La Guardia Civil dans le mécanisme de la rébellion et de la dictature franquiste, 1936-1977
Introduction
L’intégration de la Guardia Civil dans l’appareil franquiste ne peut être décrite comme le ralliement instantané et unanime d’un corps déjà acquis aux insurgés. En juillet 1936, la Guardia Civil se divise. Certains de ses commandements et de ses unités participent à la rébellion militaire; d’autres demeurent fidèles au gouvernement légal de la République et contribuent, dans plusieurs villes, à l’échec du soulèvement.
Il n’existe donc pas, dès le 18 juillet 1936, une Guardia Civil franquiste homogène. Le corps est brisé par la rébellion. La Guardia Civil de la dictature résultera ensuite de la conservation de sa branche insurgée, de l’élimination ou de l’épuration de sa branche loyaliste, de l’absorption des Carabineros, de son placement sous commandement militaire et de son incorporation progressive au système de fidélité politique du nouvel État.
L’étude du serment doit également être conduite avec précision. Il n’exista pas un serment unique, prononcé en juillet 1936 par tous les gardes civils en faveur de Franco. Plusieurs engagements se superposèrent:
- la promesse de fidélité à la République, imposée en 1931;
- le serment militaire au drapeau, rétabli par les insurgés en septembre 1936;
- l’obligation de fidélité aux Principes du Mouvement national;
- le serment de loyauté absolue au chef de l’État, formulé en 1963;
- enfin, à partir du 5 juillet 1977, une nouvelle formule qui supprimait toute référence au Mouvement national.
Cette succession permet de comprendre comment une institution divisée en 1936 devint l’un des instruments militaires, policiers et territoriaux les plus durables de la dictature.
I. Avant la rébellion: une force militaire engagée envers la République
Créée en 1844, la Guardia Civil était une force de police à organisation militaire, principalement implantée dans les campagnes, les petites villes et le long des voies de communication. Son déploiement territorial, son armement, sa discipline et la stabilité de ses unités lui donnaient une importance politique bien supérieure à son seul effectif.
À l’avènement de la Seconde République, le nouveau gouvernement exigea des cadres militaires une promesse formelle de fidélité. Le décret du 22 avril 1931 obligeait tous les généraux, chefs, officiers et assimilés qui souhaitaient rester en service à signer la formule suivante:
«Prometo por mi honor servir bien y fielmente a la República, obedecer sus leyes y defenderla con las armas.»
Cette promesse signifiait: servir fidèlement la République, obéir à ses lois et la défendre par les armes. Elle devait être signée dans les unités et établissements militaires. Les officiers de la Guardia Civil, soumis au statut et à la discipline militaires, relevaient de cette obligation. Le refus entraînait la rupture du lien de service avec l’État, que le décret distinguait expressément d’une sanction disciplinaire. Décret du 22 avril 1931, Gaceta de Madrid, 23 avril 1931
Une formule destinée aux militaires du rang fut également adoptée lors de la présentation au drapeau républicain. Elle engageait les intéressés à être fidèles à la nation, loyaux envers le gouvernement de la République, à obéir à leurs chefs et à ne pas les abandonner. Fernando Puell de la Villa replace ces engagements dans la politique républicaine de soumission de l’institution militaire au nouveau pouvoir légal. Fernando Puell de la Villa, «Los militares ante la Segunda República», 2022
Cette donnée est essentielle. Pour les officiers de la Guardia Civil qui rejoignirent la rébellion de juillet 1936, le soulèvement ne fut pas un simple changement administratif d’autorité. Il constitua la rupture d’une promesse d’obéissance à la République librement maintenue par leur permanence dans le service actif.
II. Juillet 1936: la division du corps
En 1936, la Guardia Civil disposait d’environ 33 500 hommes, professionnels, armés, répartis sur l’ensemble du territoire. Sa position fut souvent déterminante dans les premières heures du soulèvement. Dans de nombreuses provinces, le ralliement des postes et des commandements locaux donna aux insurgés des hommes entraînés, des armes, des bâtiments défendables, des moyens de communication et une connaissance précise de la population.
La synthèse historique aujourd’hui publiée par la Guardia Civil elle-même reconnaît que le soulèvement tendit à réussir là où le corps le rejoignit et à échouer là où il demeura fidèle à la République. Elle reconnaît également la division de l’institution. Guardia Civil, «La Guerra Civil, 1936-1939»
L’inspecteur général du corps, le général Sebastián Pozas, resta fidèle au gouvernement et donna l’ordre de respecter le pouvoir légalement constitué. À Barcelone, le général José Aranguren et le colonel Antonio Escobar maintinrent les principales unités de la Guardia Civil dans l’obéissance à la Generalitat et au gouvernement républicain. Leur intervention contribua directement à l’échec du soulèvement militaire dans la ville.
En Navarre, le commandant José Rodríguez-Medel tenta également de maintenir ses hommes dans l’obéissance au gouvernement. Il fut tué par des subordonnés favorables à la rébellion. Dans d’autres provinces, au contraire, les commandements de la Guardia Civil arrêtèrent les autorités républicaines, occupèrent les bâtiments publics et placèrent leurs unités au service des chefs insurgés.
La répartition territoriale des unités ne permet cependant pas toujours d’établir la position personnelle de chaque officier. Une unité pouvait être entraînée dans la rébellion par son commandement, contrainte par les forces militaires locales ou divisée intérieurement. La recherche prosopographique de José Manuel Vivas Prada invite ainsi à ne pas attribuer automatiquement une appartenance politique à un commandant en fonction du seul territoire dans lequel son unité se trouva après le 18 juillet. José Manuel Vivas Prada, Los mandos de la Guardia Civil en julio de 1936, thèse de doctorat, Université de Salamanque, 2025
La conclusion historique doit donc être formulée avec précision: la Guardia Civil ne se rebella pas collectivement, mais la participation d’une partie importante de ses unités fut l’un des mécanismes décisifs de la prise de pouvoir insurgée à l’échelle provinciale et locale.
III. Deux trajectoires institutionnelles
À partir de l’été 1936, le corps connut deux évolutions contradictoires.
Dans la zone républicaine, le décret du 30 août 1936 constatait que certaines unités étaient demeurées fidèles, tandis que d’autres avaient rejoint la rébellion ou se trouvaient dans les territoires contrôlés par les insurgés. Le gouvernement décida de réorganiser le corps, de contrôler son personnel et de lui donner le nom de Guardia Nacional Republicana.
Une commission reçut la mission de déterminer quels membres pourraient rester dans la nouvelle institution et lesquels en seraient exclus. Décret du 30 août 1936, Gaceta de Madrid, 31 août 1936
En décembre 1936, la Guardia Nacional Republicana fut intégrée avec les autres forces policières dans un nouveau Cuerpo de Seguridad. Le nom et la structure particulière de la Guardia Civil disparurent donc progressivement dans la zone républicaine.
Dans la zone insurgée, en revanche, l’institution conserva son nom. Cette continuité nominale facilita ultérieurement la construction d’un récit selon lequel la véritable Guardia Civil aurait naturellement accompagné le soulèvement. Ce récit effaçait la fidélité républicaine d’une partie du corps et transformait rétrospectivement les insurgés en représentants de la légalité.
La répression exercée contre les commandements loyalistes révéla cette inversion. Après la victoire franquiste, Aranguren et Escobar furent condamnés à mort et exécutés. Leur obéissance à la hiérarchie légalement constituée en juillet 1936 fut transformée en crime de rébellion.
Manel Risques a montré que le procès des chefs de la Guardia Civil de Barcelone imposa une fiction juridique: seule l’adhésion initiale et inconditionnelle au Caudillo pouvait être considérée comme légitime. L’État né de la rébellion jugeait ainsi comme «rebelles» ceux qui avaient obéi au gouvernement légal. Manel Risques Corbella, «Disciplinados en 1936, ejecutados en 1939», Ayer, no 43, 2001
IV. Le serment militaire des insurgés: Dieu, l’Espagne, les chefs et l’ordre
Il est historiquement inexact de parler d’un serment collectif à Franco prononcé par la Guardia Civil en juillet 1936.
Au moment du soulèvement, Franco n’était encore ni chef unique de la rébellion ni chef de l’État insurgé. Sa nomination comme Generalísimo et chef du nouvel État n’intervint qu’à la fin du mois de septembre, avec effet au 1er octobre 1936.
Le premier texte général adopté par les insurgés en matière de serment fut l’ordre no 143 de la Junta de Defensa Nacional, publié le 16 septembre 1936. Il rétablissait le drapeau rouge et jaune et remplaçait la formule républicaine du serment militaire. La nouvelle formule invoquait Dieu et l’Espagne, demandait de respecter et d’obéir aux chefs, de ne jamais les abandonner et de verser son sang pour l’honneur, l’indépendance de la patrie et «l’ordre à l’intérieur de celle-ci». Ordre no 143, Boletín Oficial de la Junta de Defensa Nacional, 16 septembre 1936
La formule ne mentionnait ni Franco ni le Mouvement national. Elle était néanmoins politiquement chargée. L’«ordre» qu’il fallait défendre était désormais défini par les autorités issues de la rébellion; les «chefs» auxquels il fallait obéir appartenaient à la nouvelle hiérarchie insurgée; la République et son gouvernement légal avaient disparu du texte.
Le serment produisait donc une soumission indirecte au pouvoir insurgé par l’intermédiaire de la hiérarchie militaire. Son contenu politique ne provenait pas seulement de ses paroles, mais de l’autorité qui recevait le serment, de l’organisation dans laquelle il était prononcé et de l’ordre social qu’il engageait à défendre.
Sous la dictature, la cérémonie du serment au drapeau fut en outre insérée dans une pédagogie militaire et nationale-catholique exaltant l’armée, la patrie, la discipline, le sacrifice et le Caudillo. Lucas Villamediana Martínez montre que le service militaire franquiste fonctionna comme un espace d’endoctrinement et d’uniformisation nationale, au sein duquel le serment constituait un rite d’intégration. Lucas Villamediana Martínez, «¿Uniformizando la nación?», Historia y Política, no 38, 2017
V. 1940: la refondation franquiste de la Guardia Civil
La loi du 15 mars 1940 constitue le texte central de la réorganisation franquiste. Elle ne se contenta pas de confirmer l’existence antérieure du corps. Elle redéfinit sa structure, son recrutement, ses dépendances et ses missions.
L’article premier plaça les forces chargées de la police, de l’ordre et de la surveillance dans une Guardia Civil réorganisée, dotée d’un commandement, d’une discipline et d’une juridiction militaires. La direction générale devait être confiée à un officier général de l’armée de terre.
Le corps conservait une double dépendance:
- le ministère de la Gobernación et les gouverneurs civils dirigeaient les services de police, l’implantation territoriale et les moyens matériels;
- l’autorité militaire contrôlait le commandement, la discipline, la juridiction et une partie du recrutement.
Cette organisation faisait de la Guardia Civil un intermédiaire permanent entre l’armée et l’administration civile.
La loi supprimait également l’Inspection générale des Carabineros et transférait leurs fonctions ainsi que leur personnel à la Guardia Civil. Cette absorption élargissait considérablement les compétences du corps aux frontières, aux côtes, à la surveillance fiscale, à la lutte contre la fraude et la contrebande.
L’article 5 lui assignait explicitement la «prévention et répression de tout mouvement subversif». L’article 7 confiait aux unités de gardes vétérans la surveillance des prisons, établissements pénitentiaires et camps de condamnés. L’entrée dans le corps exigeait au moins deux années de service dans les forces armées sans note défavorable, ainsi qu’une appréciation favorable des chefs. Loi du 15 mars 1940, BOE du 17 mars 1940
Trois transformations apparaissent ainsi clairement:
- la militarisation du commandement et de la discipline fut renforcée;
- la sélection des recrues passa par le service dans les armées victorieuses;
- la défense de l’ordre politique franquiste entra explicitement dans les missions du corps.
La dictature ne récupéra donc pas intacte la Guardia Civil de 1936. Elle conserva la fraction située dans la zone insurgée, élimina ou marginalisa les éléments loyalistes, incorpora le personnel sélectionné des Carabineros et soumit l’ensemble à une nouvelle organisation militaire.
Les règlements militaire et de service adoptés en 1942 et 1943 précisèrent ensuite cette reconstruction. La Guardia Civil devint une force de police territoriale, mais aussi un corps militaire chargé de la surveillance politique et sociale des campagnes.
VI. La Guardia Civil dans l’appareil répressif
L’implantation rurale de la Guardia Civil lui donna une place essentielle dans la consolidation de la dictature. Ses postes permanents permettaient de surveiller les déplacements, recueillir des informations, établir des rapports sur les habitants, procéder aux arrestations et contrôler les familles de fugitifs, d’anciens républicains ou de militants clandestins.
Le corps participa notamment à la lutte contre la guérilla antifranquiste. Sous la direction de Camilo Alonso Vega, directeur général à partir de 1943 et proche de Franco, la lutte antiguérilla fut centralisée et durcie. Elle combina renseignement, quadrillage territorial, détentions, interrogatoires, surveillance des familles, contrôle des ressources et emploi de groupes auxiliaires ou de contre-guérilla.
Les recherches d’Arnau Fernández Pasalodos montrent que cette guerre intérieure produisit une radicalisation d’une partie de l’institution, tout en provoquant des tensions et des craintes parmi ses membres. Arnau Fernández Pasalodos, «La cara oculta de la contrainsurgencia franquista», Pasado y Memoria, no 23, 2021
Son ouvrage Hasta su total exterminio. La guerra antipartisana en España, 1936-1952, publié en 2024, ainsi que ses recherches consacrées à Camilo Alonso Vega, déplacent l’étude de la guérilla vers celle des responsables, des chaînes de commandement et des pratiques des forces répressives. Elles permettent de considérer certains membres de la Guardia Civil non plus seulement comme les adversaires militaires des maquis, mais comme des agents possibles de violences systématiques exercées contre les populations civiles.
Cette constatation institutionnelle ne dispense cependant pas de l’étude individuelle. L’appartenance au corps ne prouve pas, à elle seule, la participation personnelle à un crime. Une telle participation doit être établie par les feuilles de service, rapports d’opérations, procédures judiciaires, dossiers disciplinaires, correspondances de commandement et témoignages recoupés.
VII. Du serment au drapeau au serment politique
La soumission de la Guardia Civil à la dictature ne reposa pas sur une seule formule. Elle résulta de l’accumulation de plusieurs obligations.
Le serment militaire de 1936 engageait les gardes envers le drapeau, l’Espagne, leurs chefs et la défense de l’ordre. La loi de 1940 les plaçait sous une discipline et un commandement militaires. À partir de 1958, une nouvelle strate fut ajoutée: l’obligation de fidélité doctrinale aux Principes fondamentaux du Mouvement national.
La loi du 17 mai 1958 imposa aux organes et autorités de l’État la stricte observation des Principes du Mouvement. Le décret no 166 du 29 janvier 1959 unifia la première partie du serment exigé lors de la prise de possession d’une fonction publique:
«Juro lealtad y acatamiento a los Principios Fundamentales del Movimiento Nacional…»
Cette formule devait être utilisée dans les organes et dépendances de l’État, des provinces, des municipalités, des organismes autonomes et du Mouvement. Décret no 166 du 29 janvier 1959, BOE du 3 février 1959
La loi no 6 du 19 avril 1961 généralisa cette obligation. Tous les fonctionnaires, «dans tous les grades et toutes les sphères» de l’administration, étaient tenus d’observer loyalement les Principes fondamentaux. Toute conduite révélant une déloyauté pouvait entraîner une sanction disciplinaire. La déclaration sous serment était une condition indispensable de la prise de fonctions pour les nouveaux agents. Loi no 6 du 19 avril 1961
Le décret no 2184 du 10 août 1963 donna au serment sa formulation la plus explicite:
«Juro servir a España con absoluta lealtad al Jefe del Estado, estricta fidelidad a los principios básicos del Movimiento Nacional…»
La formule unissait trois fidélités:
- le service de l’Espagne;
- la loyauté absolue envers le chef de l’État;
- la fidélité aux Principes du Mouvement et aux Lois fondamentales du Royaume.
Décret no 2184 du 10 août 1963, BOE du 7 septembre 1963
Franco n’était pas nommé personnellement, mais il était alors le chef de l’État. Dans la pratique politique du régime, la loyauté institutionnelle envers le chef de l’État était donc une loyauté envers Franco. La formule évitait cependant d’attacher juridiquement le serment à son seul nom, ce qui facilitera sa survivance provisoire après sa mort.
L’article 43 de la loi organique de l’État de 1967 confirma que toutes les autorités et tous les fonctionnaires publics devaient fidélité aux Principes du Mouvement et aux autres Lois fondamentales, et qu’ils devaient prêter le serment correspondant avant leur entrée en fonctions. Loi organique de l’État du 10 janvier 1967
La Guardia Civil exerçait des fonctions publiques mais disposait également de son propre régime militaire. Il convient donc de distinguer:
- le serment militaire au drapeau;
- la déclaration de fidélité exigée pour l’entrée ou la prise de possession d’une fonction publique;
- les engagements et cérémonies particuliers organisés dans les académies et unités.
Les textes généraux prouvent l’obligation juridique et politique imposée à l’institution. Ils ne prouvent pas automatiquement la date, le lieu et la forme de la prestation de chaque garde civil. Pour établir qu’un individu déterminé a personnellement prononcé une formule, il faut retrouver son dossier de recrutement, son acte de prise de fonctions, sa feuille de services, les registres d’académie ou les listes de prestation du serment.
VIII. La fonction du serment dans la dictature
Le serment franquiste ne peut être réduit à une formalité protocolaire. Il remplissait plusieurs fonctions.
Il sélectionnait d’abord les personnes autorisées à entrer dans l’administration. La déclaration était une condition de la prise de fonctions.
Il transformait ensuite l’adhésion politique en devoir disciplinaire. La loi de 1961 prévoyait expressément que la déloyauté envers les Principes fondamentaux pouvait être sanctionnée.
Il établissait enfin une hiérarchie des fidélités. La loi n’exigeait pas seulement l’obéissance aux instructions légales d’un supérieur. Elle demandait la fidélité au chef de l’État, au Mouvement national et aux principes idéologiques sur lesquels la dictature prétendait fonder sa légitimité.
Dans le cas de la Guardia Civil, cette fidélité politique se combinait avec la discipline militaire, l’obéissance aux chefs, le contrôle des carrières, la sélection des recrues et une forte socialisation professionnelle. La soumission au régime reposait donc moins sur un serment isolé que sur un dispositif complet d’appartenance.
Cela ne signifie pas que chaque garde adhérait intérieurement au franquisme avec la même intensité. Un serment atteste une obligation institutionnelle et une déclaration formelle; il ne permet pas de reconstituer à lui seul les convictions privées. Mais il définit les conditions sous lesquelles un individu pouvait entrer dans le corps, y servir, progresser et exercer l’autorité publique.
IX. 1975-1977: disparition du serment franquiste, continuité de la militarisation
La mort de Franco, le 20 novembre 1975, n’abolit pas automatiquement le système de serment. La référence au «chef de l’État» put être transférée au roi Juan Carlos Ier, tandis que les Principes du Mouvement et les Lois fondamentales demeuraient juridiquement en vigueur.
La rupture formelle intervint après les élections générales du 15 juin 1977. Le décret royal no 1557 du 4 juillet 1977, entré en vigueur le 5 juillet, supprima les références au Mouvement national et aux Lois fondamentales franquistes. La nouvelle formule permettait de jurer ou de promettre de remplir fidèlement les obligations de la fonction avec:
- loyauté envers le roi;
- respect des droits de la personne;
- stricte observation de la loi.
Décret royal no 1557 du 4 juillet 1977
Le 5 juillet 1977 constitue donc la date juridique de disparition du serment politique de 1963. Il ne s’agit pourtant que d’une rupture partielle.
Le serment militaire au drapeau adopté par les insurgés en septembre 1936 n’avait pas été remplacé en 1977. Une nouvelle formule conforme à la monarchie parlementaire et à l’ordre constitutionnel ne fut adoptée que par la loi no 79 du 24 décembre 1980, entrée en vigueur en février 1981. Loi no 79 du 24 décembre 1980
Surtout, la nature militaire de la Guardia Civil fut maintenue. Le décret royal no 2723 du 2 novembre 1977 la définissait encore comme un «corps militaire de l’armée», dirigé par un lieutenant-général de l’armée de terre et placé sous l’autorité du ministre de la Défense, sans préjudice des compétences du ministre de l’Intérieur. Décret royal no 2723 du 2 novembre 1977, article 20
L’année 1977 marque donc la suppression de l’obligation explicite de fidélité au Mouvement, mais non la démilitarisation du corps, ni l’achèvement de sa démocratisation.
X. Historiographie de la Guardia Civil sous le franquisme
1. Le récit corporatif et apologétique
Pendant la dictature et jusque dans les premières années de la transition, l’histoire du corps fut principalement écrite par des militaires, des gardes civils ou des auteurs proches de l’institution. Ce récit mettait l’accent sur l’honneur, le sacrifice, la discipline, la neutralité et la continuité du service rendu à l’État.
La participation d’une partie du corps à la rébellion était présentée comme une conséquence naturelle du patriotisme ou comme une réaction aux désordres de la République. La fidélité républicaine d’Aranguren, d’Escobar, de Rodríguez-Medel et de nombreux autres gardes était marginalisée ou décrite comme une erreur.
L’œuvre monumentale de Francisco Aguado Sánchez, Historia de la Guardia Civil, publiée en sept volumes entre 1983 et 1985, systématisa une grande partie de cette mémoire corporative. Gerald Blaney considère cette œuvre comme une expression majeure de l’orthodoxie historiographique interne au corps.
2. Le tournant critique des années 1980
À partir des années 1980, Diego López Garrido et Manuel Ballbé replacèrent la Guardia Civil dans l’histoire de la militarisation de l’ordre public et de la construction de l’État centralisé.
Leurs travaux mirent en cause l’idée d’une institution politiquement neutre servant avec la même fidélité tous les régimes. Ils insistèrent sur le conflit durable entre autorité civile et commandement militaire, ainsi que sur l’utilisation du corps contre les mouvements sociaux et politiques.
Les ouvrages de référence sont notamment:
- Diego López Garrido, La Guardia Civil y los orígenes del Estado centralista, réédition, Alianza, 2004;
- Diego López Garrido, El aparato policial en España, Crítica, 1987;
- Manuel Ballbé, Orden público y militarismo en la España constitucional, 1812-1983, Alianza, 1985.
3. L’étude des fidélités et des violences
Les travaux de Manel Risques ont renouvelé l’analyse de juillet 1936 en étudiant les gardes civils demeurés fidèles à la République et la répression judiciaire dont ils furent ensuite victimes.
Frank Chamberlin a, pour sa part, examiné la culture organisationnelle du corps, ses conceptions de l’honneur, son identité militaire et la manière dont les gardes civils écrivirent leur propre histoire. Son étude sur les «gardiens de l’honneur» montre comment le récit institutionnel fut mobilisé pour répondre aux critiques provoquées par les violences commises sous la République. Frank Chamberlin, «Guardianes del Honor», 2018
Cette historiographie permet de dépasser l’opposition trop simple entre un corps entièrement insurgé et un corps politiquement neutre. Elle étudie les décisions locales, les chaînes de commandement, les solidarités professionnelles, les contraintes et les cultures institutionnelles.
4. La contre-guérilla et l’étude des responsables
Les recherches récentes se sont déplacées vers les pratiques concrètes de répression. Les travaux de Francisco Javier García Carrero sur le commandant Manuel Gómez Cantos, ceux d’Arnau Fernández Pasalodos sur Eulogio Limia Pérez et Camilo Alonso Vega, ainsi que les études de Jorge Marco et Mercedes Yusta sur la lutte antiguérilla permettent de reconstituer les responsabilités de commandement.
Ce courant ne considère plus seulement la Guardia Civil comme une institution abstraite. Il analyse les officiers, les unités, les doctrines, les méthodes d’interrogatoire, les politiques de représailles et les rapports entre violence réglementaire et violence clandestine.
5. Le renouvellement prosopographique
La thèse de José Manuel Vivas Prada, soutenue en 2025, représente une nouvelle étape. Elle étudie systématiquement les commandants de la Guardia Civil en juillet 1936, leur position initiale et les conséquences de leurs décisions.
Cette approche confirme que le territoire contrôlé par une unité ne révèle pas toujours l’attitude de son commandant. Elle oblige à consulter les dossiers individuels, les feuilles de service, les procédures d’épuration et les causes militaires.
Conclusion
La Guardia Civil occupa une place décisive dans le mécanisme de la rébellion, mais elle ne s’y intégra pas comme un corps unanimement insurgé. En juillet 1936, elle se divisa. Une partie de ses commandements respecta la promesse de fidélité prêtée à la République; une autre rompit cet engagement et mit ses unités au service du soulèvement.
La victoire franquiste permit ensuite de reconstruire l’unité apparente du corps par l’élimination de la branche loyaliste et par l’inversion de la légalité. Ceux qui avaient obéi au gouvernement constitutionnel furent condamnés pour rébellion, tandis que l’adhésion à Franco devint rétroactivement le seul comportement reconnu comme légitime.
La soumission de la Guardia Civil à la dictature ne reposa pas sur un hypothétique serment collectif prononcé en juillet 1936. Elle fut produite par plusieurs mécanismes successifs:
- remplacement de la fidélité républicaine par un serment militaire défini par les insurgés;
- épuration des personnels;
- militarisation renforcée par la loi de 1940;
- recrutement dans les armées victorieuses;
- mission explicite de répression de la subversion;
- fidélité obligatoire aux Principes du Mouvement;
- loyauté absolue envers Franco en sa qualité de chef de l’État;
- contrôle militaire de la discipline et des carrières.
Le 5 juillet 1977 mit fin au serment politique au Mouvement national. Il ne mit pas fin à la nature militaire de la Guardia Civil ni à l’héritage organisationnel constitué depuis 1940. La démocratisation juridique de l’institution fut donc un processus postérieur, progressif et conflictuel.
Enfin, une distinction méthodologique demeure indispensable: le Boletín Oficial del Estado établit l’obligation légale imposée au corps; seul le dossier personnel établit la prestation effective d’un serment par un individu déterminé. L’appartenance institutionnelle permet d’étudier un système de soumission. Elle ne saurait, sans preuves supplémentaires, établir la responsabilité personnelle de chaque garde civil.