Le franquisme, totalitarisme national-catholique
Punir les vaincus, refaire les consciences, confisquer l’avenir
« Un régime autoritaire exige que l’on obéisse. Le franquisme exigeait encore que l’on se repente, que l’on se convertisse et que l’on transmette la version du vainqueur. »
Le franquisme ne fut pas seulement une dictature militaire interdisant les partis, censurant la presse et emprisonnant ses adversaires. Il prétendit reconstruire la société espagnole tout entière : réorganiser le travail, purifier l’administration, soumettre l’école, restaurer la hiérarchie familiale, discipliner les femmes, effacer les langues des peuples et confisquer leurs cultures, pathologiser l’opposition, rééduquer les prisonniers, retirer leurs enfants aux vaincus et décider quelle mémoire aurait le droit de survivre.
C’est en ce sens précis que le mot totalitaire est historiquement défendable. Il ne désigne pas une identité de structures avec le IIIᵉ Reich ou l’Union soviétique, que le régime espagnol ne reproduisit jamais, mais une ambition : celle de ne reconnaître aucun dehors à son pouvoir, ni dans la politique, ni dans le travail, ni dans la famille, ni dans la foi, ni dans la conscience, ni dans la filiation. Là se tient la différence avec une dictature ordinaire, qui se satisfait de sujets soumis et silencieux et laisse en paix les régions que le franquisme, lui, prétendit annexer : la croyance intime, la mémoire des familles, l’identité des enfants, le deuil des morts. Il ne réclamait pas la seule obéissance, il exigeait la conversion. Et parce que ce critère est celui de l’intention, non de la mobilisation permanente, il n’implique pas que le régime ait gardé quarante ans la même ferveur. On verra qu’après 1945 il atténua sa liturgie fasciste et s’institutionnalisa sous des formes plus souples, sans jamais renoncer à l’ambition qui le définit : ne laisser à la société aucun territoire soustrait à son ordre.
La qualification reste discutée depuis les travaux de Juan J. Linz, qui fit du franquisme le modèle même du régime autoritaire à pluralisme limité. Les historiens du fascisme et du premier franquisme lui ont opposé que cette catégorie sous-estime l’ambition de refondation intégrale portée par la dictature pendant la guerre et l’immédiat après-guerre.1
I. Un État qui se déclarait lui-même totalitaire
Il n’est pas nécessaire de prêter au franquisme une ambition qu’il aurait dissimulée. Le régime l’écrivait. Dans le préambule du Fuero del Trabajo du 9 mars 1938, le nouvel État se définissait comme un « instrument totalitaire au service de l’intégrité de la patrie ». Le même texte associait cette prétention à la tradition catholique, au syndicalisme vertical, au rejet du libéralisme et du marxisme, et à une révolution menée dans un esprit à la fois militaire et religieux.2
Cette autodéfinition importe. Le régime ne se présentait pas comme une administration provisoire chargée de rétablir le calme après une guerre. Il annonçait une refondation. Il ne voulait pas seulement changer le gouvernement : il entendait changer l’Espagnol. Le décret d’unification d’avril 1937 plaça la Phalange, les carlistes et les autres forces du camp insurgé dans une organisation unique soumise à Franco ; la loi de presse de 1938 confia à l’État la surveillance de la presse, la désignation de ses dirigeants et la censure préalable.3
Le pluralisme ne fut pas suspendu en attendant des jours meilleurs. Il fut déclaré contraire à l’unité nationale. Les différentes « familles » du régime, armée, Phalange, monarchistes, carlistes, hiérarchie ecclésiastique, puis technocrates, pouvaient se disputer les ministères et les faveurs. Elles ne pouvaient contester la dictature, l’unité catholique de l’Espagne ni l’autorité de Franco. Ce pluralisme interne n’était pas la liberté. C’était la distribution des fonctions à l’intérieur d’un même ordre fermé.
II. Faire de la fidélité républicaine un crime rétroactif
Le caractère totalitaire du régime apparaît d’abord dans la manière dont il transforma la légalité. La loi de Responsabilités politiques du 9 février 1939 ne se contentait pas de punir des crimes définis à l’avance. Elle rendait coupables ceux qui avaient soutenu la République, appartenu aux organisations du Front populaire ou résisté au soulèvement militaire. Elle appliquait rétroactivement la justice du vainqueur à des conduites qui avaient été légales sous le gouvernement constitutionnel. Les partis et organisations interdits perdaient leurs droits et leurs biens, transférés à l’État.4
Le renversement juridique était parfait : ceux qui avaient obéi au gouvernement légal furent poursuivis pour rébellion, tandis que les militaires qui s’étaient soulevés devenaient les gardiens de la loi. La loi du 1ᵉʳ mars 1940 sur la répression de la franc-maçonnerie et du communisme poursuivit cette entreprise. Elle ne visait pas seulement des actes violents ou clandestins ; elle pénalisait des appartenances, des convictions, des relations et des univers intellectuels définis comme ennemis de l’Espagne.5
La justice ne jugeait plus seulement ce qu’un individu avait fait. Elle jugeait ce qu’il était supposé penser. La répression réécrivait le passé, punissait les fidélités anciennes et étendait la sanction aux biens, aux professions et aux familles. Une dictature ordinaire veut des sujets silencieux. Le franquisme exigeait davantage : que le vaincu reconnaisse que sa fidélité à la République avait toujours été une faute.
III. Le système concentrationnaire : classer, exploiter, rééduquer
L’Espagne franquiste se dota dès la guerre d’un véritable système concentrationnaire. Les recherches de Javier Rodrigo recensent plus de 180 camps, dont 104 permanents. Ils fonctionnèrent de 1936 à 1947 sous le contrôle de l’armée franquiste et firent passer près d’un demi-million d’Espagnols et d’Européens par un univers d’internement, de classement, de travail forcé et de rééducation.6
Ces camps ne doivent pas être confondus avec les centres d’extermination nazis. Leur fonction dominante n’était pas l’assassinat industriel immédiat. Ils appartenaient toutefois pleinement à la famille fasciste des institutions de purification sociale : séparer les individus jugés récupérables des « irrécupérables », identifier les responsabilités politiques, humilier les vaincus, fournir une main-d’œuvre contrainte et réintégrer certains survivants à condition qu’ils renient leur passé.
La redención de penas por el trabajo transforma le travail forcé en expiation. Le prisonnier n’était pas seulement contraint de travailler : il devait être présenté comme rachetant par son labeur une faute politique devenue faute morale. Le Patronat central créé en octobre 1938 associait administration pénitentiaire, propagande et représentation religieuse. Le corps du vaincu reconstruisait l’État qui l’avait condamné, tandis que le régime appelait rédemption ce qui demeurait une contrainte.7
IV. Une psychiatrie pour diagnostiquer les « rouges »
Le totalitarisme franquiste eut également sa science. Le psychiatre militaire Antonio Vallejo-Nájera dirigea pendant la guerre les services psychiatriques de l’armée insurgée. En août 1938, Franco autorisa la création d’un cabinet de recherches psychologiques lié au système des camps. Des membres des Brigades internationales et des femmes républicaines emprisonnées furent soumis à des examens destinés à rechercher les prétendues « racines biopsychiques du marxisme ».8
L’objectif n’était pas de comprendre une conviction politique. Il était de la transformer en symptôme. Le « rouge » pouvait alors être décrit comme mentalement inférieur, moralement dégénéré, dominé par le ressentiment ou porteur d’une contamination sociale. Les femmes engagées dans le camp républicain furent en outre soumises à une pathologisation explicitement misogyne : leur autonomie politique était interprétée comme déséquilibre, perversion ou instinct sexuel débridé.
Cette psychiatrie ne découvrit évidemment aucun « gène rouge ». Elle donna au préjugé politique le costume de la science. Le républicain ne devait plus être considéré comme un adversaire avec lequel une société aurait à discuter. Il devenait un malade, un dégénéré ou un danger pour le corps national. Or on ne débat pas avec une maladie : on l’isole, on l’empêche de se transmettre, on la traite ou on l’élimine. La blouse blanche venait seconder l’uniforme et la soutane.
V. Retirer les enfants aux vaincus
Cette pathologisation eut des conséquences particulièrement graves pour les enfants des familles républicaines. Une ordonnance du 30 mars 1940 disposait que les enfants pouvaient demeurer avec leur mère emprisonnée jusqu’à l’âge de trois ans. Passé cet âge, les Juntas provinciales de Protección a la Infancia devaient les prendre en charge lorsque les proches étaient jugés incapables de les nourrir et de les éduquer.9
Le vocabulaire paraissait charitable. Le pouvoir accordé à l’État était immense. Les familles des vaincus avaient souvent été elles-mêmes plongées dans la misère par l’exécution ou l’emprisonnement d’un parent, la confiscation des biens, l’épuration professionnelle ou l’interdiction de travailler. Le régime créait ainsi les conditions de la pauvreté, puis invoquait cette pauvreté pour décider de la capacité éducative des familles.
La loi du 4 décembre 1941 facilita en outre l’inscription à l’état civil des enfants dits « rapatriés et abandonnés » selon une procédure dérogatoire, faisant intervenir les juges des mineurs et les tribunaux tutélaires. Dans un contexte de familles dispersées, exécutées, emprisonnées ou exilées, ce dispositif créait les conditions administratives d’une rupture de filiation et, dans certains cas, d’un changement d’identité.10
Les recherches de Peter Anderson montrent que la politique franquiste de protection de l’enfance et les institutions catholiques purent soustraire des enfants aux familles ouvrières, laïques ou républicaines, considérées comme moralement inaptes à les élever. Les placements ne visaient pas seulement à nourrir ou à instruire. Ils pouvaient conduire les enfants à mépriser les convictions de leurs parents et à adopter le récit du vainqueur.11
Retirer un enfant, changer son milieu, effacer ou brouiller sa filiation, lui enseigner que ses parents étaient criminels ou malades, c’était interrompre la mémoire républicaine à la source. Le totalitarisme ne voulait pas seulement que les parents se taisent. Il voulait que les enfants ne sachent plus pourquoi.
VI. Le travail, la famille, les femmes, l’école et la conscience
Le franquisme prétendit encadrer l’ensemble de l’existence sociale. Le travailleur fut intégré au syndicat vertical, où employeurs et salariés étaient réunis sous la direction suprême de l’État. La lutte des classes était abolie par décret. Les syndicats indépendants et la grève disparaissaient. Le conflit social ne devait plus être résolu par la négociation libre, mais absorbé par une organisation hiérarchique contrôlée par le régime.12
La famille fut proclamée cellule naturelle de la société selon un modèle patriarcal précis. Les femmes furent renvoyées vers la maternité, l’obéissance conjugale et le service du foyer. La citoyenne autonome de la République devait céder la place à l’épouse, à la mère et à l’éducatrice des futurs sujets du régime. La législation, l’enseignement et les organisations féminines franquistes travaillèrent à rendre cette assignation sociale durable.13
L’école redevint un instrument de confessionnalisation et de nationalisation. L’épuration du corps enseignant élimina les maîtres et professeurs jugés incompatibles avec le nouvel État. L’histoire, la religion, la langue et la morale devaient produire une mémoire unique. La presse, placée sous la tutelle administrative, ne devait pas informer librement, mais servir l’État et le Mouvement.14
L’Église ne demeura pas un simple soutien extérieur. Elle participa à la définition de l’Espagne légitime : catholique, centralisée, patriarcale, disciplinée, hostile au libéralisme, au socialisme et à la laïcité. Le régime tenait le fusil, la police et la prison. L’Église pouvait tenir l’école, le mariage, la faute, le pardon et la conscience. Le fascisme fournissait les méthodes de mobilisation et d’élimination. Le national-catholicisme donnait à l’ordre la prétention de l’éternité.
VII. Effacer les peuples : la langue, le nom, le chant
Le franquisme ne s’arrêta pas aux corps, aux lois et aux consciences. Il voulut atteindre ce qu’une dictature ordinaire laisse presque toujours en paix : la langue qu’un peuple parle, le nom qu’il donne à ses enfants, les chants où il se reconnaît. C’est peut-être là que son ambition totale se lit le plus clairement, car rien n’obligeait un pouvoir soucieux du seul ordre public à décider de la langue des berceaux. Le régime, lui, le décida.
L’Espagne qu’il entendait refonder était une et castillane. Il proclama vouloir une nation à une seule langue, le castillan, et à une seule « personnalité », l’espagnole, reléguant le basque, le catalan, le galicien et les autres langues au rang de parlers domestiques, tolérés dans l’intimité et bannis de tout ce qui fait une culture publique.15
Cette volonté se traduisit en mesures précises. Une ordonnance du 18 mai 1938 interdit d’inscrire au registre civil tout prénom qui ne fût pas en castillan, frappant d’abord l’euskera et le catalan, et poussant l’effacement jusque dans l’état civil des nouveau-nés.16 Ramón Serrano Suñer, ministre de l’Intérieur, posa la doctrine sans détour au tournant de 1939 : si le catalan était un vecteur de séparatisme, on le combattrait.17 Suivirent l’exclusion du basque et du catalan des enseignes et de la signalétique, leur bannissement des tribunaux, des commerces et des administrations, l’obligation faite aux services publics de ne répondre qu’en castillan, l’épuration des maîtres qui enseignaient dans ces langues et la censure de l’édition non castillane. Les slogans du temps disaient la visée mieux qu’aucun commentaire : « Hable la lengua del Imperio », « Si eres español, habla español ».
Il faut nommer cette répression avec justesse. Parler basque ou catalan dans l’intimité d’une cuisine n’envoyait pas, en soi, au cachot. Ce qui était traqué, c’était l’usage public, l’école, l’imprimé, l’affiche, et surtout la culture nationale organisée. Là, la menace était réelle et lourde : amendes, humiliation publique (on rasait la tête des femmes), prison, et, pour les militants basques et catalans, les mêmes pelotons que pour les autres vaincus. Le régime ne punissait pas un son sorti de la gorge. Il punissait qu’un peuple prétende exister comme peuple.
Le flamenco : confisquer plutôt qu’interdire
On dit parfois que le régime interdit le cante jondo. C’est une erreur, et l’erreur affaiblit la démonstration, car le franquisme fit à l’égard du flamenco exactement l’inverse d’une interdiction, et cet inverse est plus révélateur encore. Il se l’appropria. Il transforma le chant profond d’un peuple méprisé, le peuple gitan, en folklore national de vitrine, emblème touristique de l’« Spain is different » promu jusque par la Sección Femenina de la Phalange, vidé de sa charge de douleur et de révolte.18 Le quejío qui disait la faim et la persécution devint numéro pittoresque pour visiteurs étrangers.
Le flamenco authentique, celui qui gardait mémoire et colère, passa à la clandestinité. Des cantaores liés à la République furent réduits au silence, contraints à l’exil, emprisonnés ou fusillés. Et le plus grand héraut du cante jondo, Federico García Lorca, qui avait organisé avec Manuel de Falla le Concours de 1922 pour en sauver la dignité, fut assassiné par les franquistes dès août 1936, son œuvre ensuite mutilée par la censure.19
Le geste est plus totalitaire que l’interdiction. Interdire une culture, c’est encore la reconnaître comme adverse. La confisquer, la momifier, décider à sa place ce qu’elle a le droit de signifier, c’est lui refuser jusqu’au droit d’être elle-même. Le pouvoir n’annexait pas seulement les corps et les lois. Il annexait le sens. C’est la forme achevée du régime qui ne reconnaît aucun dehors : même le chant des vaincus devait chanter la version du vainqueur.
VIII. Serrano Suñer, Himmler et l’école allemande de la répression
Ramón Serrano Suñer, beau-frère de Franco et principal architecte du rapprochement avec l’Axe, fut l’un des hommes forts du premier franquisme. En septembre 1940, il se rendit officiellement en Allemagne et rencontra Hitler, Ribbentrop, Himmler et Heydrich. Il convient cependant de distinguer sa visite de celle qui avait précédé : ce n’est pas Serrano Suñer dont la visite au camp de Sachsenhausen est établie, mais une délégation policière franquiste dirigée par José Finat y Escrivá de Romaní, directeur général de la Sécurité et homme de confiance de Franco et de Serrano Suñer.
Du 23 août au 7 septembre 1940, Finat conduisit en Allemagne une mission destinée à étudier le système policier du IIIᵉ Reich et à rencontrer les responsables de l’Office central de sécurité du Reich. La coopération ne relevait pas de la curiosité privée. La police franquiste cherchait un modèle d’organisation, de surveillance et de répression. Finat noua des relations étroites avec Himmler ; celui-ci fut reçu officiellement en Espagne en octobre 1940 par les plus hauts responsables du régime, dont Serrano Suñer.20
L’accueil réservé au chef des SS, les contacts policiers et la formation d’agents espagnols montrent que la proximité avec l’Allemagne nazie ne fut pas seulement rhétorique. Paul Winzer, attaché de police allemand et représentant de la Gestapo en Espagne, participa aux échanges entre les appareils de sécurité. Le régime franquiste pouvait adapter des méthodes étrangères à sa propre tradition militaire, catholique et policière sans devenir une copie conforme du nazisme.
La question des républicains espagnols déportés dans les camps nazis prolonge cette coopération. Entre neuf et dix mille Espagnols passèrent par l’univers concentrationnaire nazi, principalement à Mauthausen, mais aussi à Buchenwald, Dachau, Sachsenhausen, Auschwitz et Ravensbrück. Une publication de la Présidence du gouvernement espagnol rappelle la connivence du régime franquiste avec les autorités nazies, le pacte de coopération policière renouvelé après la visite de Himmler et le silence de Madrid devant le sort réservé aux exilés républicains.21
IX. Un totalitarisme sans copie conforme
Qualifier le franquisme de totalitaire ne signifie donc pas le déclarer identique au nazisme ou au stalinisme. Le régime espagnol ne conserva pas pendant près de quarante ans le même degré de mobilisation fasciste. Après la défaite de l’Axe, il atténua ses emblèmes les plus compromettants, réorganisa ses alliances internationales et donna une place croissante aux catholiques politiques et aux technocrates.
Il n’abandonna pourtant jamais le monopole politique du Mouvement, l’interdiction des partis et des syndicats libres, la censure, la police politique, la justice d’exception, la domination du Caudillo, la définition national-catholique de l’Espagne ni la surveillance de la mémoire républicaine. Le régime évolua ; ses méthodes changèrent ; son économie s’ouvrit. Mais il ne reconnut jamais à la société le droit souverain de le remplacer.
On peut donc distinguer une première phase explicitement totalitaire, fascisée et exterminatrice, puis une institutionnalisation autoritaire plus souple dans ses formes, sans imaginer entre elles une rupture démocratique qui n’eut jamais lieu. Le franquisme vieillissant ne prétendait peut-être plus mobiliser chaque Espagnol à chaque instant. Il exigeait toujours qu’aucun Espagnol ne puisse légalement contester Franco, le Mouvement, l’unité nationale et l’ordre issu de la victoire.
Conclusion — Un régime qui ne reconnaissait aucun dehors
Le franquisme fut totalitaire non parce qu’il aurait mécaniquement reproduit toutes les institutions du IIIᵉ Reich, mais parce qu’il prétendit ne laisser aucun dehors à son pouvoir. Il voulait contrôler ce que l’on pouvait voter, écrire, enseigner et transmettre ; la manière de travailler ; la place des femmes ; la foi ou l’absence de foi ; la langue parlée publiquement ; la mémoire familiale ; l’identité des enfants ; la réhabilitation des prisonniers et le deuil des morts.
Il posséda sa loi rétroactive, ses tribunaux politiques, sa police secrète, son parti unique, son syndicat vertical, ses camps de concentration, son travail forcé, sa psychiatrie punitive, ses institutions de rééducation et ses enfants soustraits. Il ne voulait pas seulement que les « rouges » cessent de combattre. Il voulait qu’ils cessent d’être ce qu’ils avaient été, qu’ils demandent pardon de l’avoir été, que leurs enfants l’ignorent et que l’Histoire finisse par l’oublier.
Un régime autoritaire exige que l’on obéisse. Le franquisme exigeait que l’on se repente, que l’on se convertisse et que l’on transmette soi-même la version du vainqueur. C’est en cela que son ambition fut totalitaire : il ne voulait pas seulement gouverner tout ce qui respirait. Il voulait décider de ce qui aurait encore le droit de respirer après lui.
Références principales
Bosch Fiol, Esperanza ; Ferrer Pérez, Victoria A. ; Navarro Guzmán, Capilla, « La psicología de las mujeres republicanas según el Dr. Antonio Vallejo Nájera », Revista de Historia de la Psicología, vol. 29, nos 3-4, 2008.
Gómez Bravo, Gutmaro ; Martínez López, Diego, Rotspanier. Españoles en el complejo concentracionario Mauthausen-Gusen, Madrid, Ministerio de la Presidencia, 2022.
Linz, Juan J., « Fascism, Breakdown of Democracy, Authoritarian and Totalitarian Regimes: Coincidences and Distinctions », Fundación Juan March, 2002.
Rodrigo, Javier, « Exploitation, Fascist Violence and Social Cleansing: A Study of Franco’s Concentration Camps from a Comparative Perspective », European Review of History, vol. 19, no 4, 2012.
Saz, Ismael, « El primer franquismo », Ayer, no 36, 1999 ; et « Fascismo y nación en el régimen de Franco », Institución Fernando el Católico.
Sur la répression linguistique et l’appropriation du folklore : législation antibilingue franquiste (ordres de mai 1938 sur le registre civil, dispositions de 1939-1940 excluant l’euskera et le catalan de la vie publique) ; Sara Pineda Giraldo, El cante jondo: opresión y disidencia durante el franquismo.
Textes législatifs du Boletín Oficial del Estado : Fuero del Trabajo (1938), loi de Responsabilités politiques (1939), loi sur la répression de la franc-maçonnerie et du communisme (1940), réglementation de la redención de penas por el trabajo (1938), ordres et lois relatives aux enfants de détenues et aux enfants « rapatriés et abandonnés » (1940-1941).
1Pour le débat historiographique : Juan J. Linz, « Fascism, Breakdown of Democracy, Authoritarian and Totalitarian Regimes: Coincidences and Distinctions », 2002, Fundación Juan March, https://cdnrepositorios.march.es/sites/default/files/images/node-53416-document.pdf ; Ismael Saz, « Fascismo y nación en el régimen de Franco. Peripecias de una cultura política », Institución Fernando el Católico, https://ifc.dpz.es/recursos/publicaciones/32/79/04saz.pdf ; voir aussi Ismael Saz, « El primer franquismo », Ayer, no 36, 1999.
2Fuero del Trabajo, décret du 9 mars 1938, Boletín Oficial del Estado, no 505, 10 mars 1938, préambule et déclarations XIII à XVI, https://www.boe.es/gazeta/dias/1938/03/10/pdfs/BOE-1938-505.pdf.
3Décret d’unification du 19 avril 1937 et statuts de Falange Española Tradicionalista y de las JONS, Boletín Oficial del Estado, 1937, notamment BOE no 291 du 7 août 1937, https://www.boe.es/gazeta/dias/1937/08/07/pdfs/BOE-1937-291.pdf ; loi de presse du 22 avril 1938, BOE no 550, 24 avril 1938, pp. 6938-6940, https://www.boe.es/gazeta/dias/1938/04/24/pdfs/BOE-1938-550.pdf.
4Loi de Responsabilités politiques du 9 février 1939, BOE no 44, 13 février 1939, pp. 824-847, https://www.boe.es/datos/pdfs/BOE/1939/044/A00824-00847.pdf.
5Loi du 1ᵉʳ mars 1940 sur la répression de la franc-maçonnerie et du communisme, BOE no 62, 2 mars 1940, pp. 1537-1539, https://www.boe.es/datos/pdfs/BOE/1940/062/A01537-01539.pdf.
6Javier Rodrigo, « Exploitation, Fascist Violence and Social Cleansing: A Study of Franco’s Concentration Camps from a Comparative Perspective », European Review of History, vol. 19, no 4, 2012, pp. 553-573, https://ddd.uab.cat/pub/artpub/2012/273552/eurrevhis_a2012v19n4p553.pdf. Le chiffre de près d’un demi-million de prisonniers correspond à l’estimation de Rodrigo ; le réseau des camps fonctionna de 1936 à 1947.
7Ordre du 7 octobre 1938 créant le Patronato Central para la Redención de las Penas por el Trabajo, BOE no 103, 11 octobre 1938, pp. 1742-1744, https://www.boe.es/gazeta/dias/1938/10/11/pdfs/BOE-1938-103.pdf.
8Esperanza Bosch Fiol, Victoria A. Ferrer Pérez et Capilla Navarro Guzmán, « La psicología de las mujeres republicanas según el Dr. Antonio Vallejo Nájera », Revista de Historia de la Psicología, vol. 29, nos 3-4, 2008, pp. 35-40, https://journals.copmadrid.org/historia/archivos/fichero_salida20220923111244669000.pdf.
9Ordre du 30 mars 1940 sur la permanence dans les prisons des enfants des détenues, BOE no 97, 6 avril 1940, p. 2354, https://www.boe.es/gazeta/dias/1940/04/06/pdfs/BOE-1940-97.pdf.
10Loi du 4 décembre 1941 sur l’inscription au registre civil des enfants rapatriés et abandonnés, BOE no 350, 16 décembre 1941, pp. 9819-9820, https://www.boe.es/gazeta/dias/1941/12/16/pdfs/BOE-1941-350.pdf.
11Peter Anderson, « Spain’s Lost Children », British Academy, 4 juillet 2017, https://www.thebritishacademy.ac.uk/blog/spains-lost-children/ ; voir aussi Peter Anderson, The Age of Mass Child Removal in Spain: Taking, Losing, and Fighting for Children, 1926-1945, Oxford University Press, 2021.
12Fuero del Trabajo, 1938, déclaration XIII ; loi du 6 décembre 1940 sur les bases de l’organisation syndicale, BOE no 342, 7 décembre 1940, https://www.boe.es/gazeta/dias/1940/12/07/pdfs/BOE-1940-342.pdf.
13Sur la construction juridique et éducative du modèle familial franquiste : Mónica Moreno Seco et autres contributions réunies dans « Franquismo. La familia ideal y otras cuestiones », Anuario de Historia del Derecho Español, 2010, pp. 807-813, https://www.boe.es/biblioteca_juridica/anuarios_derecho/abrir_pdf.php?id=ANU-H-2010-10080700813.
14Sur la presse : loi du 22 avril 1938, citée supra. Sur l’épuration du corps enseignant et la constitution de l’administration franquiste : Miguel Ángel Pérez de la Canal, « Los inicios de la Administración central franquista », Anuario de Historia del Derecho Español, 2007, notamment pp. 377-425, https://www.boe.es/biblioteca_juridica/anuarios_derecho/abrir_pdf.php?id=ANU-H-2007-10037700425.
15La formule proclamant une Espagne « à une seule langue, le castillan, et une seule personnalité, l’espagnole » est couramment attribuée à Franco dans le cadre de sa doctrine d’unité nationale. L’occasion et la date primaires exactes restent à établir avant toute citation littérale. Sur la doctrine, voir le préambule du Fuero del Trabajo (1938) et la législation antibilingue de 1938-1940 citée ci-dessous.
16Ordre du ministère de l’Intérieur du 18 mai 1938 interdisant l’inscription au registre civil de prénoms qui ne fussent pas en langue castillane ; un texte du 21 mai 1938 étendit l’obligation au registre des personnes morales. Ces mesures frappèrent au premier chef l’euskera et le catalan. Référence exacte du Boletín Oficial à compléter.
17Déclaration de Ramón Serrano Suñer, ministre de l’Intérieur, à El Diario Vasco, 1ᵉʳ janvier 1939.
18Sur l’appropriation folklorique du flamenco par le régime, le « nacionalflamenquismo » et son instrumentalisation touristique, notamment par la Sección Femenina de FET-JONS : Sara Pineda Giraldo, El cante jondo: opresión y disidencia durante el franquismo ; voir aussi les études réunies autour de la notion de nacionalflamenquismo et de la mistification des vedettes flamencas en prototypes de l’« espagnol ».
19Federico García Lorca, promoteur avec Manuel de Falla du Concours de Cante Jondo de Grenade (1922), fut fusillé par les franquistes en août 1936. Son œuvre subit ensuite une censure durable.
20José Luis Cifuentes Perea, « De Constantí a Mauthausen: un billete al infierno », Estudis de Constantí, no 36, 2020, pp. 161-211, notamment pp. 207-209 sur la réorganisation policière, la mission de José Finat en Allemagne, ses relations avec Himmler et la visite de celui-ci en Espagne, https://www.raco.cat/index.php/Constanti/article/download/373424/467015/. La visite de la délégation à Sachsenhausen est documentée dans les travaux cités par l’auteur ; elle ne doit pas être attribuée à Serrano Suñer lui-même.
21Gutmaro Gómez Bravo et Diego Martínez López, Rotspanier. Españoles en el complejo concentracionario Mauthausen-Gusen, Madrid, Ministerio de la Presidencia, Relaciones con las Cortes y Memoria Democrática, 2022, notamment pp. 19-21, https://www.mpr.gob.es/servicios/publicaciones/Documents/RotspaniersMathausen.pdf.