La loi des « vagos y maleantes » sous la mafia franquiste
Le grand brigand juge des petits
« Ce que tu fais en infestant la terre entière, je le fais avec un petit navire ; et parce que je le fais avec un petit navire, on m’appelle brigand, tandis que toi, parce que tu le fais avec une grande flotte, on t’appelle empereur. »
Réponse d’un pirate à Alexandre le Grand, rapportée par saint Augustin, La Cité de Dieu, IV, 4.
Le feuilleton a montré une mafia qui volait, bénissait, tuait et transmettait. Il lui restait un dernier masque à essayer, le plus effronté de tous : celui du gardien de l’ordre moral. Car ce régime, qui était lui-même le grand brigandage dont parle Augustin, se fit juge de la dangerosité des autres. Il enferma des mendiants, des vagabonds, des homosexuels, au nom de la défense de la paix sociale, avec l’aplomb du pirate qui, devenu empereur, ferait la police des mers qu’il pille. Cette annexe examine l’instrument de cette imposture, la loi dite des vagos y maleantes, en distinguant ce qu’elle dit de ce qu’elle induit, car c’est dans l’écart entre les deux que loge toute son iniquité.
Il faut d’abord être juste sur son origine, sous peine de prêter à la dictature ce qui ne lui appartient pas. La loi relative aux vagabonds et malfaiteurs fut votée le 4 août 1933 par les Cortes de la Seconde République, et par le consensus de tous les groupes politiques. Populairement, on l’appela la Gandula. Elle visait alors les vagabonds, les nomades, les proxénètes, et elle ne mentionnait pas l’homosexualité. Mais il serait malhonnête de la disculper entièrement, car son vice était déjà dans sa structure. Ce n’était pas une loi pénale qui punissait des actes. C’était une loi préventive, prédélictuelle, qui prétendait empêcher le crime avant qu’il ne fût commis. Elle n’infligeait donc pas des peines, mais des « mesures de sûreté » : on retenait, contrôlait, éloignait des individus jugés dangereux, non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, et cela jusqu’à ce que l’autorité décidât que leur dangerosité avait cessé. Des juristes de la République elle-même en avaient dénoncé le danger. Une loi qui punit un état, et non un acte, met la liberté de chacun à la merci d’une définition.
Cette structure viciée, le franquisme n’eut qu’à la saisir pour en faire une arme. La loi de 1933 fut l’une des rares lois républicaines que le régime n’abrogea pas. Il fit mieux : il la perfectionna. La réforme du 15 juillet 1954 modifia les articles 2 et 6 pour y introduire une figure nouvelle, l’état dangereux d’homosexualité. Le texte range désormais, dans une même phrase, « les homosexuels, les souteneurs et les proxénètes, les mendiants professionnels et ceux qui vivent de la mendicité d’autrui ». L’exposé des motifs justifiait cet ajout en expliquant que ces hommes offensaient la saine morale du pays et le patrimoine des bonnes mœurs. On voit le glissement, et il est vertigineux : d’une loi contre des comportements, on passe à une loi contre des personnes, coupables non d’un tort causé à autrui, mais d’une manière d’être.
Voilà pour ce que la loi dit. Reste ce qu’elle induit, et c’est là que l’internement montre son vrai visage. L’article 6 prévoyait, pour ceux qu’il désignait, une série de mesures à subir successivement. La première était l’internement dans un établissement de travail ou une colonie agricole. Pour les homosexuels, le texte ajoutait une cruauté supplémentaire : ils devaient être enfermés dans des institutions spéciales, et, dans tous les cas, en séparation absolue des autres. Puis venaient l’interdiction de résider en tel lieu et la soumission à surveillance. On entrait ainsi dans un tunnel dont la sortie ne dépendait pas de soi, puisque l’on n’était pas condamné pour un délit borné dans le temps, mais retenu pour une dangerosité que seul le pouvoir pouvait déclarer éteinte. Ces institutions spéciales portèrent des noms de lieux, comme la colonie pénitentiaire de Tefía, à Fuerteventura, où furent envoyés des homosexuels. D’autres appelèrent ces établissements, sans euphémisme, des camps de concentration.
Sur ceux qui y furent enfermés, la règle de ce feuilleton commande la sobriété, et je m’y tiens sans réserve. Les critères de la loi étaient indéterminés, subjectifs, à peine définis, et ils remettaient donc le sort des plus faibles entre les mains de l’autorité : les sans-abri, les malades mentaux, les alcooliques, les mendiants, tous ceux qui pouvaient le moins se défendre, et les homosexuels, coupables d’exister. Ils ne furent pas jugés pour un crime. Ils furent internés pour ce qu’ils étaient, ou pour ce que la société rejetait en eux. Des milliers d’hommes passèrent par ce système au nom d’une morale que brandissait le régime le plus immoral de leur siècle. Sur leurs vies brisées, il n’y a pas de trait d’esprit à faire, seulement une dette à reconnaître.
Le mordant, lui, va tout entier à l’auteur de la loi, et c’est ici que le pirate d’Alexandre reprend la parole. Le mendiant fut déclaré dangereux, non le ministre qui organisait la faim des années quarante. L’homosexuel fut déclaré dangereux, non le clan qui pillait la nation. Le vagabond fut déclaré dangereux, non l’État qui expropriait, confisquait et fusillait. Celui qui n’avait qu’un petit navire, sa misère ou sa différence, fut appelé malfaiteur ; celui qui avait la grande flotte, l’armée, la police et les tribunaux, fut appelé Caudillo et gardien de la cité. La loi des vagos y maleantes est la preuve écrite que, dans cette maison, la dangerosité était un titre que le grand brigand décernait aux petits, pour se donner à lui-même des airs de sheriff.
Et, comme tout le reste, cela dura. La loi de 1954 fut relayée en 1970 par la loi de Dangerosité et de Réhabilitation sociale, qui poursuivit la même persécution. Il fallut attendre la fin des années soixante-dix pour que les homosexuels en sortissent, et bien plus longtemps encore pour que l’État reconnût, du bout des lèvres, le tort fait à ceux qu’il avait enfermés. L’impunité, ici aussi, fut la règle, et la réparation, l’exception tardive.
Cette annexe n’ajoute pas un parrain de plus à la galerie. Elle éclaire une pièce que le récit du butin et du sang laissait dans l’ombre : le moment où la mafia se fait vertueuse, où le voleur d’échelle nationale se pose en juge des mœurs de sa victime. C’est peut-être là son mensonge le plus achevé. Voler, on l’a vu, elle savait. Tuer aussi. Mais prétendre, en plus, incarner l’ordre moral contre les faibles qu’elle écrasait, il fallait, pour cela, l’aplomb tranquille du pirate devenu empereur.
Sources
Établi
- Ley de Vagos y Maleantes votée le 4 août 1933 par la Seconde République (par consensus), dite « la Gandula » ; visait vagabonds, nomades, proxénètes ; ne mentionnait pas l’homosexualité. Loi non pénale mais prédélictuelle : « mesures de sûreté » (internement, éloignement, surveillance) contre des « états dangereux », non des actes.
- Réforme franquiste du 15 juillet 1954 (BOE nᵒ 198 du 17 juillet 1954), modifiant les articles 2 et 6 : introduction de l’« état dangereux d’homosexualité » ; texte de l’article 6 (internement en établissement de travail ou colonie agricole ; pour les homosexuels, « institutions spéciales » en « séparation absolue » ; interdiction de résidence ; surveillance) ; exposé des motifs invoquant la « saine morale » et le « patrimoine des bonnes mœurs ».
- Mesures appliquées successivement ; internement de durée non fixée par un délit, dépendant de la « dangerosité » déclarée. Critères « indéterminés, subjectifs ». Établissements dont la Colonia Agrícola Penitenciaria de Tefía (Fuerteventura) pour homosexuels ; désignés par certains comme « camps de concentration ».
- Relais par la Ley de Peligrosidad y Rehabilitación Social du 4 août 1970 ; sortie des homosexuels du dispositif à la fin des années 1970 ; reconnaissance et réparation tardives.
Source : Wikipedia (es), « Ley de vagos y maleantes » ; Revista de Historia, « Cuando la homosexualidad se convirtió en delito » (2021) ; elDiario.es / Canarias Ahora, « Los homosexuales durante el franquismo : vagos, maleantes y peligrosos » (17 mai 2016) ; El Obrero, « Textos históricos… la modificación de 1954 » ; Ediciones Universidad de Salamanca, « El infierno penal… Colonia Agrícola Penitenciaria de Tefía » (2022) ; Archivo Histórico Provincial de Málaga, fiche « Ley de Vagos y Maleantes ».
À consolider
- Nombre total de personnes internées au titre de cette loi, et part des homosexuels (estimations diverses, souvent citées autour de quelques milliers sous le franquisme) : à chiffrer sur sources primaires (dossiers des juges spéciaux, archives pénitentiaires).
- Liste et localisation exactes des « institutions spéciales » (Tefía, puis Huelva et Badajoz sous la loi de 1970) : à préciser.
- Dates précises de dépénalisation (retrait des homosexuels du dispositif, 1979) et d’abrogation définitive (1995) : à vérifier au BOE.
Registre
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Sobriété absolue sur les internés (homosexuels, pauvres, malades, marginaux), victimes d’une persécution d’État ; ne jamais reprendre à son compte le vocabulaire dégradant de la loi, sauf pour le citer et le dénoncer. Mordant réservé au législateur et au régime. L’annexe illustre le retournement du pirate d’Alexandre : la dangerosité imputée aux petits par le grand brigand lui-même.