Clausule des fascicules
Clausule des fascicules – Le peuple n’avait pas à s’excuser d’avoir survécu
Ces quatre fascicules disent une chose simple, mais que l’histoire officielle a longtemps maquillée sous les mots d’ordre, de religion, de patrie et de civilisation : l’Espagne de 1936 n’a pas explosé par folie. Elle a explosé parce qu’on l’avait comprimée pendant près de trois quarts de siècle. On avait vissé le couvercle sur la marmite, béni le couvercle, légalisé le couvercle, fait surveiller le couvercle par la Guardia Civil, puis l’on s’est indigné du bruit lorsque le métal a sauté.
Le premier fascicule a montré le décor général : de 1868 à 1936, l’Espagne passe de révolution avortée en restauration monarchique, de République brève en dictature militaire, de promesses réformistes en confiscations notabiliaires. Les régimes changent, mais la vieille charpente tient : la terre demeure aux mains des grands propriétaires, le vote sous la coupe des caciques, l’école sous influence cléricale, l’armée en embuscade, la Guardia Civil dans les villages, et le pauvre à sa place, c’est-à-dire en bas. À chaque fois que le peuple s’avance vers la parole, on lui oppose le sabre, le confessionnal ou le registre administratif. L’Espagne moderne naît à moitié, et l’autre moitié, la plus ancienne, lui serre la gorge.
Le deuxième fascicule a nommé la mécanique répressive. La Guardia Civil n’était pas seulement une police rurale, elle fut le bras ordinaire d’un ordre social bâti contre les paysans. Elle intervenait contre les grèves, les occupations de terres, les soulèvements de la faim. Quand elle ne suffisait plus, l’armée venait. Jerez, Barcelone, Casas Viejas, les Asturies : autant d’épisodes où la revendication sociale fut traitée comme un crime contre Dieu, contre la propriété, contre l’État. La répression n’était pas un accident. Elle était une méthode. On frappait quelques villages pour discipliner tous les autres. On tuait ici pour que là-bas on baisse les yeux.
Le troisième fascicule a replacé l’Église dans sa vérité historique. Elle ne fut pas seulement une victime de la guerre civile, même si des prêtres furent tués et des églises brûlées. Elle fut aussi une institution politique, sociale, morale, éducative, enracinée dans les structures du pouvoir. Elle avait perdu une grande partie de ses terres avec les désamortisations du XIXᵉ siècle, mais elle avait conservé mieux qu’un cadastre : l’emprise sur les consciences. Elle tenait l’école, le mariage, le péché, la honte, la peur de l’enfer, la charité conditionnelle. Elle savait dire au pauvre que sa faim était une épreuve, au journalier que son obéissance était une vertu, au propriétaire que son domaine était presque une volonté divine. Et quand vint 1936, une grande partie de sa hiérarchie choisit les généraux, nomma croisade un coup d’État et civilisation chrétienne une dictature en formation.
Le quatrième fascicule a ramené le regard au ras du sol, là où l’histoire cesse d’être discours et redevient ventre vide. Le monde paysan vivait dans la précarité, le chômage saisonnier, l’endettement, les logements insalubres, l’analphabétisme et la maladie. Le journalier vendait ses bras à la journée, le métayer livrait une part de sa récolte, la femme travaillait pour moitié moins, l’enfant gardait les bêtes avant même de savoir lire. Dans ces villages sans eau, sans médecin, sans école véritable, la religion ne venait pas seulement consoler, elle domestiquait. Elle enseignait la patience à ceux qui avaient besoin de justice, distribuait parfois du pain, mais exigeait la soumission en échange. La charité devenait une police douce.
Ainsi se referme le cercle. Le propriétaire tenait la terre. Le cacique tenait le vote. Le juge tenait la légalité. Le garde civil tenait le fusil. Le curé tenait la conscience. Et l’on demande ensuite au peuple d’expliquer pourquoi il a fini par casser les vitraux de cette cathédrale sociale.
Il ne s’agit pas ici de nier les violences anticléricales, ni de travestir les morts en symboles commodes. Des religieux furent assassinés, des églises incendiées, des gestes irréparables commis. Mais la morale des vainqueurs voudrait que l’histoire commence toujours au moment où les dominés frappent. Avant cela, rien : on oublie les salaires de famine, les terres interdites, les coups, les enterrements refusés, les enfants morts, les consciences brisées. On efface la longue violence légale, et l’on ne conserve que la violence de retour. C’est ainsi que les puissants écrivent l’histoire : ils appellent paix leur domination, et sauvagerie la réponse qu’elle finit par provoquer.
Ces fascicules refusent ce piège. Ils ne blanchissent pas le feu, ils cherchent d’où vient l’étincelle. Sans faire du peuple un ange, ils refusent qu’il soit le seul démon du récit. Car la révolte paysanne, ouvrière, anarchiste, socialiste ou républicaine ne jaillit pas d’une cruauté abstraite. Elle sort d’un monde où la loi protégeait la propriété plus sûrement que la vie, où l’Église bénissait l’ordre au lieu de dénoncer l’injustice, où l’armée se croyait propriétaire de la nation, où le pauvre devait remercier pour le droit de rester pauvre.
Voilà ce que juillet 1936 vient révéler. Non pas deux Espagnes également coupables dans une tragédie symétrique, mais une République légale, assiégée par les forces anciennes, et un bloc réactionnaire décidé à reprendre par les armes ce que les urnes, les réformes et l’école menaçaient de lui retirer. Le soulèvement franquiste ne fut pas une réponse à un chaos incompréhensible. Il fut la contre-révolution préventive d’un monde qui préféra la guerre à la justice sociale.
La République espagnole, avec ses fautes, ses lenteurs, ses contradictions et même ses répressions, fut pourtant l’une des premières tentatives sérieuses d’arracher l’Espagne à cet ordre séculaire : donner l’école aux enfants, le vote aux femmes, la terre aux paysans, la dignité aux travailleurs, l’autonomie aux peuples, la loi civile aux familles, et la souveraineté au citoyen plutôt qu’au prêtre, au général ou au propriétaire. C’est cela que les factieux voulurent abattre.
Et c’est pourquoi le peuple n’a pas à venir, tête basse, demander pardon au tribunal des propriétaires, des évêques, des généraux et des historiens bien peignés. Il peut pleurer ses morts et ceux qu’il a faits. Il peut reconnaître la part tragique de toute guerre civile. Mais il n’a pas à s’agenouiller devant ceux qui, pendant des décennies, lui avaient appris l’agenouillement comme une vertu.
Que l’on cesse donc de demander aux flammes seules de rendre des comptes. Qu’on interroge aussi le bois empilé pendant des siècles.
Car si l’on veut vraiment juger l’Espagne de 1936, il faut commencer avant l’incendie. Il faut commencer dans les champs, dans les cortijos, dans les casernes, dans les sacristies, dans les écoles interdites, dans les villages où l’on mourait pauvre en remerciant Dieu de n’être pas mort plus tôt.
Le peuple n’a pas inventé la violence. Il l’a trouvée installée, meublée, consacrée, armée. Il l’a reçue en héritage comme on reçoit une obligation. Et lorsqu’un jour il l’a retournée contre ceux qui l’avaient faite loi, ces derniers ont crié au crime avec la délicatesse offensée des bourreaux qui découvrent que les victimes ont des mains.
Voilà le récapitulatif véritable : avant le fusil franquiste, il y eut la croix qui bénissait l’ordre. Avant la guerre civile, il y eut la guerre sociale. Avant les églises brûlées, il y eut les consciences incendiées. Avant la République vaincue, il y eut un peuple tenu dans la faim, l’ignorance et la peur.
Et quand ce peuple s’est levé, ce n’était pas pour demander l’absolution.
C’était pour entrer enfin dans l’Histoire autrement qu’à genoux.
Mais l’histoire de cette défaite ne s’arrête pas aux Pyrénées. Le brasier intérieur explique l’étincelle, non l’issue. Le soulèvement de juillet 1936 ne vainquit pas par les seules mains espagnoles. Dès les premiers jours, les avions de Hitler firent passer l’armée d’Afrique au-dessus du détroit, Mussolini envoya ses appareils, ses hommes et ses canons, et la Légion Condor vint bientôt essayer ses bombes sur Guernica. En face, les démocraties européennes baptisèrent leur abandon non-intervention, et regardèrent étrangler une République qu’elles avaient les moyens de secourir. L’aide soviétique, elle, vint avec sa propre facture, ses commissaires, ses procès et ses règlements de comptes contre les libertaires et les dissidents. La République fut seule, entre ceux qui l’égorgeaient et ceux qui détournaient les yeux.
C’est ce second crime, celui des spectateurs, que prennent en charge les chapitres qui suivent. Les fascicules ont instruit l’Espagne d’avant l’incendie. Les chapitres instruiront l’Europe qui laissa le feu se propager, puis vint serrer la main de l’incendiaire.