Chapitre IV Fidélité à l’Espagne
Camus, Char et la Résistance après la Résistance
Après les poignées de main propres, il faut revenir aux mains qui refusent. Celles qui signent contre les bourreaux, écrivent pour les vaincus, ne confondent pas la paix des salons avec la justice, et ne prennent pas la politesse diplomatique pour une absolution.
Camus. Char. Toujours et encore.
Il faut revenir à eux, non par goût des statues, mais parce qu’ils obligent, parce qu’ils empêchent le confort, parce qu’ils tiennent debout dans un siècle qui s’est si souvent couché avec élégance devant les vainqueurs. Deux hommes, deux voix, une même tenue. L’un plaide, l’autre taille dans la pierre. Mais tous deux regardent du même côté : celui de l’Espagne vaincue, de la République abandonnée, des hommes qu’on voulut faire taire après les avoir défaits.
Dans la correspondance publiée entre eux, l’Espagne n’occupe pas la place d’un long dossier doctrinal. Pas de dissertation suivie sur Franco, la guerre civile, l’exil, la CNT, les maquis. Elle apparaît plutôt par éclats, par signes, par allusions, comme une évidence déjà installée entre eux. Et ce silence relatif parle. Ils ne s’écrivent pas comme deux intellectuels découvrant une cause entre deux dîners, mais comme deux hommes pour qui l’Espagne républicaine est déjà entrée dans la conscience et dans l’honneur. Elle n’a pas besoin d’être expliquée entre eux. Elle est le fond, la blessure commune, le mot de passe moral.1
Avant même que leur amitié ne se noue, chacun a déjà son Espagne. Chez Camus, elle arrive tôt, par la révolte ouvrière des Asturies et la pièce qu’il en tira à Alger. Son Espagne première n’est pas romantique. Elle est minière, sociale, réprimée, censurée. Elle a de la poussière de charbon sur le visage et la Guardia Civil sur le dos. Camus y rencontre déjà ce qui ne le quittera plus : une révolte des pauvres, un pouvoir qui nomme ordre sa propre peur, et une censure qui croit bâillonner le réel en interdisant la parole.2
Chez Char, l’Espagne entre par le poème et par l’enfance massacrée. Au printemps 1937, après les bombardements de Madrid, il dédie aux enfants d’Espagne son Placard pour un chemin des écoliers, que GLM publie en décembre. Les démocraties parlent bas pendant que les avions fascistes parlent fort. Char, lui, écrit pour les enfants. Non pour attendrir, mais pour accuser. Le poème devient placard, affiche, cri fixé au mur de l’époque.3
Deux routes différentes. Une même exigence. Camus l’a reçue par les mineurs asturiens, Char par les enfants bombardés. L’un par le théâtre politique, l’autre par le poème-placard. L’un ouvre le procès de l’ordre social. L’autre plante dans l’air une affiche contre l’enfance assassinée.
Il faut pourtant placer Char dans une constellation plus vaste. Dès 1934-1936, par le milieu surréaliste et par Éluard, il entre dans l’orbite de Picasso. Picasso accompagne alors un poème de Char d’un dessin : première proximité esthétique, signe fragile mais réel d’un monde commun. Puis vient 1937, et l’Espagne concentre tout. Picasso donne Songe et mensonge de Franco, puis Guernica ; Char participe, dans Cahiers d’art, au numéro Aidez l’Espagne !. Il ne s’agit pas encore d’un couple politique, ni d’une administration militante de la révolte. Il s’agit d’une co-présence dans les mêmes revues, les mêmes réseaux, les mêmes fidélités, au moment où l’art comprend que le fascisme ne se combat pas seulement par le fusil, mais aussi par l’image, le poème, l’affiche et le refus.45
Après-guerre, cette constellation ne se défait pas. Char apparaît parmi les signataires d’appels contre la répression franquiste, aux côtés de Breton, Camus, Sartre, Gide, Mauriac et d’autres. Picasso demeure l’emblème artistique de l’antifranquisme, le peintre qui a fixé Guernica comme une plaie noire au front du siècle. Leur lien se prolonge dans le livre d’art, l’hommage, les expositions, les publications, jusqu’aux années 1960-1970. Char et Picasso ne forment pas un bureau politique à deux chaises. Ils forment mieux que cela : une fraternité de signes. Leur anti-franquisme n’est pas toujours celui de la signature commune ; il est un climat, une position morale, une même manière de faire de l’art une réponse à la barbarie.6
Dans ce même périmètre apparaît Mercedes Comaposada Guillén, cofondatrice de Mujeres Libres, anarchiste, féministe, exilée en France avec Baltasar Lobo, proche du monde espagnol réfugié autour de Picasso. Il faut rester prudent : aucune preuve directe ne permet d’affirmer matériellement que Char et Mercedes Comaposada se sont rencontrés chez Picasso. Mais leurs trajectoires se frôlent dans le même espace moral et artistique : elle, militante libertaire exilée, liée au cercle de Picasso ; lui, poète résistant, collaborateur littéraire du peintre, préfacier de son œuvre. Chez Picasso, ou autour de Picasso, leurs mondes se touchaient. Et ce simple voisinage suffit à épaissir la relation de Char à l’anti-franquisme : non pas une indignation abstraite, mais une fréquentation du monde espagnol vaincu, exilé, libertaire, obstiné.7
Leur fraternité, celle de Camus et de Char, est donc d’abord celle de deux hommes qui se reconnaissent sans longues déclarations. Char a combattu dans le maquis sous le nom de capitaine Alexandre. Camus a combattu par la plume, dans Combat. L’un a porté les armes, l’autre la phrase. Mais tous deux savent que les mots peuvent être des armes, et que les armes, parfois, ne suffisent pas à sauver la vérité.8
Chez Char, l’antifranquisme ne vient pas seulement d’une idée de la justice. Il vient aussi d’une mémoire physique de la clandestinité : la nuit, les caches, les armes, les hommes perdus, la certitude que le fascisme n’est jamais une abstraction pour ceux qui l’ont combattu autrement qu’en conférence. Franco n’est pas, pour lui, un dossier espagnol. Il est un survivant de la même bête, un nom resté debout quand tant d’autres monstres étaient tombés.
Cet engagement prend corps en 1952. Le 25 février, salle Wagram, un meeting de la Ligue des droits de l’homme se tient en faveur de syndicalistes espagnols condamnés à mort par les tribunaux franquistes. Autour de l’appel se retrouvent Georges Altmann, Albert Béguin, André Breton, Jean-Paul Sartre, Louis Guilloux, Ignazio Silone et René Char. Le texte paraît dans Esprit en avril. Camus y formule une phrase sans nuance ministérielle : il faut choisir entre le franquisme et la démocratie.9
Voilà le geste qui compte. Char ne reste pas dans l’accord privé ni dans l’indignation de salon. Il met son nom là où des hommes risquent le peloton. Il sait ce que valent les mots quand ceux qu’ils défendent attendent l’aube contre un mur.
La même année, le refus se porte sur l’UNESCO. Le 6 juin, Camus écrit au directeur général de l’institution, Jaime Torres Bodet, pour protester contre l’admission de l’Espagne franquiste. Puis vient ce qui appartient en propre à ce chapitre : le 7 juillet, une seconde lettre contre la candidature franquiste part, cosignée par Camus, Guilloux et Char ; une circulaire du 15 juillet tente d’élargir la protestation. Deux fois en cinq mois, le nom de Char s’inscrit ainsi près de celui de Camus : dans l’appel pour les condamnés à mort, puis dans la lettre contre l’UNESCO.10
Ce n’est pas un détail administratif. Une institution vouée à l’éducation et à la culture s’apprête à recevoir l’État des prisons, de la censure, de l’exil, des livres interdits et des vaincus sans sépulture. On appelle cela normalisation. Il faut lire : blanchiment. L’Espagne franquiste n’entre pas dans la culture universelle comme un élève tardif rentre en classe. C’est l’institution qui accepte de déplacer ses principes pour faire place à un régime né du putsch et gardé par la peur.11
Trois ans plus tard, le 24 octobre 1955, Char va plus loin que la pétition. Le seul appel qu’il signerait alors, écrit-il à Camus, serait celui qui réclamerait immédiatement la mobilisation générale contre Franco. La phrase n’est pas raisonnable. Elle ne prend pas le thé avec la diplomatie. Elle vient d’un homme qui a connu la clandestinité, les armes, la traque, les morts. Chez Char, Franco n’est pas un chef d’État pénible avec lequel composer. Il est l’ennemi fasciste survivant, celui que l’Europe, par peur du rouge et amour de l’ordre, a laissé vieillir en uniforme. Char ne proteste pas seulement contre Franco. Il le vise.12
Là est leur différence, et elle est belle. Camus amène les institutions au tribunal de leurs propres principes. Char frappe sec, de la phrase minérale, avec l’impatience du résistant. Camus démontre que l’on ne défend pas la culture en honorant ceux qui la bâillonnent. Char rappelle que certaines mains, lorsqu’elles ont serré celles des bourreaux, ne sont plus seulement sales : elles sont compromises.
En 1956, vingt ans après le soulèvement, la fidélité ne faiblit pas. La revue Témoins consacre à l’Espagne son numéro 12/13, Fidélité à l’Espagne, dont Camus écrit la préface et dont Jean-Jacques Morvan, ami de Char, est le maître d’œuvre. Le mot est le bon. Pas nostalgie. Pas commémoration molle. Fidélité : celle qui oblige encore et refuse que le temps devienne une amnistie. Char, lui, y republie son Placard. Vingt ans après, les enfants d’Espagne ne sont pas sortis de sa mémoire. Ils saignent encore dans le poème.13
Témoins n’était pas une chapelle de plus. C’était l’un de ces lieux rares où l’on refusait les deux sales conforts du siècle : blanchir Franco parce qu’on haïssait Staline, blanchir Staline parce qu’on haïssait Franco. Camus y écrivait dès 1954 que la cause antifranquiste était l’une des plus justes qu’on puisse rencontrer dans une vie d’homme. Char y a sa place pour les mêmes raisons.14
Car l’Espagne qu’ils défendent n’est pas une Espagne d’appareil. C’est une Espagne libre, républicaine, populaire, ouvrière, libertaire, faite de vaincus qui n’ont pas renoncé, de syndicalistes, d’instituteurs, de poètes, de paysans, de femmes qui voulaient leur propre voix et de réfugiés qui savaient que Franco ne représentait pas l’Espagne mais sa confiscation.
Ce que leur correspondance et leurs gestes révèlent est plus profond que l’accord politique. L’antifranquisme fut, chez eux, une épreuve de vérité. Après 1945, condamner Hitler ne coûtait rien : il était vaincu, ses ruines ne demandaient plus de courage. Condamner Franco en coûtait, quand les chancelleries commençaient à lui trouver des usages, des bases, une utilité contre Moscou, et qu’on appelait réalisme le fait de ménager un dictateur. Au moment même où Franco regagnait les salons du monde libre, concordat avec le Vatican, pactes américains, portes entrouvertes de l’ONU, leur refus rappelait que la fréquentabilité n’est pas l’innocence, et que la survie d’un régime ne vaut pas acquittement. C’est là que Camus et Char deviennent exemplaires.
Ils refusent que l’anticommunisme serve à recycler les fascistes, et que le vainqueur, parce qu’il a survécu, obtienne la courtoisie due aux honnêtes gens tandis qu’on prie les vaincus de se tenir tranquilles dans les fosses.
L’Espagne n’est donc pas un thème. C’est une pierre de touche. Elle mesure la fidélité, la colère, la lucidité, la capacité d’un homme à ne pas trahir ses morts quand la politique lui explique qu’ils doivent se montrer discrets.
Camus et Char n’ont pas seulement soutenu les républicains espagnols. Ils ont refusé que leur défaite devienne une faute, que Franco devienne un interlocuteur honorable, que l’Europe démocratique se lave les mains dans l’eau sale de la realpolitik. Ils n’ont pas toujours parlé de la même place, ni avec le même timbre. Mais leur refus se répond : Camus contre la falsification morale des institutions, Char contre la domestication diplomatique de l’ancien ennemi fasciste.15
Leur mot commun tient en un seul. Fidélité. Aux vaincus, à l’Espagne libre, à ce que la Résistance aurait dû continuer d’être après 1945. Mais ce mot, pour ne pas s’user, doit être entendu comme une conduite : constance, dette, honneur, surveillance, refus de laisser les morts être administrés par ceux qui ont choisi les vivants utiles.
Car c’est peut-être cela, le plus terrible. La Résistance ne s’achève pas avec les défilés, les médailles et les discours du 8 mai. Elle continue chaque fois qu’un pouvoir demande au juste de se taire au nom de l’intérêt supérieur, chaque fois qu’un ancien fasciste devient fréquentable parce qu’il rend service, chaque fois qu’on maquille la honte en prudence, l’abandon en diplomatie, le crime en raison d’État.
De l’antifascisme à la résistance, il n’y a pas rupture. Il y a exigence. L’antifascisme n’est pas une cocarde qu’on épingle le dimanche sur la veste des États. Il est une fidélité active, une vigilance du présent, une manière de reconnaître les vieux monstres lorsqu’ils reviennent parfumés de mots neufs.
Franco n’était pas seulement le passé qui persistait. Il était l’épreuve du présent. Et ceux qui lui tendaient la main prouvaient, par ce simple geste, que la Résistance pouvait mourir une seconde fois, non sous les balles, mais dans les salons.
1Albert Camus et René Char, Correspondance 1946-1959, édition établie, présentée et annotée par Franck Planeille, Gallimard, 2007. L’Espagne n’y occupe pas la forme d’un traité suivi ; elle y apparaît par signes, par allusions et par fidélités partagées.
2Albert Camus participe avec le Théâtre du Travail à Révolte dans les Asturies, pièce collective consacrée à l’insurrection ouvrière d’octobre 1934 et à sa répression. L’interdiction de la pièce à Alger en 1936 inscrit très tôt l’Espagne dans son rapport à la censure et à la justice sociale.
3René Char, Placard pour un chemin des écoliers, GLM, 1937. La dédicace aux enfants d’Espagne est généralement rattachée au contexte des bombardements de Madrid et à la mobilisation antifasciste des milieux poétiques et surréalistes.
4Sur la constellation Picasso-Char-Éluard : Char entre dans l’orbite de Picasso au milieu des années 1930 par les réseaux surréalistes et par Éluard. Picasso accompagne alors un poème de Char d’un dessin, signe d’une première proximité esthétique et non encore d’un compagnonnage politique structuré.
5En 1937, Picasso réalise Songe et mensonge de Franco et Guernica. La même année, Cahiers d’art publie un numéro de mobilisation, Aidez l’Espagne !, où Char est présent. La prudence s’impose : il ne s’agit pas d’établir un duo militant Picasso-Char, mais une co-présence antifranquiste dans les mêmes réseaux artistiques.
6Après-guerre, Char signe des appels contre la répression franquiste aux côtés de figures intellectuelles telles que Breton, Camus, Sartre, Gide ou Mauriac. La relation Char-Picasso se poursuit aussi dans le livre d’art, l’hommage et les expositions, notamment autour des publications et manifestations des années 1960-1970.
7Mercedes Comaposada Guillén, cofondatrice de Mujeres Libres, anarchiste et féministe, s’exile en France avec le sculpteur Baltasar Lobo. Plusieurs témoignages et notices la rattachent au cercle de Picasso, dont elle aurait été proche et, selon certaines sources, secrétaire. Aucune preuve directe ne permet cependant d’affirmer matériellement une rencontre avec Char chez Picasso : seule la proximité des milieux peut être retenue.
8René Char s’engage dans la Résistance sous le nom de capitaine Alexandre. La formule oppose ici, volontairement, deux formes d’action : l’expérience armée et clandestine de Char ; l’action journalistique et morale de Camus dans Combat.
9Meeting de la Ligue des droits de l’homme, salle Wagram, 25 février 1952, en faveur de syndicalistes espagnols condamnés à mort par les tribunaux franquistes. Le texte de l’appel est publié dans Esprit en avril 1952. Camus y formule l’alternative : choisir entre le franquisme et la démocratie.
10Albert Camus écrit le 6 juin 1952 au directeur général de l’UNESCO, Jaime Torres Bodet, pour protester contre l’admission de l’Espagne franquiste. Une lettre du 7 juillet 1952 est cosignée par Camus, Louis Guilloux et René Char ; une circulaire du 15 juillet cherche à élargir la protestation.
11L’Espagne franquiste est admise à l’UNESCO lors de la conférence générale de novembre 1952 ; son admission devient effective le 30 janvier 1953. Camus développera cette protestation dans L’Espagne et la culture, repris dans Actuelles II.
12René Char à Albert Camus, lettre du 24 octobre 1955 : Char écrit que le seul appel qu’il signerait alors serait celui qui réclamerait immédiatement la mobilisation générale contre Franco. La formule est citée notamment par les travaux de la Société des études camusiennes.
13Témoins, n° 12/13, printemps-été 1956, numéro spécial Fidélité à l’Espagne, avec une préface d’Albert Camus ; dossier réalisé avec l’aide de Jean-Jacques Morvan. Char y republie Placard pour un chemin des écoliers.
14La revue Témoins, autour de Jean-Paul Samson, se situe dans une tonalité libertaire et antitotalitaire. Camus y publie dès 1954 sur l’Espagne et y qualifie la cause antifranquiste de l’une des plus justes qu’on puisse rencontrer dans une vie d’homme.
15Cette interprétation ne fait pas de Camus et Char des militants d’un même appareil. Elle désigne une fidélité commune : défendre l’Espagne républicaine contre Franco, contre l’oubli diplomatique et contre les confiscations idéologiques.

