Fascicule N° III – L’Église catholique en Espagne avant 1936
Biens, influence sociale et politique, soutiens financiers et idéologiques
On a longtemps présenté l’Église d’Espagne comme une puissance de l’âme, étrangère aux comptes et aux cadastres, occupée du ciel pendant que d’autres se partageaient la terre. C’est une fable commode. Elle ne régnait pas seulement sur les âmes, elle régnait sur les écoles, les mariages, les naissances, les enterrements, les consciences et les peurs.
Le siècle libéral lui avait pourtant arraché ses grands domaines. Les désamortisations du XIXᵉ siècle avaient vendu aux enchères ses terres, qui passèrent à la bourgeoisie et à la noblesse. L’Église cessa alors d’être le premier propriétaire foncier du pays. Mais elle possédait mieux qu’un cadastre : le droit de dire le bien et le mal, de bénir l’ordre et de maudire la révolte, de placer Dieu du côté des fusils.
Car la vraie richesse d’une Église qui a perdu ses terres n’est pas dans ses coffres, elle est dans son emprise. Une oliveraie se confisque, une conscience non. Elle tenait l’école où l’enfant apprenait à obéir, la chaire d’où l’on désignait l’ennemi, la presse qui changeait la peur en doctrine, le confessionnal qui faisait du pauvre un coupable, et l’autel d’où l’on bénirait bientôt la main qui tire.
Voilà l’objet de ce fascicule. Non pas dresser l’inventaire d’un trésor, mais mesurer une emprise, et montrer comment cette emprise, en juillet 1936, se rangea du côté des casernes.
1. Un pilier historique
L’Église catholique fut, des siècles durant, l’institution centralisatrice de la société espagnole, soudée à la Couronne depuis les Rois Catholiques, puis sous les Habsbourg et les Bourbons, et raffermie après le concile de Trente. Le Concordat de 1851, signé entre Isabelle II et Pie IX, lui rendit la haute main sur l’éducation, le mariage et la censure, après les premières lois libérales.
La Restauration scella cette alliance. La Constitution de 1876 fit du catholicisme la religion de l’État, qui finançait le clergé par le budget du culte et du clergé, protégeait les biens ecclésiastiques et garantissait l’enseignement religieux. L’Église retrouvait ainsi, sous la monarchie d’Alphonse XII puis d’Alphonse XIII, un statut privilégié que la brève Première République de 1873 avait un instant menacé.
2. Une puissance qui n’est plus foncière
Il faut ici dissiper une légende, car elle se retourne vite contre qui l’emploie. En 1931, l’Église n’était plus le grand propriétaire terrien qu’elle avait été. Les désamortisations de Mendizábal, en 1836, et de Madoz, en 1855, avaient nationalisé puis vendu ses domaines, qui enrichirent la bourgeoisie et la noblesse acheteuses. Les latifundia d’Andalousie et d’Estrémadure, en 1931, appartenaient à ces familles laïques, pas aux diocèses. L’État reconnaissait d’ailleurs la dotation du culte et du clergé comme une indemnité de ces désamortisations.
La puissance économique de l’Église s’était donc déplacée. Elle tenait désormais à son patrimoine urbain et monumental, cathédrales, monastères, séminaires, couvents, écoles et hôpitaux, dont l’Escurial, monastère royal confié aux augustins, à un trésor artistique considérable, à des rentes, à des legs, et à des placements liés à la finance conservatrice. Surtout, elle tenait à la dotation versée par l’État. En 1930, ce budget du culte et du clergé avoisinait soixante à soixante-dix millions de pesetas, de l’ordre de deux pour cent du budget de l’État, loin des proportions qu’on lui prête parfois. C’était assez pour entretenir un clergé nombreux, pas pour faire de l’Église une banque foncière.
Sa force matérielle réelle se logeait moins dans la terre que dans l’alliance avec ceux qui la possédaient. La grande noblesse terrienne, ducs d’Albe, de l’Infantado, marquis de Comillas, et la haute bourgeoisie financière soutenaient à la fois l’Église et les partis de droite. C’est ce réseau, plus que des hectares ecclésiastiques, qui faisait le poids économique du catholicisme espagnol.
3. Le vrai pouvoir : les consciences
L’emprise se mesurait à l’école, à la presse et aux mœurs.
Éducation. L’Église gardait un rôle majeur dans l’enseignement, surtout dans les campagnes et dans le secondaire, et l’instruction religieuse demeura obligatoire dans les écoles publiques jusqu’en 1931. Les chiffres précis de sa part dans le primaire, souvent gonflés, sont à manier avec prudence, l’enseignement public en assurant l’essentiel, mais sa présence éducative restait considérable, et plusieurs universités, Salamanque au premier rang, subissaient une forte influence cléricale.
Presse et censure. Le catholicisme disposait d’une presse puissante, dont le grand quotidien El Debate, fondé en 1910 par Ángel Herrera Oria, et plus tard Ya, lancé en 1935. À travers l’Index et la pression sur l’État, l’Église combattait les idées jugées subversives, libéralisme, socialisme, laïcisme.
Contrôle moral. Elle réglait la vie quotidienne, interdisait le divorce jusqu’à la loi de 1932, condamnait la contraception, imposait le mariage religieux. Elle confiait l’éducation des filles aux congrégations et exaltait le rôle de mère au foyer. Elle structurait le calendrier social, Semaines saintes, fêtes patronales, pèlerinages, confréries andalouses. Et par la charité, hôpitaux, orphelinats, soupes populaires souvent financés par l’aristocratie, elle reliait l’assistance des pauvres à leur soumission.
4. Un acteur politique du conservatisme
Cette emprise se traduisait en politique sans détour.
Sous la Restauration, l’Église fut un pilier de la monarchie bourbonienne, qu’elle légitimait contre le républicanisme, et ses fidèles peuplaient le Parti conservateur. Sous la dictature de Primo de Rivera, de 1923 à 1930, elle soutint un régime qui rétablissait l’ordre moral, censurait la presse anticléricale et favorisait l’enseignement religieux, en échange de la répression des mouvements ouvriers.
L’arrivée de la Deuxième République, en 1931, fit d’elle une force d’opposition frontale. La Constitution de 1931 séparait l’Église et l’État, supprimait progressivement le budget du culte et laïcisait l’enseignement. La réforme agraire menaçait ce qui lui restait de terres. La loi sur le divorce de 1932 fut reçue comme une agression contre la famille chrétienne. La loi sur les confessions et les congrégations de 1933 interdit aux ordres religieux d’enseigner, fermant ou transférant un grand nombre d’écoles confessionnelles.
Contre cette République, l’Église trouva ses relais politiques. La CEDA de Gil Robles, avocat catholique, devint la principale force de la droite parlementaire. La Phalange, fondée en 1933 par José Antonio Primo de Rivera, fils du dictateur, parti fasciste à coloration national-catholique, prônait un État corporatiste. Et du haut des chaires, le clergé appelait à voter contre la gauche. Nommé archevêque de Tolède et primat d’Espagne en 1933, le cardinal Isidro Gomá devint la voix de ce combat. Il résumera plus tard son projet par l’idée d’une restauration totalitaire de la vie chrétienne.
5. L’Église et la montée des tensions (1931-1936)
La violence anticléricale fut réelle, et ce fascicule ne la dissimule pas. En mai 1931, une vague d’incendies ravagea autour d’une centaine d’églises et de couvents, à Madrid, Málaga, Valence et ailleurs. En octobre 1934, lors de la révolution des Asturies, des insurgés s’en prirent à des édifices religieux et tuèrent environ trente-quatre membres du clergé, premier précédent de la persécution qui suivra. La répression de ce soulèvement, on l’a vu au Fascicule II, fut menée par l’armée d’Afrique avec une brutalité coloniale.
Mais il faut tenir les deux bouts. Avant le coup d’État de juillet 1936, les meurtres de prêtres restèrent rares, l’épisode asturien excepté. Le massacre du clergé, près de sept mille religieux tués, appartient à la guerre elle-même, à partir de l’été 1936, et non aux années républicaines. Antidater cette persécution serait une faute, car c’est précisément le soulèvement qui ouvrit le cycle des tueries.
Face aux réformes, une partie du clergé se radicalisa, dénonçant du haut de la chaire les ennemis de Dieu et appelant à la reconquête de l’ordre catholique. L’Église, dans sa majorité, lia son sort à la CEDA puis à la Phalange, qui promettaient de restaurer cet ordre.
6. Le soutien au soulèvement (1936)
Quand les généraux se soulevèrent, l’Église choisit son camp, et vite.
Dans les zones aussitôt tombées aux mains des rebelles, la hiérarchie bénit la répression. Le 11 août 1936, l’archevêque de Saragosse, Rigoberto Doménech, justifiait la violence au motif qu’elle ne se faisait pas au service de l’anarchie, mais au bénéfice de l’ordre, de la patrie et de la religion. Loin d’être une victime, il fut l’un des soutiens les plus nets du soulèvement.
La langue de la croisade s’imposa dès ce mois d’août. Trois prélats appliquèrent explicitement cette catégorie à la guerre avant la fin du mois, Marcelino Olaechea, évêque de Pampelune, le 23, Doménech à Saragosse le 26, et Tomás Muniz Pablos, archevêque de Saint-Jacques, le 31. Le national-catholicisme se forgeait là, à la semaine près.
Le geste collectif vint un an plus tard. La Lettre collective de l’épiscopat espagnol, du 1ᵉʳ juillet 1937, signée par le cardinal Gomá et la quasi-totalité des évêques, donna au soulèvement la caution publique de l’Église, présenté comme une défense de la civilisation chrétienne. À cette légitimation idéologique s’ajoutèrent un soutien matériel, dons et collectes au profit des milices, et l’encouragement des fidèles à s’enrôler. Le Vatican, d’abord prudent, accompagna ce mouvement à distance avant de reconnaître Franco, sans qu’il faille pour autant lui prêter des gestes qui n’ont pas eu lieu.
Tout le clergé ne suivit pas. Le clergé basque, dans sa majorité, refusa d’assimiler le soulèvement à une croisade, et le paya d’une répression féroce de la part des vainqueurs. Cette dissidence rappelle que le ralliement de l’Église fut un choix, non une fatalité.
7. Bilan à la veille de 1936
| Aspect | Situation en 1936 |
|---|---|
| Biens | Plus de grande propriété foncière depuis les désamortisations ; patrimoine urbain, monumental, artistique, rentes et placements |
| Financement public | Dotation du culte et du clergé en voie de suppression sous la République, environ 60-70 M de pesetas en 1930 |
| Influence sociale | Affaiblie dans les villes par la laïcisation, encore forte dans les campagnes |
| Influence politique | Alliée clé de la droite, CEDA, Phalange, monarchistes, et de l’armée rebelle |
| Soutiens | Réseaux de dons, aristocratie terrienne et bourgeoisie financière |
| Rôle dans le coup d’État | Caution idéologique, soutien matériel, bénédiction de la répression |
8. Repères chiffrés
- Clergé séculier : autour de 35 000 prêtres en 1931, soit environ un pour 700 habitants.
- Religieux et religieuses : plusieurs dizaines de milliers, les décomptes variant fortement.
- Églises et chapelles : de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers.
- Budget du culte et du clergé en 1930 : environ 60 à 70 millions de pesetas, près de deux pour cent du budget de l’État.
- Propriété foncière : l’Église n’est plus un grand propriétaire agricole après les désamortisations, contrairement à une idée répandue.
- Pratique religieuse : élevée dans les campagnes, plus faible dans les grandes villes, sans qu’on dispose de mesures fiables.
Clausule
L’Église d’Espagne ne fut pas seulement une victime de la guerre. Elle en fut une partie. Des prêtres tombèrent, des couvents brûlèrent, et nul honnête homme ne s’en réjouit, l’exergue de ce livre l’a dit. Mais une institution qui bénit les pelotons, qui appelle croisade un coup d’État et défense de la civilisation une dictature naissante, n’est plus seulement objet d’histoire, elle en devient acteur.
Quand la croix bénit le fusil, elle cesse d’être tout à fait une croix. Ce fascicule ne juge pas la foi, qui ne se met pas en accusation. Il juge une institution qui, en 1936, choisit un camp. Et ce camp tira.
Repères bibliographiques conseillés
- Julián Casanova, La Iglesia de Franco, Crítica, 2001.
- Julián Casanova, The Spanish Republic and Civil War, Cambridge University Press, 2010.
- Frances Lannon, Privilege, Persecution, and Prophecy : The Catholic Church in Spain, 1875-1975, Oxford University Press, 1987.
- Hilari Raguer, La pólvora y el incienso. La Iglesia y la Guerra Civil española, Península, 2001.
- Stanley G. Payne, Spanish Catholicism : An Historical Overview, University of Wisconsin Press, 1984.
- Sur les désamortisations, consulter les études classiques de Francisco Tomás y Valiente et de Germán Rueda.