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Espagne 1936

  • Sous la croix et le fusil  1936–1977
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Espagne 1936
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Postface : Les faits sont sacrés

L’assassinat international d’une République

« Le commentaire est libre, mais les faits sont sacrés. »
C. P. Scott, Manchester Guardian, 1921.1

Il faut donc cesser avec la liturgie commode de la « guerre civile espagnole ».2

Cette formule a trop servi. Elle a servi les vainqueurs, les chancelleries, les banquiers, et les historiens prudents, les professeurs équilibrés, les diplomates posthumes, tous ceux qui aiment distribuer les responsabilités avec des pincettes pour ne jamais salir les vrais commanditaires.

Car enfin, les faits sont là. Le conflit espagnol de 1936-1939 ne fut pas d’abord une guerre civile entre deux Espagnes également dressées l’une contre l’autre. Il ne fut pas non plus l’explosion spontanée de quelques généraux illuminés, soudain frappés par le délire de sauver la patrie. Ce récit-là est une fable pour manuels scolaires fatigués.

Le putsch fut souhaité.

Le putsch fut préparé.

Le putsch fut financé.

Le putsch fut organisé matériellement avant même son déclenchement.3

Avant que les troupes rebelles ne sortent des casernes, des réseaux monarchistes conspiraient déjà. Avant que Franco ne devienne l’homme providentiel de la réaction, des armes étaient cherchées, des avions négociés, des relais diplomatiques activés, des fortunes mobilisées, des appuis étrangers sollicités.4 Avant même que le premier communiqué militaire ne prétende parler au nom de l’Espagne, la République était déjà condamnée dans les salons où l’on parle bas, dans les ambassades où l’on calcule froidement, dans les sacristies où l’on bénit les massacres à venir, dans les conseils d’administration où la démocratie pèse toujours moins lourd que la propriété.

Le 18 juillet 1936 ne tombe pas du ciel.

Il n’est pas un accident.

Il est l’exécution d’un programme.

Et ce programme avait un but : abattre la République. En finir avec la démocratie.

Non parce qu’elle était soviétique.

Non parce qu’elle était totalitaire.

Non parce qu’elle préparait on ne sait quelle apocalypse bolchevique, mensonge utile servi depuis lors par tous les fossoyeurs de mémoire.5

Il fallait l’abattre parce qu’elle touchait aux structures profondes du vieux pouvoir espagnol : la terre, l’armée, l’Église, l’école, les privilèges, les hiérarchies sociales, l’impunité des possédants.6 Il fallait l’abattre parce qu’elle ouvrait une brèche, laïque, sociale, féministe, ouvrière, paysanne, populaire.

Et cette brèche, toute l’Europe de l’ordre l’a vue.

Elle l’a vue et elle a tremblé.

Elle a moins tremblé devant Hitler que devant les ouvriers espagnols.

Elle a moins tremblé devant Mussolini que devant les collectivisations.

Elle a moins tremblé devant les chemises noires que devant les instituteurs laïques.

Elle a moins tremblé devant les camps nazis déjà ouverts que devant les paysans qui réclamaient la terre.7

Voilà la vérité obscène.

L’Espagne républicaine ne fut pas abandonnée parce qu’elle représentait un danger pour la paix. Elle fut abandonnée parce qu’elle représentait un danger pour l’ordre social. Et lorsque l’ordre social se sent menacé, il trouve toujours ses généraux, ses évêques, ses banquiers, ses juristes, ses éditorialistes, ses hommes d’État et ses historiens de service.

Franco n’a pas gagné seul.

Il a gagné avec les avions de Mussolini, les bombardiers de Hitler, les ports de Salazar, les crédits italiens, les soutiens monarchistes, les pétroliers complaisants, les industriels intéressés, les banques arrangeantes, les diplomates hypocrites, les démocraties paralysées quand il s’agissait d’aider la République et miraculeusement efficaces quand il fallait lui refuser des armes.8

On osa appeler cela « non-intervention ».9

C’était une intervention à sens unique.

On empêchait la République légale de se défendre.

On laissait les fascismes armer les factieux.

On sermonnait Madrid.

On ravitaillait Burgos.

On invoquait la neutralité pour désarmer le droit et laisser passer le crime.

Née d’un putsch intérieur, la prétendue « guerre civile » devint aussitôt, dans ses moyens décisifs, une opération internationale contre une République démocratique. Une coalition non déclarée, mais parfaitement lisible, de forces réactionnaires, fascistes, nazies, monarchistes, cléricales, financières et diplomatiques. Une internationale de l’ordre contre l’émancipation. Une Sainte-Alliance du coffre-fort, du sabre et du goupillon.

Ce que les franquistes appelaient « national » parlait allemand et italien dans ses avions, portugais dans ses frontières, romain dans ses bénédictions, américain dans son pétrole, français et anglais dans ses silences diplomatiques, bancaire dans ses crédits.10 Le nationalisme franquiste fut une marchandise d’importation, achetée à crédit, livrée par avion, bénie à l’autel et garantie par les marchés.

Et c’est cela que l’on voudrait encore nommer « guerre civile » ?

Oui, des Espagnols combattirent d’autres Espagnols. Mais ils ne commencèrent pas par se déclarer la guerre comme deux peuples symétriques. Ce fut d’abord une armée félonne contre un État légal, des généraux contre une République, des troupes coloniales contre des forces loyales, puis très vite des avions, des crédits, des ports, des fascismes étrangers contre Madrid. Les civils ne furent pas l’origine du conflit ; ils furent jetés dans la guerre par le putsch. Appeler cela simplement « guerre civile », c’est commencer le récit après le crime initial.

Non.

Dans l’usage confortable qu’on en fait ici, une guerre civile suppose un face-à-face interne, une déchirure domestique, une tragédie enfermée dans les frontières d’un pays. Une guerre civile peut bien sûr contenir des interventions étrangères. Mais lorsque le soulèvement initial est préparé, financé, armé, couvert, ravitaillé et légitimé par des puissances extérieures, le mot devient trop court. Et lorsqu’il sert à mettre sur le même plan un gouvernement légal et des militaires félons, il devient trop propre.

Or l’Espagne fut le champ d’essai des fascismes, le laboratoire militaire de l’Europe à venir, le cimetière prématuré des lâchetés démocratiques.11 Guernica n’est pas un épisode local. C’est une répétition générale. Madrid n’est pas seulement une capitale assiégée. C’est la première ligne du monde.12

Il faudra donc que les histrions revoient leur copie.

Il faudra que l’usage public, scolaire, diplomatique, médiatique, cesse de tenir le mot « guerre civile » pour une évidence. Car ce mot est devenu un rideau. Il cache les préparatifs, les financements, les complicités, les intérêts, les responsabilités extérieures. Il installe une fausse symétrie entre un gouvernement légal et des militaires félons. Il transforme l’agression contre la République en malheur espagnol. Il lave les mains de ceux qui avaient fourni le savon, l’eau, la bassine et le couteau.

Il faut nommer.

Ce fut un putsch militaire préparé contre un régime légal.

Ce fut une contre-révolution sociale.

Ce fut une croisade cléricale.13

Ce fut une opération fasciste internationale.

Ce fut une guerre menée contre la République espagnole par l’alliance du vieux monde et des fascismes nouveaux.

La République n’est pas morte d’une querelle de famille.

Elle a été attaquée de l’intérieur par ses généraux, étranglée de l’extérieur par ses faux amis, bombardée par ses ennemis déclarés, abandonnée par les démocraties et ensevelie sous un vocabulaire de notaire.

La « guerre civile » : voilà le mot poli du crime.

Le nom exact est plus brutal.

Ce fut l’assassinat international d’une République démocratique.

1C. P. Scott, « A Hundred Years », Manchester Guardian, 5 mai 1921. La formule originale est : « Comment is free, but facts are sacred. »

2Sur les usages historiographiques et politiques de l’expression « guerre civile espagnole », voir notamment Paul Preston, The Spanish Civil War : Reaction, Revolution and Revenge, Harper Perennial, 2006 ; Helen Graham, The Spanish Republic at War, 1936-1939, Cambridge University Press, 2002 ; Julián Casanova, The Spanish Republic and Civil War, Cambridge University Press, 2010.

3Sur la préparation du coup d’État, les réseaux militaires, monarchistes et civils antirépublicains, voir Paul Preston, The Spanish Holocaust, Harper Press, 2012 ; Ángel Viñas, ¿Quién quiso la guerra civil ? Historia de una conspiración, Crítica, 2019 ; Julio Aróstegui, Por qué el 18 de julio… y después, Flor del Viento, 2006.

4Ángel Viñas a particulièrement insisté sur les démarches monarchistes et les contrats d’armement conclus avant le soulèvement, notamment dans La conspiración del general Franco y otras revelaciones acerca de una guerra civil desfigurada, Crítica, 2012, et ¿Quién quiso la guerra civil?, op. cit.

5Le PCE était encore numériquement faible au début de 1936 ; l’image d’une République déjà soviétisée relève largement de la propagande antirépublicaine. Voir Helen Graham, The Spanish Republic at War, op. cit. ; Stanley G. Payne, The Collapse of the Spanish Republic, 1933-1936, Yale University Press, 2006, pour une lecture plus conservatrice mais utile sur la crise politique de la République.

6Sur la réforme agraire, la question militaire, la laïcisation, l’école et les conflits sociaux sous la Deuxième République, voir Edward E. Malefakis, Agrarian Reform and Peasant Revolution in Spain, Yale University Press, 1970 ; Santos Juliá, La Constitución de 1931, Iustel, 2009 ; Helen Graham, The Spanish Republic at War, op. cit.

7La formule relève ici du jugement politique : elle désigne la peur sociale des élites européennes face à l’expérience républicaine et ouvrière espagnole. Sur les camps nazis déjà ouverts avant 1936, voir Nikolaus Wachsmann, KL : A History of the Nazi Concentration Camps, Farrar, Straus and Giroux, 2015. Sur la peur de la révolution sociale espagnole, voir Helen Graham, op. cit., et Paul Preston, The Spanish Holocaust, op. cit.

8Sur l’aide militaire italienne et allemande, le rôle du Portugal, les crédits, les approvisionnements et l’aide matérielle aux insurgés, voir Michael Alpert, A New International History of the Spanish Civil War, Palgrave Macmillan, 2004 ; Enrique Moradiellos, La perfidia de Albión. El gobierno británico y la guerra civil española, Siglo XXI, 1996 ; Gerald Howson, Arms for Spain : The Untold Story of the Spanish Civil War, John Murray, 1998 ; Paul Preston, The Spanish Civil War, op. cit.

9Sur le Comité de non-intervention et ses effets asymétriques, voir Enrique Moradiellos, La perfidia de Albión, op. cit. ; Tom Buchanan, Britain and the Spanish Civil War, Cambridge University Press, 1997 ; Jill Edwards, The British Government and the Spanish Civil War, 1936-1939, Macmillan, 1979.

10La formule distingue les formes de soutien ou de complicité : intervention militaire allemande et italienne ; soutien logistique portugais ; légitimation religieuse ; pétrole et crédits privés ; non-intervention franco-britannique ; circuits bancaires. Voir Alpert, Howson, Moradiellos, Preston, ainsi que Adam Hochschild, Spain in Our Hearts : Americans in the Spanish Civil War, 1936-1939, Houghton Mifflin Harcourt, 2016, notamment sur Texaco et Torkild Rieber.

11Sur l’Espagne comme laboratoire des guerres à venir, voir Michael Alpert, op. cit. ; Antony Beevor, The Battle for Spain, Penguin, 2006 ; Paul Preston, The Spanish Civil War, op. cit.

12Sur Guernica et la guerre aérienne contre les populations civiles, voir Xabier Irujo, Gernika, 1937 : The Market Day Massacre, University of Nevada Press, 2015 ; Herbert R. Southworth, La destruction de Guernica, Ruedo Ibérico, 1975.

13Sur la légitimation religieuse du soulèvement et la Lettre collective de l’épiscopat espagnol de 1937, voir Hilari Raguer, Gunpowder and Incense : The Catholic Church and the Spanish Civil War, Routledge, 2007 ; Alfonso Álvarez Bolado, Para ganar la guerra, para ganar la paz : Iglesia y guerra civil, 1936-1939, Universidad Pontificia Comillas, 1995.

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Sous la croix et le fusil 1936–1977

  • Dédicace
  • Préface
  • Prologue
  • Chapitre I. La vérité maintenant !
  • Chapitre II. La croisade à crédit
  • Chapitre III. Camus contre la poignée de main
  • Chapitre IV Fidélité à l’Espagne
  • Chapitre V. De Gaulle et la mémoire confisquée
  • Chapitre VI. De Gaulle au Pardo
  • Chapitre VII. La France, l’Espagne : deux ego incarnés
  • Le Rif avant Guernica
  • Chapitre VIII. Le coffre-fort de la neutralité
  • Chapitre IX. Le pétrole n’est pas une arme
  • Chapitre X. Le pipeline et le prisonnier
  • Chapitre XI.Rendez à César
  • Chapitre XII. Desserrer les doigts de la croix
  • Chapitre XIII. Ni captifs ni désarmés
  • Chapitre XIV. Le Noël noir du bunker franquiste
  • Chapitre XV. Le fossoyeur de l’ouverture
  • Post-scriptum a Carlos Arias Navarro
  • Chapitre XVI. Les rentiers de l’oubli
  • Postface : Les faits sont sacrés
  • Annexe I. La défaite de la République espagnole 
  • Appel pour l’abrogation de la loi d’amnistie
  • À propos du livre – Sous la croix et le fusil de Luis Albarracin
  • Politique deconfidentialité

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