondamentale.
Cette approche devient insuffisante lorsqu’elle réduit la loi de 1941 à une modernisation administrative. Le texte lui-même démontre qu’il s’agissait aussi d’une refondation politique et idéologique.
L’approche structurelle et militariste
Manuel Ballbé a profondément renouvelé l’analyse en inscrivant le franquisme dans une histoire longue de la militarisation de l’ordre public espagnol. Son ouvrage montre que la dictature renforça des traditions antérieures, mais les plaça au service d’un État autoritaire centralisé. Manuel Ballbé, Orden público y militarismo en la España constitucional
Cette approche permet d’éviter deux erreurs: considérer la police franquiste comme une création sans antécédents, ou la réduire à une simple continuité professionnelle dépourvue de rupture politique.
L’histoire de l’occupation et des épurations
Les recherches de Carlos Píriz ont éclairé le passage de la guerre à la police d’occupation, notamment grâce aux archives du SIPM progressivement accessibles depuis les années 2000. Elles montrent le rôle de la cinquième colonne, des fichiers saisis, des dénonciations et du renseignement militaire dans la formation de la police politique.
L’histoire de la DGS et de la police politique
Sara Moreno Tejada a reconstruit l’organisation juridique et administrative de la DGS, tandis que Pablo Alcántara Pérez a étudié plus précisément la Brigada Político-Social, ses agents, ses pratiques, ses réseaux internationaux et son action contre l’opposition.
Les travaux d’Antoni Batista, notamment Brigada Social et La carta. Historia de un comisario franquista, ont également contribué à déplacer l’analyse vers les acteurs, les carrières et les responsabilités personnelles.
L’histoire de la Transition
Les études de Sophie Baby, David Ballester, Víctor Aparicio et Mariano Sánchez Soler ont contesté le récit d’une Transition exclusivement pacifique. Elles mettent en évidence la continuité des personnels et la fréquence des violences policières après 1975. David Ballester recense ainsi 134 victimes mortelles de la violence policière pendant la Transition, dans différentes situations de maintien de l’ordre, de contrôles et de torture. David Ballester, Las otras víctimas
Limites documentaires
Trois difficultés demeurent:
- les chiffres exacts des fidélités et ralliements de juillet 1936 restent incomplets;
- les archives policières nominatives sont dispersées et parfois difficilement accessibles;
- le texte juridique prouve l’obligation d’adhésion, mais le dossier personnel est nécessaire pour établir la formule effectivement prononcée et les actes accomplis par un policier déterminé.
Conclusion
L’intégration de la police dans le franquisme ne peut être ramenée à un serment collectif prêté au moment du soulèvement. En juillet 1936, la police fut divisée, et une part importante des gardes d’assaut défendit la République. La police franquiste fut ensuite construite par l’occupation, l’épuration, la sélection politique et la centralisation.
À partir de 1941, la conclusion institutionnelle est sans ambiguïté. La police fut légalement définie comme un organe politique de défense du régime. L’apolitisme était rejeté, l’adhésion à la Cause nationale conditionnait l’admission, les anciens combattants et militants phalangistes étaient privilégiés, et la Policía Armada recevait une organisation militaire. En 1975 encore, le CGP devait respecter les Principes du Movimiento, tandis que les recrues de la Policía Armada leur prêtaient formellement serment.
Tous les policiers ne furent pas nécessairement des idéologues, des membres de la BPS ou des auteurs de torture. Mais tous les policiers maintenus ou recrutés dans les corps franquistes exercèrent au sein d’une institution dont la fidélité à la dictature constituait une obligation statutaire. La responsabilité pénale demeure individuelle; l’appartenance politique de l’institution, elle, est établie par ses propres textes.
Le 5 juillet 1977 mit fin au serment franquiste. Il ne mit pas fin, au même moment, aux carrières, aux fichiers, aux chaînes de commandement ni aux protections juridiques héritées de la dictature. Les mots de l’allégeance changèrent avant les hommes et les structures.
Bibliographie sélective
- Alcántara Pérez, Pablo, La secreta de Franco. La Brigada Político-Social durante la dictadura, Espasa, 2022.
- Alcántara Pérez, Pablo, « Las garras malheridas del águila gris: la BPS en el final del franquismo », Hispania Nova, 23, 2025, p. 273-291.
- Baby, Sophie, El mito de la Transición pacífica. Violencia y política en España, 1975-1982, Akal, 2018.
- Ballbé, Manuel, Orden público y militarismo en la España constitucional, 1812-1983, Alianza, 1983.
- Ballester, David, Las otras víctimas. La violencia policial durante la Transición, 1975-1982, Prensas de la Universidad de Zaragoza, 2022.
- Batista, Antoni, Brigada Social, Empúries, 1995.
- Batista, Antoni, La carta. Historia de un comisario franquista, Debate, 2010.
- Moreno Tejada, Sara, « La Dirección General de Seguridad durante el Franquismo. Un instrumento clave para la represión política », Ius Fugit, 25, 2022, p. 71-102.
- Píriz, Carlos, « La primera policía política franquista para las últimas ciudades republicanas », Historia y Política, 47, 2022, p. 27-57.
- Vaquero Martínez, Sergio, « Entre la republicanización y la militarización. Las transformaciones de las fuerzas policiales en la Segunda República », Ler História, 70, 2017.
- Vaquero Martínez, Sergio, « En defensa del orden: la cultura profesional de la policía en la Segunda República, 1931-1936 », Ayer, 2024.